Films de Guerre/ War Movies (6/100): LE PONT DE LA RIVIERE KWAI

LE PONT DE LA RIVIERE KWAI

 

Le fameux film de David Lean de 1957 (le scénario est basé sur un roman, du Français Pierre Boulle, également auteur de La Planète des Singes), est entrée dans la légende du 7e art, la célèbre marche sifflée par les prisonniers dans la scène introductive est célébrissime. C’est un film magnifique, dont les entorses avec la réalité que je vais évoquer n’entament en rien l’intérêt que je lui porte.

Alec Guiness remarquable dans le rôle du colonel Nicholson

« Aujourd’hui: repos! Demain: travail! »

Que peut-on dire de ce film sur le plan historique? Sur le plan uniformologique et environnemental, les choix du réalisateur et de son équipe sont louables. Le contexte de l’histoire, qui se déroule en 1943, est basé sur un fait historique: la construction d’une voie ferrée devant relier Bangkok à Rangoon, qui suppose l’édification d’un pont sur la rivière Kwaï sur le tracé; une tâche dévolue à des prisonniers de guerres étendus par les Japonais…

Le colonel Nicholson: un officier vraiment très « British »

Alec Guiness tient le rôle du colonel Nicholson, personnage qui incarne à merveille l’exemple-type de l’officier britannique à cheval sur le règlement (et la convention de Genève) et affectant de présenter une mise impeccable autant que faire se peut, le stick étant naturellement de rigueur, de même que la moustache.

Son comportement confine toutefois à l’absurde, soucieux qu’il est de montrer de quoi sont capables des Britanniques, même captifs, et donc de démontrer leur supériorité sur leurs geôliers japonais. L’homme va se faire le devoir de construire un pont pour l’ennemi, quand bien même cela signifie favoriser l’effort de guerre adverse. Pis, il entend faire participer les hommes blessés et malades à la tâche, mais pas les officiers… surtout si l’ordre provient de Saïto, le commandant du camp.

Les deux protagonistes: Nicholson et Saïto

L’excès de zèle d’un officier britannique

Qui a t-il de réaliste dans ce film? Dans les camps de détention, lorsqu’ils ne sont pas séparés de leurs hommes, les officiers sont responsables de leurs subordonnés et se doivent de faire assurer la discipline. Le dénuement dans lequel se trouvent les prisonniers de guerre britanniques est également réaliste: vêtements et coiffures en lambeaux, absence de brodequins ou chaussures usagées… La présence de la jungle et sa capacité à décourager toute évasion sont également réalistes. Quant aux autochtones qui aident le pilote américain puis le commando, ils sont un clin d’oeil aux Cachins (en Birmanie) et autres populations restées hostiles aux Japonais.

Les commandos en tenue de jungle comme il sied à partir de 1943: Bush Hat et uniformes verts

   

Uniformes en Khaki Drill beige (conçus pour le Moyen-Orient) en lambeaux pour les hommes capturés au cours de la campagne de Singapour en 1942: un autre détail réaliste

Les erreurs sont légions. Quid des souffrances réelles des soldats britanniques? Les camps sur la voie ferrée de Thaïlande et le pont de la rivière Kwaï furent des camps de l’enfer, aux conditions de vie abominables et aux sévices atroces. Rien de tout cri ne transpire dans l’oeuvre de Lean…

On s’en fera une idée en lisant Surviving the Sword: Prisoners of the Japanese. 1942-45 de Brian MacArthur ou encore  L’armée de l’empereur – Violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945, de Jean-Louis Margolin. De ce point de vue, un film comme « Les Voies du Destin » avec Colin Firth, est beaucoup plus réaliste. Sur 260 000 forçats (dont 60 000 soldats alliés), plus de 90 000 travailleurs forcés, dont 12 500 soldats occidentaux  (britanniques, australiens, néerlandais et américains) ont perdu la vie sur les 415 kilomètres de ce «chemin de fer de la mort» longeant la rivière Kwaï.

Le pont du film: tel qu’il ne le fut jamais…

Le pont (le vrai) n’est par ailleurs pas en bois, mais en métal, endommagé en 1945 (un pont en bois provisoire existait à proximité). Il n’a pas fait l’objet d’une opération commando comme dans le film de Lean mais d’une attaque aérienne.

 

Enfin, Saïto est écrasé par la personnalité de Nicholson et il finit par perdre la face, ce que n’aurait jamais admis un officier nippon, très pointilleux sur le sens de l’honneur. De toutes façons, une telle conduite de la part d’un officier allié est impensable, tout autant que la familiarité des deux prisonniers américains avec leur gardien japonais dans la première scène où apparaît William Holden. Comme d’accoutumée, l’Américain est présenté comme différent des Britanniques, porté sur les filles, décontracté, non spécialiste de la mission-commando auquel il doit prendre part et pas forcément accoutré comme il le faudrait: une situation que l’on retrouve dans « Trop Tard pour les Héros » avec Michael Caine, qui s déroule également pendant la guerre du pacifique (nous étudierons ce film).

Le pont va bientôt exploser: il a coûté la bagatelle de 500 000 dollars, ce qui signifie qu’il ne fallait absolument pas rater les prises de vue, faute de pouvoir recommencer…