Recension « African Kaiser. General Paul von Lettow-Vorbeck and the Great War in Africa, 1914-1918 » de Robert Gaudi

African Kaiser. General Paul von Lettow-Vorbeck and the Great War in Africa, 1914-1918 de Robert Gaudi, Caliber, 2017

La Grande Guerre ne se limite pas au front de l’Ouest, dont les fameuses batailles -la Marne, Verdun, la Somme, Saint-Mihiel- sont passées à la postérité… Outre les autres champs de batailles européens et du Moyen-Orient, les opérations menées dans les colonies africaines sont méconnues. L’ouvrage de Gaudi est une biographie de Paul von Lettow-Vorbeck, le maître de la guérilla pendant la guerre de 1914-1918, au même titre (et peut-être davantage) que le célèbre Lawrence d’Arabie. L’auteur nous fait découvrir le temps de l’ère coloniale avec les missions menées par Lettow-Vorbeck dans sa jeunesse au Sud-Ouest africain allemand (avec le fameux génocide des Héréros) ainsi qu’en Chine, à l’occasion de la révolte de Boxers de 1900. Si d’autres ouvrages ont traité des colonies allemandes et de la guerre en Afrique orientale allemande, notamment en Français (je recommande plutôt l’excellent La conquête des colonies allemandes signé Rémy Porte plutôt que celui de Lugan, auteur plus sulfureux, quoique son récit de l’Afrique allemande ne soit pas sans intérêt).

L’ouvrage de Gaudi ne fait pas double-emploi avec les autres livres consacrés à l’incroyable odyssée des troupes coloniales allemandes de l’Est africain allemand pendant la Grande Guerre. La dextérité tactique et stratégique de Lettow-Vorbeck perce dans ce récit, mais aussi son humanité, puisque le livre abonde en marque de chevalerie d’un autre âge, ainsi que de déférence envers les Africains, illustrant sans ambages combien Lettow-Vorbeck n’a rien d’un raciste, bien au contraire (n’en déplaise à certains), ainsi que le montre son hostilité à Hitler et ses déclarations en faveur de ses soldats noirs (qui combattent aux côtés des Allemands, voire peuvent les commander…).

On apprécie certains éléments plus rarement abordés comme les chapitres consacrés aux opérations menées par le croiseur Königsberg ou encore l’incroyable aventure du Zeppelin envoyé d’Allemagne vers l’Afrique orientale… Gaudi nous dresse également une galerie de portraits très intéressants, dont la fameuse Karen Blixen (l’auteure de Out of Africa) avec laquelle l’officier allemand aurait eu une idylle.

Certes, l’auteur commet des erreurs quand il fait allusion à d’autres fronts (Lawrence n’est pas intervenu au Yemen; Gaudi confond tués et pertes; il confond Palestine et Mésopotamie ; etc), mais c’est un bon livre qui permet de découvrir autrement un épisode exaltant et trop méconnu de la Grande Guerre.

 

Films de Guerre/ War Movies (11/100): IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN

IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN

 

 

 

Le fameux film de Steven Spielberg, sorti en 1998, est connu par le réalisme de sa fameuse scène « choc » du débarquement sur Omaha, dont l’imagerie est très inspirée par les célèbres clichés de Robert Capa. Les autres moments forts et émouvants de l’oeuvre sont les passages tournés au cimetière américain de Colleville-sur-Mer ainsi que la scène dans laquelle le général Marshall, chef d’état-major de l’US Army, lit à ses subordonnés une lettre remarquable d’Abraham Lincoln, toujours très inspiré.

 

La vue de la mer couverte de navires, inspirée des clichés d’époque, est la plus mémorable à mes yeux…

Le scénario, certes un fiction, repose sur une mission confiée à un groupe de Rangers, chargés de retrouver un parachutiste, un certain Ryan, afin de le rapatrier en Angleterre puis aux Etats-Unis: ses trois frères sont morts au combat et il est démobilisé. Spielberg s’inspire à l’évidence de l’histoire vraie des frères Niland morts en Normandie, ainsi que celle des frères Sullivan.

Tom Hanks, un grand acteur dans l’un de ses grands rôles

Des erreurs étonnantes pourtant faciles à éviter

En dépit de gros efforts de réalisme, des erreurs surprenantes se sont glissées dans le film.Pour ce qui est des événements de la nuit du 5 au 6 juin, Spielberg glisse un clin d’oeil à la mort du général Don Pratt, tué lors du crash de son planeur Waco à l’atterrissage en Normandie, mais, bizarrement, invente un général fictif, du nom de Amend…

Concernant la scène de débarquement, si Spielberg fait l’effort de reconstituer les défenses de plages, il commet l’impair surprenant de disposer à l’envers les pieux (souvent dotés de mines et d' »ouvre-boîtes ») destinés à éventrer les péniches… Pis, les fortifications ne ressemblent en rien à celles qui étaient à Omaha, sur l’aile droite de la zone d’assaut, d’autant que Spielberg place des mitrailleuses dans un blockhaus d’observation…

Plusieurs approximations, pour ne pas dire erreurs, touchent le traitement des forces allemandes. La « Das Reich » n’est pas en Normandie à cette date (le film se déroule entre le 6 et le 8 juin), pas plus que les bataillons de Tiger: le 1er n’entre en lice qu’en date du 13 juin, en secteur britannique (comme les deux qui suivront)… Les Américains n’ont en fait pas eu l’opportunité de combattre des Tiger avant le bouclage de la poche de Falaise à la fin du mois d’août 1944… Les noms des Kampfgruppen (groupes de combats allemands) sont par ailleurs farfelus. Des soldats allemands qui sont d’ailleurs plus coiffés comme des militaires modernes ou des extrêmistes de mauvais aloi que comme des jeunes soldats allemands des années 1940, qui portent souvent les cheveux longs sur le haut du crâne…

Les cours de stratégie donnés par des officiers subalternes américains, avec, au passage, des critiques fusant à l’endroit du général britannique Montgomery, sont assez surprenantes et absolument pas réalistes ni à la date considérée, ni au niveau de la hiérarchie à laquelle appartiennent ce officiers : on assiste ni plus ni moins à un résumé de la campagne de Caen à Berlin…

Enfin, et c’est un grand classique, Spielberg ne semble pas savoir que la vitesse du son est nettement moins rapide que celle de la lumière: comme dans tous les films de guerre, le bruit des explosions qui surviennent au lointain nous arrive en même temps que la lueur qu’elle provoque…

 

Un matériel et un équipement réalistes?

Il s’agit là d’un des grands points forts du film (il suffit de comparer avec le « Jour le Plus Long » que j’ai plus longuement évoqué ici). Spielberg a fait un indéniable effort dans le réalisme et le soin apporté au détail dans les uniformes. Les Rangers sont correctement équipés, y compris de gilets d’assaut, avec des casques ornés de leur insigne spécifique, sans filets de camouflage contrairement aux troupes de la 29th US ID qui débarquent à leurs côtés. Le petit équipement et l’armement est à l’avenant… Les chargeurs, pour une fois, ne sont pas dotés d’un nombre de coups illimités… On apprécie toujours la vue de Sherman, qui plus est dotés de leur équipement d’étanchéité mis au point pour le D-Day, ainsi que de chasseurs Mustang (bien incapables, cependant, de neutraliser un Panzer…).

Le plus gros effort est fourni du côté des Allemands, portant des tenues correcte pour la période, y compris les SS. On découvre une reconstitution de semi-chenillé allemand, un automoteur Marder III et une réplique de Tiger (que l’on retrouve dans plusieurs films), ce qui est un effort conséquent  et place avantageusement le film de Speilberg par rapport aux fictions où du matériel américain ou moderne est maquillé en matériel de la Wehrmacht ou de la SS…

 

Au final, Spielberg nous offre un bon film de guerre réaliste, dans lequel l’action -souvent bien filmée- ne manque pas, accompagnée de combats réalistes, entrecoupée par des scènes plus calmes nous montrant la vie quotidienne des soldats, mais le film manque singulièrement de souffle une fois la scène de débarquement terminée et les personnages manquent singulièrement de charisme (à mes yeux, ce qui est fort discutable). Même si j’apprécie Tom Hanks et Matt Damon, le casting y est sans doute pour quelque chose dans ce ressenti… Le réalisme dans la violence est marquant. Je me souviens être sorti du film en restant coi, ainsi que tous ceux qui m’accompagnaient… On est toutefois loin du souffle épique du « Jour le Plus Long », plus facile à montrer au plus jeunes, et, surtout, le néophyte n’apprend rien et ne comprend rien au Débarquement… Et quid des Canadiens et des Britanniques? Pour ce qui est du réalisme et du scénario, rien ne vaut « Band of Brothers »…