ECRIRE LE DEBARQUEMENT ET LA BATAILLE DE NORMANDIE (2)

ECRIRE LE DEBARQUEMENT ET LA BATAILLE DE NORMANDIE (2)

 

Si les premiers récits du Jour J et de la bataille de Normandie font la part belle à la commémoration de l’événement, à son importance cruciale pour la Libération et la Victoire, en s’appuyant notamment sur les mémoires des principaux généraux d’alors, et en fixant des faits d’armes dans la mémoire collective, la manière d’étudier la bataille de Normandie devient ensuite approfondie avant d’assister à un retour en force du témoignage.

 

Heimdal : incontournable pour les passionnés de la bataille de Normandie

Des mythes écornés par une nouvelle génération d’historiens

  

La nécessité et la volonté de connaître plus en détails la bataille de Normandie voit la naissance d’un travail plus approfondi s’appuyant sur des archives. En France, la naissance en 1983 de « 39/45 Magazine » et les ouvrages des éditions Heimdal (fondées en 1975) sous l’impulsion de George Bernage ont répondu à cette attente. C’est ainsi que paraît aux Etats-Unis, Clash of Arms (2004) dans lequel Russell A. Hart dresse un bilan comparatif des armées allemande, américaine, britannique et canadienne avant et pendant la bataille. La publication d’éléments en provenance des archives allemandes -Army of the West(2007) de J. A. Wood ou encore Normandy 1944(2000) de N.Zetterling- sont du plus haut intérêt pour l’historien de la bataille de Normandie. Depuis, les ouvrages sérieux, précis et documentés se sont multipliés en langue française, à l’instar de de Didieu Lodieu (Mourir pour Saint-Lô, 2007 notamment, ainsi que ses nombreux ouvrages publiés notamment chez Ysec, mais aussi à compte d’auteur dont une superbe série sur des divisions d’infanterie des deux camps ainsi que sur les Fallschirmjäger)  ou encore 6 Juin à l’aube, les unités spéciales américaines du débarquement en Normandie (1998) de Jonathan Gaywne. De son côté Omaha Beach (2011) de Christophe Prime (qui nous gratifie aussi d’une belle série d’ouvrages chez OREP, dont Traces de Guerre et Arromanches, ainsi que d’une belle Bataille du Cotentin) nous fait clairement vivre le débarquement auprès des GI’s : dans ce cas précis, la grande différence avec un Ryan est de lire une production s’appuyant sur un travail d’historien sérieux et non plus sur une approche plus journalistique, voire romancée.

Une autre tendance se dégage depuis le milieu des années 1980, et plus encore dans les années 2000. L’heure est désormais également à la remise en question de certains faits donnés pour acquis depuis des années : Montgomery et la controverse de la bataille de Caen, à savoir si le plan initial d’« Overlord » prévoyait bien d’attirer les divisions de Panzer en secteur britannique où aucune percée n’aurait été envisagée (pensons à Decision in Normandy : The Unwritten Story of Montgomery and the Allied Campaign de Carlo d’Este, un ouvrage pionnier en la matière puisqu’écrit dès 1983, plutôt à charge alors qu’au contraire Colossal Cracks(2000) de Stephen A. Hart essaye de montrer les caractéristiques du 21th Army Group (avec lesquelles Montgomery a dû compter), ce que l’on retrouve chez John Buckley avec Monty’s Men; le rôle de l’aviation alliée dans l’échec de la contre-attaque de Mortain ; peut-on réellement parler d’un « Stalingrad en Normandie » ? ; Wittmann et son Tiger à Villers-Bocage (où comment un mythe de la propagande de Goebbels a perduré si longtemps) ; les Waffen SS en Normandie (loin de l’image enjolivée donnée par exemple par J.Mabire (Les Jeunes Fauves du Führer, 1976)… Enfin, des livres comme La Face cachée des GI’s (2004) de J. Robert Lilly osent remettre en cause l’icône vénérée du libérateur. Les mythes touchant les armées allemandes, américaines et britanniques sont donc revus et corrigés. Des ouvrages plus généralistes, comme L’atlas du débarquement  de Yann Magdelaine donnent des outils aux amateurs de la bataille, cet auteur s’étant par ailleurs distingué par une excellente Bataille de Caen.

Chaque année amène son lot de livres sortant du lot, un de mes préférés portant sur l’armée britannique et canadienne, Stout Hearts, qui nous présente des forces trop méconnues avec une plume vivante et documentée. On apprécie aussi Normandiefront, ainsi que Rückzug.

Les livres et revues de qualité, en langue française comme anglaise se sont multipliés ces dernières années. Je ne citerais que quelques exemple. Quelques productions récentes parmi des dizaines de titres passionnants :

   

    

   

Le devoir de mémoire

Parallèlement, avec les années, les vétérans se font immanquablement de moins en moins nombreux. S’il était possible il y a encore quelques années de côtoyer Lord Lovat, John Howard et d’autres héros du Jour J sur les lieux même de leurs exploits, cela devient de plus en plus difficile. L’heure, qui correspond au goût du jour, est donc aux ouvrages de mémoires, compilations de témoignages de vétérans : Ils étaient à Omaha Beach (2003) de Laurent Lefevbre, Paroles du Jour J (2004) de Jean-Pierre Guéno. Ces livres ont le mérite de donner la parole aux acteurs anonymes de l’Histoire et de mieux appréhender leur vécu en ces heures décisives. Le travail d’historien est certes réduit à sa plus simple expression -collecter des témoignages- voire inexistant ou presque -publier in extenso les mémoires d’un individu ou un texte déniché dans les archives- mais le résultat est des plus intéressants.

Un intérêt qui ne se dément pas

Le livre d’Anthony Beevor, adoptant l’« historical narrative » (dans ce genre de récit, les personnages et les faits sont réels, mais les événements sont racontés comme une histoire) si chère aux Anglo-Saxons, montre qu’il est toujours possible d’écrire une excellente histoire globale et vivante du Débarquement et de la bataille de Normandie tout en ne restant pas superficiel et en s’attachant aux derniers apports de l’historiographie. Les dernières parutions et l’intérêt porté par les lecteurs sur des sujets toujours plus pointus ou de réflexion touchant à la bataille de Normandie montrent que l’historiographie du Débarquement a encore de beaux jours devant elle.

Parallèlement, on ne compte plus les ouvrages, souvent de format réduit ou à faible pagination, à destination du grand public, toujours fasciné par cet épisode majeur de la Seconde Guerre mondiale. La Normandie reste en effet le champ de bataille du conflit le plus visité et qui offre le plus à voir pour les touristes. C’est ainsi que guides de sites et musées ainsi qu’ouvrages de vulgarisation se multiplient et côtoient les livres à la pointe de la recherche historique.

ECRIRE LE DEBARQUEMENT ET LA BATAILLE DE NORMANDIE (1)

ECRIRE LE DEBARQUEMENT ET LA BATAILLE DE NORMANDIE (1)

 

            Moment emblématique de la Libération et de la victoire sur l’Allemagne nazie, le Débarquement, avec les deux mois de bataille consécutive en Normandie, constitue probablement le premier sujet de prédilection des historiens et des passionnés de la Seconde Guerre mondiale. N’est-il pas révélateur que les commémorations du 6 juin 1944 –alliant cérémonies, présence de vétérans et manifestations de collectionneurs- aient toujours pris le pas sur celles du 8 mai 1945 ? Si Omaha Beach est le passage obligé de tout président américain, nul autre événement du conflit ne peut prétendre à un tel engouement. L’événement a fait couler beaucoup d’encre. La façon de s’y intéresser a considérablement évolué au fil du temps.

 

Premiers récits : le Jour J et la bataille de Normandie entrent dans la légende

Les premiers récits de la bataille qui apparaissent après le confit jusque dans les années 1960 soulignent l’importance majeure de l’événement. Les grands témoins –Eisenhower et Croisade en Europe (1949), ou encore Montgomery, avec De la Normandie à la Baltique (1948) puis ses Mémoires(1958), y donnent leur appréciation de l’événement. D’autres récits de témoins oculaires complètent l’information des lecteurs. Ainsi, le vice-amiral Ruge, attaché naval de la Kriegsmarine auprès de Rommel, publie-t-il (1960) dans lequel est relaté la mise en défense des côtes et la bataille vu depuis le quartier-général du Heeres-Gruppe B. On pourrait multiplier les exemples à l’envie.

   

A côté des souvenirs des principaux acteurs impliqués dans l’immense bataille, forcément quelque peu biaisés et orientés en leur faveur –songeons que l’heure est à la Guerre froide face aux Soviétiques et à la réconciliation avec l’Allemagne de l’Ouest (Speidel, ancien conspirateur contre Hitler, qui publie Invasion 44 (1964) est l’ancien chef d’état-major de Rommel et surtout le commandant en chef de la nouvelle armée allemande : la Bundeswehr)- sont publiés des ouvrages donnant la parole aux officiers de rang inférieurs, voire à l’homme de troupe. Les ouvrages emblématiques sont ici Ils Arrivent (1961) de Paul Carell et  Le Jour le Plus Long (1960) de Cornélius Ryan. Bien que truffés d’erreurs et d’approximations, ces livres, écrits sur la base de témoignages, ont le mérite de mettre le lecteur en situation, de donner l’impression d’assister aux événements. Ryan, et plus encore l’adaptation de son livre sur grand écran par Darryl Zanuck, font passer Pegasus Bridge, la Pointe du Hoc, le mitraillage des plages par les deux Focke-Wulf de Priller et Sainte Mère Eglise à la postérité et dans la mémoire du grand public. En France, les travaux d’Eddy Florentin s’appuyant sur des archives et des témoignages marquent également leur époque, notamment Stalingrad en Normandie publié pour la première fois en 1964.

 

Renouveau historiographique et nouveaux éléments

A partir des années 1970, alors que l’intérêt pour les récits de la bataille ne faiblit pas, de nouvelles données permettent un renouvellement historiographique. L’existence d’ULTRA, ce système de décryptages des messages codés de la Wehrmacht par les Alliés, est révélée au public. A côté des ouvrages généraux traitant du Débarquement dans sa globalité sans insister sur les détails –un genre qui a toujours la cote étant donné l’intérêt du grand public pour cette bataille- se multiplient donc les livres plus ciblés. On insiste plus largement sur l’opération « Fortitude », cette intoxication qui fait croire aux Allemands que le véritable débarquement aura lieu dans le Pas-de-Calais, ce qui a le mérite de faire passer ces derniers pour moins niais qu’ils n’apparaissent dans le film « Le Jour le Plus Long ». Forecast for Overlord (1971) du Group Captain Stagg, le météorologiste du SHAEF (Supreme Headquarter Allied Military Forces) sur les rapports duquel Eisenhower s’est basé pour donner le feu vert à l’opération « Overlord », présente un regard original sur ces événements.

Sans surprise, l’historiographie française compte de nombreux ouvrages donnant la parole aux civils et aux résistants, ainsi qu’aux bombardements et aux victimes civiles (soulignons ici l’excellent travail d’historien comme J. Quellien et B. Garnier –Les Victimes civiles du Calvados dans la bataille de Normandie. 1er mars-31 décembre 1945, 1995- et J. Quellien, M. Boivin et G. Bourdin -Villes normandes sous les bombes, 1994). Autre évidence, les historiens soviétiques semblent bouder une opération qui leur apparaît secondaire comparée à l’immense Front de l’Est : il apparaît de toute façon moins que jamais approprié de reconnaître aux Alliés occidentaux l’importance cruciale de leur contribution à la victoire finale dans le contexte de Guerre froide d’alors. A contrario, les Anglos-Saxons mettent en avant le rôle des unités impliquées dans la bataille, écrivant parfois sur une opération particulière : la prise du pont de Bénouville par les aéroportés britanniques par exemple. L’intérêt se porte uniquement sur l’histoire des combattants de la nationalité de l’auteur, à l’instar des excellents Eisenhower’s Lieutenants(1981) de Russel F. Weigley, qui analyse les caractéristiques et la campagne menée en Europe par l’US Army, ainsi qu’Americans at D Day (2005) et Americans at Normandy (2005) de John C. McManus.