Bataille des Ardennes / Battle of the Bulge (11)

La Wehrmacht finalement vaincue

Loin d’avoir brillée dans les Ardennes, l’armée allemande est finalement vaincue par cette armée américaine qu’elle n’a cessé de sous-estimer. La Wehrmacht n’a plus la maîtrise des cieux comme en 1940 et son adversaire de 1944, entièrement motorisé, est bien plus redoutable que celui de 1940. On célèbre bien rapidement des exploits remportés sur le front démesurément étendu du VIIIth US Corps à la faveur d’une supériorité numérique écrasante. Les Allemands ont attaqué à 200 000 contre 83 000, soit à 3 contre 1 en infanterie, voire le double dans les secteurs d’attaque. Leur avantage était de 4 contre 1 en chars moyens et canons d’assaut. La Wehrmacht ne serait-elle donc capable de vaincre ses ennemis qu’en réunissant de telles conditions, y compris l’absence de supériorité aérienne alliée ? Nul doute qu’une attaque frontale dans une zone n’offrant aucune surprise stratégique, face au dispositif de la 3rdUS Army ou dans les secteurs des Vth ou VIIth US Corps de la 1st US Army, se serait soldée par un échec, coûteux certes pour les deux parties mais un échec tout de même. L’intervention des Britanniques sur la Meuse, bien que rassurante pour Bradley, reste marginale : l’armée allemande est stoppée par la seule US Army.

En fait, la Wehrmacht a encore fait preuve de ses insuffisances habituelles et récurrentes. Comme à Kasserine et à Mortain, le fer de lance allemand se retrouve émoussé bien rapidement. Dans les Ardennes, comme en Tunisie et en Normandie, l’offensive est dramatiquement retardée par l’intervention énergique de petits groupes de combattants américains déterminés, souvent dépourvus –mis à part devant Saint-Vith et Bastogne- de tout soutien antichar et blindé digne de ce nom. Or la vitesse prime avant tout dans ce genre d’offensive. Que dire également des chefs allemands ? Sont-ils les maîtres de la Blitzkrieg, les rois de l’improvisation et les champions de l’initiative ? Le cas de Bayerlein ne semble guère illustrer cela. Certains voient dans une armée le reflet de la société dont elle est le produit. On ne peut le nier totalement. Mais les choses sont plus compliquées.

Les « bleus » de l’US Army –les « Green Units » selon la terminologie anglo-saxonne- ont eu une réactivité fort variable à la terrible épreuve de la bataille. Force est de constater que le baptême du feu est difficile, voire dramatique pour certaines unités. Mais il en va de même pour les formations allemandes, loin d’être composées que de vétérans chevronnés, rompus à l’art de la guerre. Certes, l’encadrement allemand met à profit sa grande expérience de la guerre hivernale en Union Soviétique mais aussi celle de cinq ans et demi de combats. Pourtant, l’US Army compte aussi ses vétérans. Nombre d’unités ont connu une formation de choc en Normandie, dans la forêt d’Hürtgen ou en Lorraine. Si on omet le cas des 101st et 82nd US Airbornes durement étrillées pendant l’opération « Market-Garden » (17-26 septembre), pas de mise au repos pour les GI’s : Ike ne dispose pas d’assez de formations sur l’ETO pour se le permettre. Les divisions américaines n’ont dont pas bénéficié d’un retrait hors de la ligne de front pour une remise en condition à l’instar de la majeure partie des formations allemandes engagées dans « Herbstnebel ».

Il faut pourtant se garder de trop relativiser l’action de l’armée allemande dans les Ardennes. Les combats de janvier autour de Bastogne ont montré sa ténacité. De même, si la contre-attaque des 1st et 3rd US Army en janvier se trouve gênée par le mauvais temps, la neige et le terrain, elle est surtout confrontée à un adversaire de taille, qui lutte âprement, reculant avec méthode et parvenant à s’extirper des situations les plus délicates. Ainsi, quand les deux armées américaines effectuent leur jonction à Houffalize, les Allemands ont su éviter d’être pris au piège à l’ouest de Bastogne et ont été en mesure de sauver leurs divisions de Panzer. Le passage de l’Our par la Wehrmacht, soit une retraite sous la pression de l’ennemi, manœuvre délicate s’il en est, est un succès. Comme pour la poche de Falaise et la Seine en 1944, Model frustre l’ennemi d’une victoire totale se soldant par l’anéantissement des forces engagées.

Si les combats de l’automne ont soulevé la question de la combativité et de l’efficacité de l’US Army, la victoire des Ardennes a nettement mis en valeur les qualités de l’US Army. En dépit d’un rapport de force initial largement en sa défaveur et de l’effet de surprise, celle-ci a été en mesure de vaincre l’armée allemande. La victoire des Ardennes est avant tout celle du soldat américain. Si la plupart des généraux se sont fait surprendre, ils ont été en mesure de reprendre l’initiative grâce à la combativité et au courage de leurs GI’s. En absence de supériorité numérique, ou en raison de l’annulation de celle-ci par des conditions météorologiques défavorables, le soldat américain l’a emporté. Il a vaincu sans l’excuse maintes fois ressassée d’un rapport de force assurant systématiquement la victoire à une US Army qui ne serait pas à la hauteur de ses adversaires. Churchill ne s’y trompe pas le 18 janvier 1945 lorsqu’il déclare devant la Chambre des Communes que la bataille des Ardennes représente « indiscutablement la plus grande bataille américaine de la guerre ».