« Gebirgstruppen » par Yves Béraud

Les Gebirgstruppen en Couleurs. 1935-1945, Yves Béraud, éditions Heimdal, 2017, 207 pages

Les prestigieuses unités de Gebirgsjäger méritaient un ouvrage d’envergure en langue française. C’est chose faite avec cette remarquable somme signée Yves Béraud, qui complétera avantageusement les nombreuse publications sur le sujet en langue anglo-saxonne (ainsi de German Mountain Troops in World War Two de Roland Kaltenegger, Schiffer, 2005). La qualité habituelle des parutions Heimdal est là: iconographie nombreuse (en grande partie ne couleur comme l’annonce le titre de l’ouvrage) et de qualité, souvent inédite, n’omettant pas les insignes et les pièces d’équipements et d’uniformes. Le texte est à l’avenant: dense et suffisamment long, il s’avère très complet sur les différents fronts, n’en omettant aucun (y compris la lutte contre les maquis en France ou encore l’engagement en Afrique du Nord. Pour des détails sur le Caucase, on pourra lire A la Conquête du Caucase d’Eric Hoesli), avec quelques pages consacrées à des unités particulières, telles le Ski-Bataillon Norge. L’auteur est indéniablement un spécialiste de la question. Un bémol : l’absence de cartes, ce qui s’avère très préjudiciables pour certains fronts.  Un achat recommandé.

L’historiographie de la guerre en Afrique du Nord, 1940-1943

 

 

L’historiographie de la guerre en Afrique du Nord, 1940-1943

 

Le souffle de l’épopée

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Le désert, les palmiers, l’exotisme, … : la guerre du désert exhale un parfum d’aventure peu commun dans les récits de la Seconde Guerre mondiale. Les opérations des raiders du Long Range Desert Group et du Special Air Service ont contribué à forger cette image épique qui perdure (Patrouilles du Désert  (1948) de W.B. Kennedy Shaw,  Bearded Brigands (2002) de B. O’Carroll). L’édition en Français de livres tels que  Condor, l’espion égyptien de Rommel  (2009) participent aussi à la légende.

 

A tout seigneur tout honneur : Rommel et l’Afrika Korps

 

 

L’épopée de la guerre du désert est avant tout celle de l’Afrika Korps et d’Erwin Rommel, son chef charismatique. De fait, on ne compte plus les ouvrages éponymes du célébrissime corps d’armée allemand. L’Afrika Korps  (1960) de Paul Carell a imposé le souvenir d’une guerre sans haine aux côtés des carnets de Rommel édités sous la férule de Liddell Hart (1952). Si l’ouvrage d’E.Bergot de 1972 confine parfois au romanesque, on appréciera Rommel’s Army in Africa  (1987) de D.McGuirk,  Mon père, l’aide de camp du général Rommel  (2007) de H.-A. Schraepler, récit authentique et vivant qui permet d’approcher le grand homme et Panzers in the Sand  (2 tomes, 2010 et 2011) de B.Hartmann et plus encore Panzer-Regiment 8 de K. Fish. L’image positive liée à l’Afrika Korps facilite la perpétuation du mythe outre-Rhin.

 

Les Britanniques : le paradigme de Beda Fomm et d’El Alamein

 

Les Britanniques se sentent particulièrement concernés par la guerre du désert. Le souvenir des moments glorieux –les victoires de « Compass » à Beda Fomm et surtout d’El Alamein- font l’objet de nombreux ouvrages, comme Pendulum of War : The Three Battles of El Alamein (2004) de Niall Barr, au risque de laisser dans l’ombre les autres épisodes de la guerre du désert.

L’histoire officielle britannique, dirigée par I.S.O. Playfair, mais aussi celles des Dominions (citons Agar-Hamilton pour l’Afrique du Sud) sont d’excellentes facture. Après le dithyrambique «Desert War » (1944)  d’Alan Moorehead, B. Pitt (The Crucible of War  (1980-82)) puis M. Kitchen (Rommel’s Desert War (2009)), fournissent d’excellentes synthèses documentées de la campagne. Les récits des témoins se sont ajoutés à l’historiographie abondante sur le sujet : Brazen Chariots  (1959) de R. Crisp, Diary of a Desert Rat (1972) de R.L. Crimp, Dance of War  (1992) de P.Bates, etc. Depuis, les éditions Osprey alimentent régulièrement le marché avec de nombreuses publications sur le sujet.

 

Les historiens français, Bir Hacheim, Koufra et « Torch »

En France, le souvenir de la France Libre a contribué à forger le mythe de Bir Hacheim, sujet de nombreux ouvrages, de J. Mordal (1970) aux mémoires de J.-M. Boris (2012). La focalisation sur ce combat épique lui confère une importance militaire parfois contestable. L’épopée de Leclerc au Fezzan est également le sujet de travaux d’historiens français : citons L’Odyssée de la colonne Leclerc  (2004). Les combattants des FFL étant peu nombreux au sein de la 8th Army, c’est l’Armée d’Afrique et son revirement –tardif- consécutif à « Torch » qui a suscité de multiples écrits, comme celui de J.Belle,  L’Opération Torch et la Tunisie  (2011).

 

Le renouvellement (1) : les années 1960

 

La vulgate de la guerre du désert est rapidement remise en question. Montgomery est une des cibles privilégiées des historiens. C. Barnett avec Les Généraux du Désert (1960) et R.W. Thompson avec La Légende de Montgomery  (1967) ont ouvert la brèche et écorné le mythe du maréchal. Les biographies portant sur Auchinleck, son prédécesseur à la 8th Army, réhabiliteront également cet officier trop méconnu : citons Auchinleck  (1959) de J. Connell. A contrario, avec A. Stewart, on assiste plus récemment à un réajustement des faits en faveur de Montgomery (Eighth Army’s Greatest Victories  (1999)) ou d’Alexander (The Campaigns of Alexander of Tunis, 1940-1945  (2008)).

 

Les Américains et Kasserine

De façon non surprenante, les historiens américains ont porté leur attention sur l’opération « Torch » et la campagne de Tunisie. Depuis M.Blumenson et  La Passe de Kasserine  (1967), l’emblématique bataille de Kasserine est l’objet de toutes les attentions : Disaster at Kasserine  de C.Whiting (1984), An Army at Dawn (2002) de R.Atkinson,… Des études portant sur la guerre en Méditerranée abordent l’engagement en Afrique, parfois sous un angle original : ainsi With Utmost Spirit. Allied Operations in the Mediterranean, 1942-1945 (2004) de B.B. Tomblin.

 

Et les Italiens ?

Le peu d’ouvrages en langue française ou anglaise portant plus spécifiquement sur l’armée italienne ne doit pas masquer l’intérêt des historiens italiens pour le sujet. Citons deux exemples illustrant une diversité d’approches :  Le battaglie aeree in Africa Settentrionale. Novembre-dicembre 1941 (2011) de M.Palermo portant sur les opérations aériennes au moment de « Crusader » ou encore Aggredisci e Vincerai  de L.Salvatore traitant de la seule division « Trieste ».

 

Le renouvellement (2) : les années 2000

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En travaillant sur des sources peu exploitées, J. Fennell apporte un renouveau avec Combat and Morale in the North African Campaign  (2011), de même que N.Cherry avec Tunisian Tales  (2011) sur l’engagement peu étudié des parachutistes britanniques en Afrique, ou encore A.Converse dans Armies of Empire  où sont étudiées en parallèle les 9th Australian et 50th British Divisions, ainsi que P. Rees avec Desert Boys  (2012). D’excellents travaux sur le sujet sont également parus en Français dans les années 2000 : citons Rommel et la stratégie de l’Axe en Méditerranée (2009) de V.Arbarétier et les hors-séries 6 et 8 de « Bataille & Blindés » sur l’Afrika Korps (2006 et 2008) de C.Mas, ainsi que El Alamein  (2012) de ce dernier, sans oublier mon Afrikakorps. L’armée de Rommel (2013).

Au final, une historiographie riche, abondante et renouvelée mais largement dominée par les auteurs anglo-saxons.