Ostfront-La guerre germano-soviétique (2/50)

LE MYTHE D’UN SECOND FRONT OUVERT EN 1944

OU LA REMISE EN PERSPECTIVE DE L’IMPORTANCE DU FRONT DE L’EST

Il de bon ton de ramener la Seconde Guerre mondiale à l’unique guerre germano-soviétique. Ce conflit, pour titanesque qu’il soit, ne peut résumer le conflit à lui seul ni prétendre en avoir été l’unique facteur déterminant. Le souvenir qui a cours actuellement en Russie, chez les historiens mais aussi chez les vétérans –il n’est que lire ces derniers – est que les Soviétiques ont gagné la guerre à eux-seuls. Le Second Front ne commence qu’en 1944, alors que l’Armée Rouge aurait déjà vaincu la Wehrmacht. Nombre d’historiens talentueux, passionnés par un front, semblent obnubilés par celui-ci et en oublient les autres théâtres d’opérations. Il est pourtant impératif de saisir la Seconde Guerre mondiale dans sa globalité pour comprendre avec justesse l’importance stratégique des différents fronts et leur articulation. Le Second Front n’a-t-il été réellement ouvert qu’à partir du 6 juin 1944 sur les plages de Normandie ? Pour répondre à cette question, il faut examiner les différents théâtres d’opérations où opère la Wehrmacht et se poser la question de leur impact sur le front russe. Viendra alors le moment de recadrer la place à accorder à la guerre à l’Est.

Les enjeux stratégiques de la guerre en Afrique : un front secondaire ou un Second Front?

Ce que les Britanniques appellent la stratégie périphérique ou encore l’approche indirecte n’est pas sans influence sur ce qui se passe en Russie. Dans l’image d’Epinal, la guerre du désert n’est qu’un détail de la guerre, un combat mineur sur un front sans conséquence stratégique. Il faut réévaluer quelque peu son importance stratégique sur deux points : les enjeux de la guerre au Moyen-Orient et son impact sur les autres fronts, notamment le front de l’Est. Pour faire simple, les enjeux stratégiques sont loin d’être secondaires puisque, en cas d’échec allié, la lutte contre l’Axe se complique sérieusement car l’irruption d’une armée germano-italienne au Moyen-Orient soulève de sérieux problèmes pour la cause alliée : les ressources pétrolières du Moyen-Orient, la liaison entre Alliés et Soviétiques via l’Iran, le contrôle de l’océan Indien, l’attitude de la Turquie…

A première vue, les faible contingent que représente l’armée de Rommel laisserait penser que cet état de fait ne pèse que bien marginalement sur le front russe où les effectifs de la Wehrmacht sont pléthoriques en proportion. Toutefois, en y regardant de plus près, la Heer y engage deux divisions blindées, celles de l’Afrika Korps, et une division motorisée en 1941, soit environ 10% de ce qui représente l’élite de l’armée. Pourtant, au même moment, les Heeres-Gruppen engagés en Russie peinent pour assurer un ravitaillement convenable de leurs troupes dans l’immensité soviétique. Or, maintenir à l’état opérationnel une armée motorisée opérant en milieu désertique absorbera des quantités considérables de moyens logistiques au détriment du front russe. Ainsi, l’OKH remarque que la dotation en transports motorisés en faveur de l’Afrika Korps correspond au 1/10e du total alloué pour les unités engagées dans « Barbarossa » alors que l’Afrika Korps ne représente que 1/78e des effectifs lancés à l’attaque de l’Union Soviétique. 600 000 véhicules sont engagés à l’Est, mais on peut difficilement en imaginer 60 000 pour l’Afrique. Le rapport concerne peut-être les seuls camions (200 000 à l’Est). Quoiqu’il en soit, la proportion est révélatrice du détournement de ressources au détriment du front principal.

Pour l’Italie, qui y engage ses forces vives et la totalité de ses moyens navals, la guerre du désert constitue le front principal, en dépit d’un effort inapproprié en Grèce en octobre 1940, alors que l’Egypte aurait été à portée de main, et de la participation à l’invasion de l’URSS. Elle va consumer la fine fleur de l’armée italienne –loin d’être d’avoir toujours déméritée- et causer une véritable hécatombe au sein de sa marine marchande. Ceci étant, l’appoint de ce front Sud au front de l’Est ne devient véritablement concret qu’en 1942.

De ce point de vue, la décision prise par les Américains de s’impliquer dans l’opération « Torch » marque un tournant car les Etats-Unis dirigent leur effort de guerre vers la Méditerranée et cette orientation entérine le principe du « Germany First ». Il convient de souligner que c’est sur l’insistance du président Roosevelt que l’opération sera menée. Marshall, le chef d’état-major de l’US Army, y est hostile. Selon lui, il faut débarquer en France au plus tôt, suivant les plans « Roundup » et « Sledgehammer », afin de frapper au plus vite au cœur de l’Allemagne et soulager les Soviétiques confrontés à la masse des forces terrestres ennemies. C’est précisément là, encore une fois, que se pose la question d’un Second Front ouvert bien avant juin 1944.

L’expérience acquise par les Américains en Afrique du Nord, ainsi d’ailleurs que par les Britanniques depuis le début de la guerre du désert en 1940, a en effet joué un rôle indispensable pour le succès final de la coalition. La guerre en Afrique leur a permis de tester les armes, de mettre au point le matériel, de mettre à l’épreuve tactiques et doctrines et de déceler les généraux de valeur. Elle leur a permis aussi de se rendre compte que l’emploi des forces aéroportés et une opération amphibie nécessitent bien plus de professionnalisme et de préparation que les déboires de « Torch » l’ont montré : de l’aveu même des participants, s’ils avaient eu à affronter un ennemi autrement plus coriace et déterminé que les forces de Vichy, les forces de débarquement auraient couru au désastre. Les conséquences sur le front de l’Est sont considérables. En effet, l’ouverture d’un Second Front en France de façon prématurée, en 1942 ou 1943, alors que les eaux sont encore infestées de U-Boote, sous la menace d’une Luftwaffe encore puissante, avec une armée non encore soumise à l’épreuve du feu, avec trop peu de péniches de débarquement, avec des stocks et des réserves insuffisantes, avec un matériel non adapté voire obsolète, menée par des officiers tels que Fredendall (le vaincu de Kasserine), Anderson (le chef de la 1st British Army en Tunisie) ou Cunningham (qui fut chef de la 8th Army) aurait inévitablement mené au désastre. Mais sans un Second Front en Afrique, on ne peut imaginer un Second Front viable en Europe, ce qui ne serait en aucune manière en faveur de l’Union Soviétique qui a cruellement besoin d’être soulagée en cette année 1942. Ce faisant, le Second Front est bien ouvert en Méditerranée bien avant le 6 juin 1944.

Il est en effet intéressant que noter que le rêve africain a coûté des pertes considérables aux forces de l’Axe : d’après Churchill, dont les chiffres sont à prendre avec caution mais donne une idée du désastre infligé aux forces de l’Axe, la Wehrmacht et l’Italie ont perdu 975 000 hommes, dont 200 000 Allemands, en Afrique du Nord et en Afrique Orientale, 7 600 avions, 2 550 chars, 6 200 canons, 70 000 véhicules motorisés et pas moins de 624 navires, la plupart coulés par la RAF et la Royal Navy dans leur lutte contre les lignes de ravitaillement de l’armée de Rommel. En tout état de cause, plus de 800 000 hommes ont été perdus, si on inclut l’Afrique Orientale. Les pertes en troupes d’élite sont conséquentes pour la Wehrmacht avec la reddition en Tunisie, ce ne sont pas moins de 3 divisions de Panzer et 1 de Panzergrenadier qui sont perdues, sans compter les unités de Tiger, de Fallschirmjäger. Ces pertes allemandes et italiennes en Tunisie ne sont pas négligeables et l’impact est d’autant plus grand que cette défaite survient en même temps que celle de Stalingrad, alors que le front de l’Est est traversé par une crise d’effectifs. En 1942, la Wehrmacht, à l’aube de la décisive offensive vers Stalingrad et le Caucase, va rééquiper la Panzerarmee de Rommel avant son assaut sur la ligne de Gazala et Tobrouk et une seconde fois au cours de l’été, à El Alamein. Des centaines de Panzer et de pièces d’artillerie sont donc détournés vers l’Afrique, sans parler des efforts logistiques considérables pour le maintien opérationnel l’armée de Rommel. En Tunisie, Hitler envoie des renforts conséquents alors que Manstein fait face au même moment à une situation dramatique à Stalingrad dont il ne pourra briser l’encerclement faute de moyens suffisants. Si 400 appareils sont redéployés de la Russie vers la Méditerranée dès le mois de novembre, c’est le quart du potentiel aérien allemand qui est concentré dans la région, contre 1/12ème un an et demi plus tôt. Le 10 novembre, le Fliegerkorps II compte 445 avions de combat et 673 appareils de transport. Début décembre, la Luftwaffe aligne 1 350 appareils opérationnels en Méditerranée, dont 480 avions de transports Ju-52 et 22 Me 323 et Ju 90, et ce alors même que Stalingrad, qui vient d’être encerclée doit également être ravitaillée par un pont aérien. Toutes les troupes germano-italiennes impliquées dans la campagne nord-africaine sont autant d’unités qui n’ont pu être employées contre les Soviétiques, et ce dès 1941 (imaginons la 8ème armée italienne en Russie renforcée par les unités finalement expédiées en Afrique…). Leur perte va se traduire par une absence de troupes en nombre suffisant pour assurer l’inviolabilité de la « Forteresse Europe » par le sud.

 

La campagne d’Italie et ses incidences sur la guerre à l’Est avant le DDay

Au printemps 1943, Sir Alan Brooke affirme qu’un effondrement italien placerait l’Axe à 54 divisions et 2 200 avions en-dessous du minimum nécessaire pour tenir un front cohérent à l’Est. Un débarquement en France reste toujours prématuré et de toute façon impossible en raison des délais que supposerait le redéploiement des forces engagées en Méditerranée vers le Royaume-Uni. Le seul moyen pour soutenir les Soviétiques est de poursuivre les opérations en Méditerranée. Les Alliés portent une nouvelle estocade au pouvoir du Duce en envahissant la Sicile le 10 juillet 1943 (opération « Husky »). Conséquence directe, Hitler décide de mettre fin à l’opération « Citadelle », la bataille pour la réduction du saillant de Koursk, pourtant jugée essentielle aux yeux du Führer qui n’a eu de cesse de la repousser. L’impact direct des opérations menées par les Alliés sur le front de l’Est est donc à nouveau flagrant. Il est cependant honnête de rappeler également que la concentration exceptionnelle de forces allemandes en Ukraine n’a été possible que parce que l’OKW a compris que l’intervention américaine en Afrique du Nord signifie que le débarquement allié ne pourra avoir lieu en France en 1943. Si l’US Army avait encore disposé de ses troupes au Royaume-Uni, la Wehrmacht aurait dû maintenir des forces conséquentes en France, ce qui est une façon d’ouvrir un Second Front ou, pour le moins, de limiter considérablement les options stratégiques pour l’Axe à l’Est pour l’année 1943. La Luftwaffe est toujours très sollicitée puisque, à la veille de l’opération « Husky », 1 750 avions de l’Axe (ce qui inclut donc la Regia Aeronautica) sont à portée de la Sicile. D’ailleurs, une partie des escadrilles basées en Norvège est détournée en Méditerranée, ce qui affaiblit la puissance de frappe du Reich contre les convois alliés de l’Arctique vers Mourmansk alors que les meilleurs succès dans ce secteur sont toujours à mettre au crédit de la Luftwaffe.

La lutte pour la défense de l’Italie va cependant drainer de plus en plus de troupes allemandes, au détriment de fronts autrement plus importants stratégiquement parlant. En 1943, les divisions envoyées en Sicile et dans la péninsule vont faire cruellement défaut alors que le sort de la guerre à l’Est se joue notamment dans les steppes ukrainiennes. Les troupes manquent en effet à l’Est pour tenir un front gigantesque et constituer des réserves. D’autres unités sont détournées vers les Balkans avant « Husky » : 5 nouvelles divisions, dont l’excellente 1. Panzer, sont ainsi envoyées en Grèce suite à l’opération d’intoxication britannique « Animals » menée depuis Le Caire. Le 9 juillet, 14 divisions allemandes sont en Italie, sans compter celles qui sont déployées dans les Balkans, en Grèce et en mer Egée, plus pour se prémunir d’un offensive amphibie que pour mener des opérations anti-partisans. Pas moins d‘une cinquantaine de divisions allemandes serviront ainsi en Méditerranée, au détriment des autres fronts, ce qui, il est vrai, ne dessert pas que l’unique front de l’Est. En mai 1944, le Heeresgruppe C, qui regroupe l’ensemble des unités allemandes combattant en Italie, aligne 26 divisions allemandes et 6 divisions italiennes fascistes.

Autre intérêt de première importance résultant de l’intervention des Alliés en Méditerranée, les usines du sud du Reich et les puits de pétrole de Ploesti en Roumanie sont désormais à portée des bombardiers stratégiques de la 15th US Air Force basés en Méditerranée. Ces opérations aériennes participent de l’effort de guerre commun et les Soviétiques en retirent bien entendu également les dividendes.

 

L’impact stratégique des bombardements sur l’Allemagne, un autre Second Front ouvert dès 1942

Restons dans le domaine de la guerre aérienne en nous éloignant de la Méditerranée. En juin 1941, les deux tiers de la Luftwaffe sont engagés à l’Est. Comme l’armée de terre, la Luftwaffe a également beaucoup souffert en 1941, puisque ses pertes atteignent 5 000 appareils tous fronts confondus, dont 60% sur le front de l’Est. Les pertes subies sur les autres théâtres d’opérations ne sont donc pas négligeables puisqu’elles atteignent 40%. Le tiers de la Luftwaffe est en effet resté mobilisé contre l’Angleterre dès juin 1941. C’est une première étape pour un Second Front dans les airs. Dernier effort toutefois, en 1942, au moment du Fall Blau, les trois quarts de la Luftwaffe – 3 000 appareils- sont concentrés à l’Est pour l’offensive décisive.

C’est pourtant au cours de cette même année 1942 que les opérations aériennes menées à l’Ouest vont commencer à peser sur la répartition stratégique de la Lufwaffe. La préparation du retour des armées alliées sur le contient passe en effet par une intense guerre aérienne. En dépit de leur ampleur et des moyens engagés, les raids aériens alliés n’empêcheront jamais un accroissement sensible de la production en armement de l’Allemagne, particulièrement après sa reprise en main par Albert Speer suite à la défaite de Stalingrad. Mais on ne peut donc que conjecturer de l’ampleur de la production de guerre allemande sans ces bombardements qui poussent à la déconcentration industrielle et causent tout de même indéniablement retards et pertes, sans parler de l’épuisement et du stress qui frappe les employés des industries du Reich. Les effets sur les transports et sur l’économie allemands sont loin d’être négligeables. En février 1945, la Reichsbahn fait l’amer constat qu’elle ne dispose plus que de 28 000 wagons utilisables contre 136 000 six mois plus tôt. L’Oil Plan, l’ensemble des opérations visant à dénier aux Allemands l’usage de leurs industries d’essence de synthèse et le pétrole venant de Ploesti en Roumanie est un succès aux répercussions considérables sur tous les fronts. Ainsi, à terme, le Reich manque de carburant pour ses blindés et ses avions, quand bien même son industrie marque des records de production en 1944. Ainsi, 125 000 avions de guerre sortent des chaînes de montage allemandes entre 1938 et 1945, dont 40 000 en 1944. Mais la Luftwaffe ne sera pourtant désormais plus jamais en mesure de rivaliser avec ses adversaires. L’Allemagne est contrainte de concentrer l’essentiel de sa chasse sur le territoire du Reich dès 1943 et près de 30 000 canons de la Flak à l’automne 1944. Tout ceci représente une débauche de moyens considérables. Des centaines de milliers d’Allemands sont mobilisés dans la Flak (peut-être jusqu’à deux millions en 1944), manient les radars ou participent au déblaiement et aux réparations des dégâts occasionnés. La production de munitions pour la Flak finit par absorber 20% du total des munitions produites par l’Allemagne ! Celle des canons de DCA atteint le tiers de l’artillerie sortant des chaînes de montages. Assurer la défense des cieux du Reich, la mise au point de nouveaux matériels efficients, techniques et coûteux (comme le Me 262) a orienté l’effort de guerre allemand contre les Alliés occidentaux. Passée sur la défensive, le Reich est contraint de produire toujours plus de chasseurs au détriment d’une force de frappe de bombardiers qui ne cesse de s’amoindrir.

Les bombardements stratégiques ont contribué à la victoire et ont soulagé de façon notable les forces soviétiques qui n’ont alors qu’à affronter une Luftwaffe aux moyens sévèrement amputés par la nécessité de la défense du Vaterland. Le 30 juin 1944, la répartition des 1 375 monomoteurs de la chasse allemande est de 425 à l’Ouest, 475 à l’Est et dans les Balkans, 370 dans le Reich, 40 en Norvège et 65 en Italie. Le 1er janvier 1945, le constat est similaire : les escadrilles allemandes comptent 2 998 chasseurs de jour et de nuit à l’Ouest contre 567 à l’Est. Les Soviétiques auraient eu de sérieuses difficultés sans ce Second Front aérien si on songe au milliers de tubes de 88 mm (en 1944, la Flak aligne 17 500 canons de 88 à 120 mm) qui auraient été ainsi disponibles pour frapper les T 34 dans la Steppe sous le couvert d’une Luftwaffe nettement plus conséquente et en soutien d’unités terrestres sans doute renforcées par des rampants de l’armée de l’air d’unités qui n’auraient eu aucune utilité en Allemagne.

 

La bataille de l’Atlantique : peut-être le front le plus crucial avant 1944

La Luftwaffe ne combat pas les formations aériennes alliées uniquement sur les fronts terrestres ou au-dessus du Reich. Elle intervient activement dans la bataille de l’Atlantique, notamment dans ce qu’il est convenu d’appeler la bataille des convois vers Mourmansk. L’essentiel du poids de la guerre sur mer, dans l’Atlantique Nord comme ailleurs, repose avant tout sur la Kriegsmarine, ce qui ne saurait surprendre.

En quoi cette bataille peut-elle influer sur la guerre à l’Est ? En premier lieu, on peut noter les convois alliés en direction de Mourmansk apportant un matériel contribuant à l’effort de guerre russe. Il y a surtout la nécessité de maintenir le Royaume-Uni dans la guerre, or tout doit être importé dans cette île : armes, matériel, denrées… Pour les Britanniques, une perte de contrôle des voies maritimes menant à la Grande Bretagne signifierait l’asphyxie. D’autre part, l’ouverture d’un Second Front en France suppose la mise en œuvre du plan « Bolero », à savoir le transfert depuis Etats-Unis vers le Royaume-Uni des forces terrestres et aériennes américaines indispensables à la libération du continent européen. Il s’agit ni plus ni moins du sort de la guerre. Si l’US Army n’est pas en mesure de se déployer au Royaume-Uni et si les liaisons maritimes sont coupées par les U-Boote, il n’y aura pas débarquement, pas de Second Front en France et la guerre est peut-être perdue. Cependant, si les exploits des sous-mariniers allemands sont nombreux, particulièrement en 1940-42, ils ne sont pas en mesure de l’emporter quoique, un temps, les pertes en navires marchands britanniques dépassent le tonnage des nouveaux cargos mis à la mer.

Pourtant, l’effort industriel allemand semble à la mesure de l’importance accordée à la bataille de l’Atlantique. 1 170 U-Boote sont construits. Mais lorsque l’amiral Dönitz, le patron de l’arme sous-marine allemande puis de l’ensemble de la Kriegsmarine, peut compter sur 429 U-Boote en avril 1943, il est trop tard. En mai de la même année, la bataille de l’Atlantique est gagnée par les Alliés, alors que les premiers mois de l’année 1943 ont vu les scores des sous-mariniers allemands atteindre des records. Tout ceci suppose donc la mobilisation de main d’œuvre, d’acier et de chercheurs pour que les chantiers navals du Reich produisent une telle quantité de submersibles alors que la Heer manque désespérément de matériel sur le front Est. Imaginons la quantité de véhicules, de canons et de Panzer que représentent plus de 1 100 U-Boote ! Les 40 000 sous-mariniers allemands ne pèsent pas lourds en comparaison des millions de soldats de l’Ostheer, mais, comme pour l’Afrique, l’importance stratégique d’un théâtre d’opération ne se limite pas à des tableaux d’effectifs. Cette poignée de combattants pouvait donner la victoire au Reich, ou du moins un avantage certain, un gain de temps précieux pour concentrer toutes ses ressources à l’Est. Toutefois, il n’est pas raisonnable de pousser les conjectures trop loin : si l’Allemagne avait accentué son effort de guerre dans l’Atlantique, chose tout à fait imaginable, il faut en revanche évidemment imaginer une réaction en conséquence des Américains, que ce soit au détriment des ressources allouées à la lutte contre le Japon ou dans les choix industriels.

Les Alliés l’ont pourtant emporté dans l’Atlantique. Non sans mal. Les Allemands ont consacré d’immense ressources –U-Boote et bases sous-marines, escadrilles de la Luftwaffe, recherche et mobilisation industrielle en faveur de la Kriegsmarine– en s’investissant dans ce front. Mais avaient-ils le choix ? On ne peut sérieusement imaginer un abandon pur et simple des océans à la navigation alliée. En ce sens, les Soviétiques ont mésestimé une fois encore un soutien militaire concret à leur cause bien avant le DDay. Ce DDay en Normandie est, on l’a dit, d’ailleurs rendu possible grâce à la victoire remportée dans l’Atlantique. Le front de l’Ouest peut être ouvert.

 

L’aide occidentale fournie à l’Union Soviétique : un Second Front industriel

L’histoire officielle a souvent minimisée à tort l’aide considérable apportée par les Alliés occidentaux à l’effort de guerre soviétique. Le matériel militaire et les matières premières accordées à l’URSS notamment dans le cadre de la loi « Prêt-Bail » représentent des quantités considérables. Cette aide a transité essentiellement par l’Iran, via ensuite Astrakhan, et, dans une moindre mesure, par le biais des convois de l’Arctique, via Mourmansk. L’URSS a ainsi reçu 700 000 t de métaux non ferreux, 4,5 millions de tonnes de denrées alimentaires, 190 000 téléphones de campagne, 12 000 wagons et locomotives, 34 millions d’uniformes et 5 millions de paires de bottes. Sur toute la durée de la guerre, le Royaume-Uni a fourni 5 218 chars, 7 411 avions, 4 932 canons antichars, 473 millions de tonnes de munitions, 4 300 radios, 1 800 radars, 10 destroyers, 1 cuirassé. Les USA ont fourni 7 537 chars, 14 795 avions, 51 503 jeeps, 375 883 camions, 1 981 locomotives, 11 155 wagons, 2,6 millions de tonnes de pétrole, 3,7 millions de roues, 345 000 tonnes d’explosifs. Pour les seuls Etats-Unis, cette aide se chiffre alors à 10 milliards de dollars. Toute cette aide n’arrive pas avant 1944, mais elle joue un rôle économique considérable, permet une motorisation partielle de l’Armée Rouge et favorise la reconversion militaire soviétique dont les usines peuvent se concentrer sur la production d’armement.

 

Le front de l’Ouest : priorité de Hitler à partir de l’automne 1943 et au-delà

La bataille de l’Atlantique perdue, le débarquement des Alliés à l’Ouest devient inévitable à plus ou moins long terme. Conscient de l’importance de la partie décisive qui va se jouer à l’Ouest, Hitler accorde la priorité à ce front à partir de l’automne 1943. Il faut absolument que ses armées rejettent l’invasion alliée attendue pour le printemps 1944. Ce succès lui permettrait ainsi de se retourner avec toutes ses forces sur le front de l’Est et accorderait également au Reich le temps nécessaire à la mise au point d’armes qui, pense-t-il, assureraient la victoire : sous-marins de la nouvelle génération, avion à réaction Messerschmitt 262, bombe volante V1, fusée supersonique V2…(ces derniers programmes-très coûteux- sont d’ailleurs destinés à la lutte contre les Occidentaux, pas contre les Soviétiques…). Pour s’opposer efficacement à l’invasion, Hitler concentre à l’Ouest un nombre conséquent de divisions d’élites de la Wehrmacht et de la Waffen SS : 10 divisions blindées et motorisées et 2 divisions de parachutistes. Les effectifs de l’armée allemande à l’Ouest le 1er mars 1944 représentent 1 400 000 hommes. A ce moment là, le front de l’Ouest n’est en aucun cas négligé par rapport au front russe. L’effort conséquent fourni pour édifier le Mur de l’Atlantique –béton, armement, équipement, mines, barbelés…- abonde en ce sens. Alors que von Rundstedt a 58 divisions à sa disposition pour affronter les Alliés occidentaux dans la bataille décisive, la Wehrmacht et la Waffen SS alignent 187 divisions en URSS et en Finlande. L’Italie, la Scandinavie et les Balkans en absorbent 64 autres. On compte donc un total de 122 divisions réparties sur des fronts autres que le front de l’Est en juin 1944, ce qui est considérable. Avant que le moindre coup de feu ne soit tiré, le Second Front existe déjà…

Le front de l’Ouest devient une réalité en France le 6 juin 1944. L’opération « Overlord » est la plus complexe et la plus importante opération de la guerre, dépassant même « Barbarossa ». Le succès allié en Normandie décide du sort de la guerre et constitue la bataille décisive. La guerre à l’Est ne peut décider à elle seule du sort du conflit. Le Second Front est donc ouvert. Il garde ensuite la priorité que lui accordé le Führer depuis sa directive n°51 de novembre 1943. En dépit des désastres subis contre les Soviétiques au cours de l’été 1944, des renforts sont partis de l’Est vers l’Ouest (le 2. SS Panzerkorps) et non l’inverse. Hitler et ses généraux sont parvenus à surmonter la crise de la fin de l’été 1944 à l’Ouest en y envoyant nombre d’unités, et ce au détriment du front de l’Est, où les pertes ont été pourtant encore plus lourdes en nombre de combattants (environ 800 000 contre 400 000). La priorité accordée à la lutte contre les Anglo-Américains est une évidence. 18 des 23 Volksgrenadier-Divisionen créées rejoignent ainsi le front de l’Ouest. Les unités de Panzer sont rééquipées, grâce à une production record, les meilleurs chars, Panther et Tiger, étant réservé au front de l’Ouest, qui bénéficie toujours de toutes les priorités, au grand dam de Guderian. C’est ainsi que près de 1 000 blindés, beaucoup encore en rodage, vont être envoyés sur le front Ouest en septembre 1944. 2 299 Panzer et Sturmgeschütze neufs ou réparés sont également fournis aux troupes allemandes engagées à l’Ouest en novembre et décembre 1944, sur un front d’environ 400 kilomètres, tandis que les troupes opposées aux Soviétiques n’en reçoivent que 921 pour un front qui dépasse les 3 000 kilomètres ! En outre, alors que le Reich est aux abois et que la Wehrmacht manque de tout, de grandes réserves de carburant et de munitions sont constituées en vue de l’offensive dans les Ardennes, ce qui ne peut que s’effectue qu’en défaveur des unités de la Wehrmacht sur le front de l’Est. Il est remarquable de souligner que la dernière offensive du Reich à portée stratégique de la guerre (on ne peut comparer les combats pour Budapest qui ne visent aucunement à renverser le cours de la situation générale), lancée dans les Ardennes, frappe les Alliés occidentaux et non les Soviétiques. Des auteurs, comme Philippe Masson, estiment que l’armée allemande est encore la plus puissante du monde en 1945. C’est aller un peu fort en la matière. Les pièces de rechange, les munitions et le carburant font défaut aux unités combattantes qui comptent des effectifs de plus en plus limités. C’est une chose de disposer de Me 262, de Panther et de Sturmgewehr 44, c’en est une autre d’avoir des soldats bien formés et de l’essence. L’importance des opérations menées par les forces américaines et britanniques est à cet égard d’une importance indiscutable. L’effort de guerre des Occidentaux demeure considérable et s’avère décisif pour vaincre l’Allemagne.

 

Remise en perspective de la guerre à l’Est : le front décisif ?

Il convient de porter un regard objectif sur la guerre germano-soviétique. Cette guerre est à juste titre considérée comme la confrontation la plus importante de l’histoire de l’Humanité. La guerre germano-soviétique, qui s’ouvre le 22 juin 1941, quand le Reich déclenche l’opération « Barbarossa », est à bien des égards un choc de titans. Les effectifs colossaux qui vont y être engagés et les pertes que la Wehrmacht va consentir sur le front russe, 80% des tués et disparus de l’armée allemande de la Seconde Guerre mondiale, vont mener à la perte du III.Reich, pourtant alors à l’apogée de sa puissance en cet été 1941. Le camp qui perd la guerre à l’Est perd la Seconde Guerre mondiale. A cet égard, et en regard des pertes allemandes, il s’agit bien d’un front, sinon du front décisif.

Il convient cependant de replacer le front de l’Est dans le contexte global de la guerre. Parmi les arguments qui viennent en première place pour mesurer l’importance première de ce théâtre des opérations, les historiens avancent des chiffres démontrant l’importance de la Grande Guerre Patriotique. Cet argument statistique peut en fait se retourner contre cette démonstration. En premier lieu, si l’Armée Rouge ne mérite plus le dénigrement dont elle a fait l’objet pendant des décennies –le fameux « rouleau compresseur » et ses vagues humaines- depuis qu’on a découvert se complexité et ses qualités, notamment sur le plan opérationnel, il n’en demeure pas moins que certains semblent oublier ses pertes colossales. Depuis quand mesure-t-on la valeur militaire d’une force armée par le nombre de ses tués ? Une armée qui enregistre entre 9 et 13 millions de morts et disparus (y compris les prisonniers disparus) pour vaincre est-elle une bonne armée ? Au-delà du fait que son adversaire nazi est particulièrement cruel et brutal et au-delà des immenses sacrifices consentis, ce constat pose question sur son efficacité. Peut-elle vaincre à elle-seule avec de tels sacrifices consentis ? Les combats sur les autres théâtres d’opérations n’ont pourtant pas été moins ardus ni sans importance.

Si, à juste titre, on ne place plus la supériorité numérique comme facteur unique dans la victoire sur la Wehrmacht, il n’en demeure pas moins essentiel. Comment imaginer un seul succès soviétique sans supériorité de ses effectifs ? Avec une parité de un pour un, peut-on sérieusement envisager un succès de l’Armée Rouge à Koursk ou lors de « Bagration » ? Nous avons d’ailleurs montré que cette supériorité numérique décisive sur le champ de bataille est liée à l’intervention anglo-saxonne sur le Second Front. Celui-ci est si indispensable pour assurer la victoire que Staline ne cesse d’en réclamer l’ouverture, et ce bien après Stalingrad.

 

Répartition des divisions allemandes en 1941-42

22 juin 1941 : -153 divisions allemandes envahissent l’Union Soviétique, dont 19

PZD et 14 divisions motorisées, soit 3,2 millions d’hommes pour la

                       Heer

                     -47 sur les autres fronts, dont 38 à l’ouest, 7 dans les Balkans et 2 en

Afrique, soit 0,564 millions d’hommes pour la Heer

Juin 1942 :   -167 divisions allemandes à l’est (mais 14 divisions du Heeres-Gruppe

                        Süd iront à l’ouest) soit 2,8 millions d’hommes pour la Heer-54 sur les

                       autres fronts, dont 3 en Afrique et 12 en Norvège, soit 0,971 millions

d’hommes pour la Herr

 

On est impressionné par les chiffres des effectifs engagés dans la lutte titanesque en Russie. Il est indubitable que l’effort de guerre allemand y est considérable, voire longtemps primordial. De ce point de vue, en date du 22 juin 1941, le Front de l’Est est la guerre et il n’y a pas de Second Front. Toutefois, ces chiffres ne reflètent qu’une partie de la réalité. La Seconde Guerre mondiale ne se limite pas à l’année 1941 et à l’opération « Barbarossa ». Il convient de regarder ces chiffres de plus près, étant entendu qu’ils ne peuvent résumer un conflit à eux-seuls. Ils demeurent toutefois des indicateurs intéressants. Au moment de « Barbarossa », on voit que les ¾ des divisions allemandes sont engagées à l’Est. Mais presque 50 divisions sont gardées à l’Ouest, ce qui n’est pas rien lorsqu’on s’engage dans une offensive démesurée dans laquelle chaque unité compte. En juin 1942, la proportion reste sensiblement la même mais les effectifs en hommes ont presque doublé à l’Ouest (certaines unités sont, il est vrai, au repos ou à l’entraînement avant leur départ vers l’Est) tandis que les unités à l’Est compte beaucoup moins d’hommes. Bien plus, 14 divisions quitteront le sud de la Russie pour la France (le raid sur Dieppe date du 19 août 1942 et les Alliés n’ont pas encore lancé l’opération « Torch » qui signifie une orientation stratégique vers la Méditerranée). Le nombre de divisions allemandes présentes sur le front russe ne cesse ensuite d’augmenter : 173 en mars 1943, 187 en juin 1944… mais à cette date, on l’a vu, l’effort de guerre à l’Ouest est devenu considérable. En avril 1943, si 177 divisions allemandes sont en Union Soviétique, cela ne représente que 62% de la Heer (alors 294 divisions).

Penchons-nous à présent sur les Panzer, dont le rôle tactique est essentiel pour la Wehrmacht. Mettons de côté l’effort considérable de la Panzerwaffe qui joue son va-tout à Koursk en juillet 1943 (alors que, rappelons-le, les Allemands ont la certitude qu’aucune opération d’envergure ne peut avoir lieu en France en 1943). Si on s’arrête aux divisions blindées et motorisées, le constat est le suivant :

Juin 1941 : 19 PZD et 14 divisions motorisées à l’Est, 2 en Afrique

Mars 1943 : 16 PZD et 15 divisions motorisées à l’Est, 4 en Afrique et d’autres en France

Juin 1944 : 22 PZD et divisons motorisées à l’Est, 16 à l’Ouest et en Italie

Le part des unités blindées engagées contre les Alliés occidentaux ne cesse donc de s’accroître, puisque, en juin 1944, ces derniers sont confrontés à près de la moitié des divisions de Panzer et de Panzergrenadiere. La Heer peut certes compter sur tous les fronts, notamment en URSS, sur nombre de Panzerjäger et unités de Tiger ou de Sturmgeschütze. Il n’empêche que la réalité de l’impact de la guerre menée contre les Anglo-Saxons sur les conditions du front de l’Est est criante. Il faut ajouter que nombre d’unités de Panzer en Russie doivent se contenter de leur unique bataillon de Panzer IV (cela reste toutefois vrai pour plusieurs divisions de Panzer engagées en Normandie) car les Panther vont prioritairement à l’Ouest. Ceci implique un nombre de chars toujours plus important à l’Ouest. A la fin de l’année 1943, la Wehrmacht, de plus en plus engagée contre les Anglos-Saxons, ne peut alors opposer aux Russes que, 1 500 Panzer et canons d’assaut. En moyenne, entre septembre 1943 et mai 1944, l’Ostheer dispose de 433 Panzer et de 661 Sturmgeschütze opérationnels, ce qui est bien peu en regard de l’immensité du front. En juin 1944, on dénombre environ 2 000 Panzer, Sturmgeschütze et Panzerjäger en France et en Belgique, 450 en Italie contre 2 400 blindés à l’Est (y compris 700 blindés en ateliers, certains auteurs affirment qu’on compterait jusqu’à 4 000 engins à l’Est, ce qui ne paraît guère en accord avec le nombre de divisions, même en comptant les engins endommagés et en cours de transfert et les blindés non endivisionnés). La moitié ou le tiers de la Panzerwaffe est donc engagée contre les Alliés occidentaux !

Si on se pose la question de la densité des troupes en première ligne de part et d’autre, la comparaison n’est toujours pas en faveur du front de l’Est. Cela est vrai dès 1942. A El Alamein, Rommel a établi des défenses solides (avec plus de 400 000 mines, ce qui est alors un record) sur moins de soixante kilomètres de front. Il dispose d’environ 100 000 hommes (même si sont disposées en retrait le long de la côte), 550 chars (dont 240 Panzer) et des centaines de canons antichars. Cela donne des densités qui feraient pâlir d’envie le moindre général de l’Ostheer. Pour ne s’en tenir aux effectifs allemands, cela équivaudrait à environ 80 000 soldats et 400 Panzer aux cent kilomètres, soit 800 000 hommes et 4 000 Panzer pour 1 000 kilomètres. Or, le front russe est démesurément long. De telles densités sont inconcevables à l’Est. Penchons nous sur le front russe peu après l’offensive de Montgomery à El Alamein. Au moment de l’opération « Uranus », le Groupe d’Armées A est disposé sur un front de 1 000 km dans le Caucase, le Groupe d’Armées B ayant au même moment un front de 1 300 km, la liaison entre les 2 groupes d’armées étant assurée par la 16 Mot.Div. qui protège la route d’Astrakhan sur 400 km. Plus de 2 500 kilomètres de front pour le seul front sud ! Les choses ne vont pas en s’améliorant alors que la situation se détériore et que nombre de divisions sont anéanties. On dénombre un peu plus de 200 divisions allemandes face aux Soviétiques le 1er avril 1943 : sur 2 250 km de front, la densité est donc équivalente à celle de l’armée française sur la Somme et en Champagne en juin 1940. En juin 1944, une division allemande couvre en moyenne 7 kilomètres de front en Normandie, contre respectivement 12 et 17 en Italie et sur le front de l’Est et même entre 24 et 32 kilomètres sur le front du Heeres-Gruppe Mitte frappé de plein fouet par l’opération « Bagration ». A la fin de l’année 1944, si 235 divisions allemandes s’opposent aux Soviétiques contre seulement 65 face aux Alliés, le front de l’Ouest est étendu sur moins de 500 kilomètres contre plus de 3 000 kilomètres à l’Est. Si la parité en densité de forces affectées sur les fronts était respectée, il devrait y avoir donc au moins 6 fois plus de divisions à l’Est qu’à l’Ouest alors que le ratio n’est que de 4 pour 1. Certes, il faut tenir compte du terrain et de l’état opérationnel des divisions considérées. Néanmoins, l’indicateur est révélateur d’une réalité. Quand on voit que le Heeres Gruppe Mitte ne peut compter que sur à peine 553 blindés en juin 1944 sur une espace immense, on est beaucoup moins impressionné par les résultats de « Bagration » où les Soviétiques frappent sur plus de 700 kilomètres ! Comment être surpris de la percée et de l’exploitation qui s’ensuit ? En Normandie, il en va tout autrement : sur un peu plus de 100 kilomètres de front, les Allemands vont concentrer un nombre inégalé de troupes d’élite : 10 divisions de Panzer, 1 de Panzergrenadiere, 2 de Fallschirmjäger, trois bataillons de Tiger… Rien de comparable à l’Est. Ce n’est que fin janvier 1945, le front de l’Est retrouve pour Hitler la priorité qu’il a perdue depuis l’automne 1943. Désormais, la lutte contre les Soviétiques absorbe les dernières ressources d’une Wehrmacht à l’agonie.

 

Conclusion :

Le 8 mai, enfin, le calvaire de l’Union Soviétique s’achève. Sa contribution à la victoire sur l’Allemagne nazie a été indispensable. Mais les immenses succès remportés par l’Armée Rouge n’auraient pu aboutir sans l’immense effort fourni par les Alliés occidentaux sur les fronts de l’ouest et de Méditerranée, qui n’ont eu de cesse de croître en importance, pour finalement amener le IIIème Reich à sa perte. Le Second Front est déjà une dure réalité pour l’armée allemande en 1942.

Tout semble par ailleurs démentir le mythe qui veut que la guerre n’ait été remportée que sur seul front Est, la victoire étant acquise avec certitude dès Stalingrad. « Barbarossa » et la bataille de Moscou causent des pertes énormes et irréparables pour la Wehrmacht et sont en fait la cause majeure de la défaite ultime. Pourtant, tout n’est encore joué car l’Union Soviétique est au bord du gouffre en 1942 comme l’a clairement démontré Jean Lopez. Quoi qu’il en soit, si l’année 1942 s’achève sans que la Wehrmacht ait réussi à détruire l’Armée Rouge, cette dernière n’est pas en mesure de l’emporter seule. Si, après Stalingrad, les Soviétiques savent que leur pays ne sera pas vaincu ni envahi en intégralité, vaincre les Allemands et les repousser est une autre chose.

Par ailleurs, contrairement à la Wehrmacht et aux Alliés occidentaux, l’Armée Rouge, bien que devant surveiller d’immenses frontières, a tout loisir de concentrer ses ressources à l’Ouest, sur un seul front. En dépit du « Germany First », l’incidence que la guerre contre le Japon a eue sur les armées anglo-saxonnes pourtant engagées dans leur Second Front contre l’Allemagne qui n’a rien de virtuel n’a pas été négligeable. Mais ceci est une autre histoire…

 

 

BIBLIOGRAPHIE :

ARBARETIER Vincent, « Rommel et la stratégie de l’Axe en Méditerranée (Février 1941-Mai 1943) », Economica, 2009

BUFFETAUT Yves, « De Moscou à Stalingrad », Hors-Série « Militaria Magazine » n°17, Histoire et Collections, 1995

GROSSMANN Vassili, « Carnets de guerre, de Moscou à Berlin, 1941-45 », Calmann-Lévy, 2007

KERSHAW Ian, « Hitler, tome 2 : 1936-1945 », 2000

LIDDELL HART Basil H., « Stratégie », Perrin, 1998

LOPEZ Jean, « Stalingrad, la bataille au bord du gouffre », Economica, 2008

MALBNOSC Guy, « La bataille de l’Atlantique (1939-1945) », Economica, 2010

MASSON Philippe, « Histoire de l’armée allemande, 1939-1945 », Perrin, 1994

PORCH Douglas, « The Path to Victory, the Mediterranean Theatre in World War II », Farrar, Strauss and Giroux, 2004

RICHARDOT Philippe, « Hitler, ses généraux et ses armés », Economica, 2008

SCHNETZLER Bernard, « Les erreurs stratégiques du IIIème Reich pendant la Deuxième Guerre mondiale », Economica, 2003

WINCHESTER Charles, « Ostfront, Hitler’s War on Russia 1941-45 », Osprey, 2000

ZALOGA Steven, « Bagration 1944 », Campaign n°42, Osprey, 1996

Ostfront-La guerre germano-soviétique (1/50)

La guerre germano-soviétique : livres en langue française

Je ferai des recensions détaillées dans l’année qui vient. Il s’agit ici que d’une suggestion très rapide de lectures. Le lecteur dispose d’une pléthore d’ouvrages en langue anglaise, sur lesquels je reviendrai dans un autre articles.

La meilleure synthèse est celle de Nicolas Bernard, ouvrage remarquable qu’il faut lire car il embrasse l’intégralité du conflit germano-soviétique sous tous ses aspects. Le travail est vraiment conséquent et le résultat très réussie (bien que de mauvaises langues aient souligné l’absence de sources primaires et au contraire des références à des articles de magazines: on ne voit pas en quoi cela nuit à la qualité de cette synthèse vraiment très documentée et très sérieuse). L’ouvrage pèche sur un aspect: les batailles ne sont pas étudiées en détail, faute de place et également car il ne s’agit pas là du propos de l’auteur. Moins réussies mais intéressantes, les synthèses de Boris Laurent et de Philippe Richardot.

Pour découvrir les principales opérations de la guerre, je ne peux que recommander les nombreux ouvrages de Jean Lopez, la bataille de Koursk par Nicolas Pontic ou encore l’ouvrage de Boris Laurent sur la campagne du Caucase, ou encore le récit de la bataille de Stalingrad par Antony Beevor. Avec des maisons d’éditions spécialisées comme Heimdal ou Histoire & Collections, par exemple, le lecteur dispose également d’ouvrages plus spécialisés et richement illustrés, qui sur les uniformes, qui sur certaines unités sur le front de l’Est. Il faut lire également les hors-séries « Militaria Magazine » de Yves Buffetaut. Je ne peux également que recommander la lecture des articles consacrés à l’Ostfront publiés dans les magazines (« 2e Guerre Mondiale Magazine » ainsi que les différentes publications des éditions Caraktère)..