ROMMEL : GRAND STRATEGE ?

ROMMEL : GRAND STRATEGE ?

 

Rommel : l’image par excellence du général allemand. Rommel : le héros de l’Afrika-Korps. Rommel : le tacticien hors-pair. Mais était-il aussi un grand stratège?

 

INTRODUCTION : UN GENERAL INJUSTEMENT SOUS-ESTIME

Une tendance récente, et assez marquée, met l’accent sur les déficiences de commandement du célèbre maréchal, les auteurs concernés faisant leurs les réserves et les critiques formulées par les pairs de Rommel, du vivant de celui-ci et après le conflit, attaques perfides le plus souvent mues par la gloire qui auréole leur ancien compagnon d’armes depuis le temps ou celui-ci est devenu l’idole de la propagande. Mauvais stratège, tacticien surestimé, soldat élevé à des niveaux de responsabilités au-delà de ses capacités… Cet homme n’aurait jamais dû dépasser le niveau divisionnaire… Telles sont les appréciations les plus souvent relevées par des généraux qui n’ont jamais admis l’ascension fulgurante d’un officier considéré comme un parvenu, et par divers auteurs à leur suite. Ces positions sont extrêmes, et ne semblent découler d’aucune réflexion objective quant à la carrière du « Renard du Désert ».

Loin de tels écarts de méthodologie et de déontologie d’historien, et pour m’être sérieusement penché sur la carrière de cet officier, ma vision des qualités de stratège et de tacticien de Rommel est nettement plus nuancée, et surtout beaucoup plus positive, à l’instar de ce qui a longtemps écrit à son propos. Lorsqu’on esquisse une comparaison entre des généraux, il convient de prendre quelques précautions, parmi lesquelles la prise en compte de leur niveau de responsabilité, mais aussi le front et la période de la guerre dans le cadre desquels ils ont eu l’opportunité de mettre en valeur leurs talents. Rommel est avant tout le général qui a affronté les Alliés occidentaux, mais il n’est nullement le seul dans cette situation (songeons aux responsabilités longtemps assumées non sans succès par Rundstedt, Kesselring et Model).

On n’accorde bien souvent à Rommel au mieux qu’une excellence tactique, que d’aucun cherchent pourtant encore à atténuer en relativisant la qualité de ses adversaires, comme s’il fallait absolument dénigrer à Rommel la moindre vertu militaire. Ses succès sur le plan tactique sont néanmoins considérables, nombreux, et parfois spectaculaires. On retrouve chez le général de la Seconde Guerre mondiale l’officier subalterne qui s’est couvert de gloire en Italie au cours de la Grande Guerre, après avoir fait montre de hardiesse et d’initiative en France et en Roumanie. On retrouve chez le Rommel de la « Division Fantôme » ou de l’Afrika-Korps les mêmes principes tactiques qui présidaient à son action en 1914-1918 : faire preuve d’élan, surprendre l’ennemi, manœuvrer de flanc, exploiter dans la profondeur, saisir la moindre opportunité, conserver l’initiative. On pourrait ajouter : donner de sa personne. Car Rommel est un général qui mène de l’avant, ce qui lui sera reproché, parfois de façon pertinente, mais c’est oublier que sa présence sur le front a permis, en plus d’une occasion, de transformer l’essai, car l’homme est aussi de ces généraux qui ont le « coup d’œil ». C’est également un général chanceux, passé à plus d’une reprise au bord du désastre…

 

L’Afrique du Nord en 1941: des options stratégiques en inadéquation avec les moyens disponibles

Il est de bon ton de se gausser de l’incapacité de Rommel de raisonner sérieusement au niveau stratégique au cours de la fameuse guerre du désert. Et d’y voir une certaine naïveté, voire de l’incompétence pour un général qui n’aurait jamais dû dépasser le cadre de responsabilités divisionnaire. C’est aller rapidement en besogne, car le General puis Feldmarschall (à partir du 21 juin 1942) Rommel faire au contraire montre de clairvoyance sur le plan stratégique. Certes, il est évident que l’homme, très ambitieux, cherche à accroître l’importance d’un front jugé secondaire dans une perspective personnelle. C’est ainsi qu’il faut indubitablement comprendre, outre l’avantage opérationnel évident, sa volonté de faire de l’Afrika-Korps (au printemps 1941 : la 15. Panzer-Division et la 5. Leichte-Division, unité ad hoc peu pourvue en infanterie) un véritable Panzerkorps avec deux divisions blindées (les 15. et 21. Panzer-Divisionen) et une division motorisée (la 90. Leichte-Afrika-Division).

Lorsque Rommel envisage une poussée en Egypte dès ses premières victoires au printemps 1941, exigeant des renforts qu’il ne pourra recevoir, il est dans l’ignorance de l’offensive majeure qui va mobiliser les forces vives de la Wehrmacht : le plan « Barbarossa », l’invasion de l’Union soviétique. La perspective de devenir le conquérant de l’Egypte, tout en anéantissant les forces britanniques qui lui font face, au moment où il connaît brièvement la satisfaction d’être le seul à affronter l’ennemi sur terre (mis à part la courte campagne des Balkans), entre dans ses calculs. Mais ce choix fait également sens : à quoi bon obtenir la reprise de la Cyrénaïque sans pousser l’avantage ni mette un terme à la menace britannique depuis l’Egypte ? Rommel, comme l’Admiral Raeder, qui préconise dès 1940 de mettre à genoux l’Angleterre en opérant une mainmise sur la Méditerranée (prise de contrôle de Gibraltar –« Felix »- et du canal de Suez). Force est de constater que la faiblesse des visées stratégiques est moins le fait d’Erwin Rommel que de l’OKH, l’OKW et Hitler lui-même. Un renoncement trop rapide à « Felix » (en dépit des multiples problèmes que soulève cette opération) et un engagement trop mesuré en Afrique (volonté de première de défendre la Tripolitaine avant la conquête de la seule Cyrénaïque) démontrent l’étroitesse de vue des hauts responsables de la Wehrmacht. A leur décharge, la campagne qui s’ouvre à l’Est, mal préparée, doit être réglée en quelques semaines, tout au plus quelques mois, grave mésestimation de l’adversaire soviétique dont les conséquences seront gravissimes, mais qui doit être prise en compte pour comprendre les décisions de Hitler et de son entourage.

Si erreur de Rommel il y a, au cours du printemps et de l’été 1941, c’est moins le projet de s’emparer de l’Egypte, que d’entreprendre une offensive sans disposer des moyens adéquats. La résistance de la forteresse de Tobrouk met à mal ses projets de conquête et, couplé aux pertes sensibles qu’il perd en tentant de s’emparer de la place forte, cela fournit du grain à moudre auprès de ses détracteurs, au premier rang desquels le Feldmarschall Brauchistch et le General Halder, soit le commandant de la Heer et son chef d’état-major. Laissé dans l’ignorance des préparatifs de « Barbarossa », Rommel ne peut être blâmé ni de l’absence de renforts, demandes qu’il était en droit de penser raisonnables et pouvoir être satisfaites, ce qui aurait vraisemblablement changé la donne, ni du constat que les succès de la Wehrmacht dans les Balkans puis en Crète (opérations « Marita » et « Merkur ») ne soient pas pleinement exploités au profit de la campagne menée en Afrique du Nord (ce n’était pas là l’objet de ces opérations). Il s’en est fallu de peu que Tobrouk tombe sur un coup de main, l’essentiel de la 9th Australian Division s’étant esquivé in extremis du piège qui se refermait sur elle dans le Djebel Akhdar : rien n’aurait alors empêché Rommel de poursuivre l’avantage en Egypte, et ses détracteurs n’auraient pas manqué de louer la hardiesse de son offensive ainsi que la justesse de ses décisions…

 

El Alamein, 1942 : la stratégie en échec

Après le repli consécutif à l’opération « Crusader » suivie d’une volte-face qui stabilise le front à la hauteur de ce qui sera appelé la ligne de Gazala, Rommel, considérablement renforcé (plus de 400 Panzer, avec les réserves, et 228 tanks italiens), est cette-fois-ci en mesure de dresser des plans ambitieux avec plus d’acuité. Les plans de l’Axe pour les opérations qui seront menées en Méditerranée en 1942 prévoient la reprise de l’offensive en Libye ainsi que la neutralisation puis la conquête de Malte (opération « Herkules »). L’Admiral Raeder parvient à faire admettre à Hitler la primauté de la chute de l’île par rapport à Tobrouk. L’amiral voit plus loin. Il propose à Hitler un plan pour s’emparer du Moyen-Orient en 1942 par un mouvement en tenailles dont l’effort principal serait fourni en Egypte et sur le canal de Suez. Rommel, qui imagine pouvoir être renforcé d’unités stationnées à l’Ouest, va jusqu’à avancer que la campagne d’Afrique constitue la solution pour sortir la Wehrmacht de l’impasse à l’Est. Et de s’imaginer le conquérant du Moyen-Orient… Projet chimérique, cette fois-ci, ne serait-ce que sur le plan logistique. Les Alliés, qui disposent déjà de 650 000 hommes au Moyen-Orient, ne manqueraient pas de renforcer cette zone stratégique si elle était sérieusement menacée. On connaît la suite : l’éclatante victoire de Tobrouk, l’incroyable chevauchée en Egypte, l’impasse à El Alamein. Alors, Rommel piètre stratège à cette occasion ? C’est faire fi de son instinct de fonceur, qui ne l’a pas toujours desservi, mais surtout des renseignements sur la foi desquels il se base pour tenter son va-tout : l’adversaire est démoralisé, aux abois, et personne, à Washington notamment, n’entrevoit le moindre espoir… Lorsque l’échec de la Panzerarmee Afrika est consommé, il serait injuste de faire peser sur les épaules de Rommel le poids des événements ultérieurs : conscient de sa vulnérabilité sur le plan de la logistique, il préconise un repli, qui reçoit une fin de non-recevoir de la part des autorités italiennes, ainsi que du Führer. En filigrane de l’échec final de Rommel et de l’Afrika-Korps apparaît la question bien connue de Malte. La seule alternative stratégique d’un Reich englué sur l’Ostfront et qui accorde trop peu de moyens au « Fall Blau » se trouvait sans aucun doute en Méditerranée et au Moyen-Orient…

 

La fin en Afrique : un stratège lucide

La défaite d’El Alamein est lourde de conséquences : elle sonne le glas des ambitions de l’Axe en Afrique du Nord. Les lourdes pertes subies par la Deutsch-Italienische Panzerarmee ne lui permettront pas de recouvrer sa puissance car les renforts, comprenant le matériel le plus moderne, sont dirigés vers le nouveau front, menaçant, qui s’ouvre en Tunisie. C’est en ces circonstances que le « Renard du Désert » va faire montre d’un sens stratégique bien plus affuté que ses homologues et supérieurs. Rommel, parfaitement lucide, déclare au General Lungerhausen, le commandant de la 164. Leichte-Division : « La campagne est perdue. L’Afrique est perdue. Si on ne comprend pas à Rome et à Rastenburg et si on ne prend pas à temps les mesures pour le sauvetage de mes soldats, alors une des plus vaillantes armées de l’Allemagne va finir en captivité. Qui, alors, défendra l’Italie contre l’invasion qui la menace ? » Actant du succès de « Torch » et de la certitude de ne plus pouvoir l’emporter en Afrique, il envisage de concentrer ses troupes au pied du Djebel Akhdar, entre Derna et Cyrène, afin de procéder à l’évacuation de son armée. Toutes ces forces, de même que celles qui sont engagées en Tunisie ou programmées pour y être expédiées, doivent être préservées pour assurer l’inviolabilité du flanc sud de la Festung Europa. Las, ses visées stratégiques ne reçoivent aucun écho, aussi bien à Rome qu’à Berlin : pour les deux dictateurs, c’est en Tunisie qu’il faut défendre l’Italie, et, partant, s’assurer de la mise à l’écart des Alliés du continent européen. Contraint de demeurer en Afrique, Rommel, dont le coup d’œil sur la carte est sûr, comprend que la meilleure position défensive se situe sur l’Oued Akarit, au niveau de Gabès, mais Benito Mussolini n’en a cure et refuse de céder la Tripolitaine sans combat… Espérant réunir les deux armées de l’Axe opérant en Afrique du Nord (sa Deutsch-Italienische Panzerarmee en Libye et la Pz AOK 5 déployée en Tunisie), il envisage de frapper en force les Alliés engagés en Tunisie. De quoi gagner du temps avant l’inexorable défaite : pour Rommel, le but ultime reste l’évacuation de troupes expérimentées vers l’Europe.

En février 1943, les opérations menées dans le cadre de ce qui est passé à la postérité sous le nom de « bataille de Kasserine » démontrent une nouvelle fois combien ses vues stratégiques sont un cran au-dessus de ses partenaires du haut-commandement en Afrique, y compris Kesselring, qui se fourvoie en prétendant pouvoir assurer une tête de pont en Tunisie sur le long terme. Rommel a compris qu’une opportunité s’offre aux forces de l’Axe : s’il s’empare de Tébessa, centre logistique majeur pour les Américains, les Germano-Italiens pourraient alors espérer poursuivre l’avantage jusqu’à la côte méditerranéenne. Un tel succès –spectaculaire- ferait les choux gras de la propagande car il obligerait les Alliés à opérer un retrait total de Tunisie, différant toute contre-offensive de plusieurs mois. Mais Arnim s’élève contre ce plan certes audacieux mais prometteur. Le 19 février, les directives du Comando Supremo enjoignent au contraire Rommel de mener une action offensive moins ambitieuse sur Le Kef, bien trop près des réserves alliées. Une myopie tactique et surtout stratégique selon le « Renard du Désert »…

A l’issue de l’échec de l’opération « Capri » (la bataille de Médenine, le 6 mars 1943), Rommel réitère son projet d’évacuation: « En raison de la gravité de la situation, je demande qu’il soit pris de bonne heure une décision sur la direction à long terme de la campagne de Tunisie.» Son bon sens stratégique est une nouvelle fois ignoré…

 

Piètre stratège en Italie

Rommel non écouté, un désastre s’abat sur les forces de l’Axe puisque l’intégralité du Heeresgruppe « Afrika » est annihilé en Afrique du Nord. Hitler concèdera à Rommel, bien tardivement, la justesse de son point de vue. La chute de Mussolini (le 26 juillet), alors que la campagne de Sicile bat son plein, est une pilule dure à avaler pour Hitler. Comme la plupart des hauts gradés allemands, Rommel pressent la défection et le revirement italien. Il est d’avis de prévenir la trahison en procédant immédiatement à l’invasion de l’Italie. Suggestion repoussée. Un déploiement plus rapide des unités allemandes aurait pourtant été de nature à contrecarrer les plans alliés, dont la mise en œuvre sera fastidieuse, notamment à Salerne. Rommel, placé à la tête du Heeresgruppe B, procède néanmoins à la prise de contrôle des cols stratégiques des Alpes, au prétexte, fallacieux, d’assurer la sécurité des lignes de communications des forces déployées en Sicile et dans le sud, et de permettre au Regio Esercito d’y transférer des troupes…

Si Rommel, dans ce cas précis, montre une fois de plus qu’il est un général qui ne néglige aucunement la stratégie et qu’il sait apprécier une situation comme il se doit, les discussions sur les suites à donner à la campagne qui s’ouvre en Italie donnent l’image inversée. Les Alliés pouvant procéder à des débarquements en tout point de la côte en raison de leur maîtrise incontestée de la mer, la péninsule lui semble indéfendable. Il préconise d’établir une solide ligne défensive au nord de Rome, la ligne « Albert », la ligne de résistance principale étant édifié au niveau des Alpes, qui seraient infranchissables. Le plan de Kesselring, basé sur une succession de lignes retardatrices (la zone de défense principale est la ligne « Gustav», centrée sur le célèbre Monte Cassino) est beaucoup plus judicieux, et les faits parleront pour lui. Le terrain accidenté et la multiplication de cours d’eau barrant le front militent en ce sens. De surcroît, un abandon de la péninsule, outre dénier toute profondeur stratégique aux Allemands, offrirait des bases pour les escadrilles de bombardements alliées, qui menacent les industries du sud de l’Allemagne, de même que les champs pétrolifères roumains, tout en facilitant le soutien aux partisans yougoslaves. La stratégie de Kesselring a également l’avantage, aux yeux de la Propagande, de conserver la Ville Eternelle dans l’orbite de l’Axe.

 

Face à l’Invasion : la seule stratégie viable pour la Wehrmacht

Si Rommel ne montre à l’évidence aucune finesse stratégique en Italie, c’est au contraire en sa qualité d’inspecteur du mur de l’Atlantique (l’Atlantikwall) et de commandant du Heeresgruppe B qu’il va laisser à la postérité la marque d’un grand stratège. Dès sa prise de fonction au cours de l’hiver 1943-44, le Feldmarschall a décidé que l’Atlantikwall constituera la clé de voûte du système défensif à l’Ouest. Il adopte donc une posture résolument défensive. Les travaux de fortifications prennent alors une nette impulsion : c’est sur les plages qu’il faudra vaincre. Sa stratégie part en effet d’un postulat : la Wehrmacht souffre d’un handicap matériel considérable vis-à-vis de ses adversaires. Il sait par ailleurs que l’adversaire, remarquablement équipé et entièrement motorisé, est bien plus mobile. Si les Alliés parviennent à s’établir sur le continent, la partie est perdue… Pis, la supériorité aérienne manifeste des Anglo-Américains le contraint à renoncer aux grandes opérations de Panzer et à mener une guerre de mouvement. Rommel a par ailleurs, mais en cela il s’accorde avec ses pairs, pleinement conscience des carences dont souffrent la Luftwaffe et la Kriegsmarine : tout repose donc sur la Heer. Le fer de lance de celle-ci repose avant tout sur une dizaine de divisions blindées.

Rommel souhaite disposer les Panzer-Divisionen au plus près de la côte, car la rapidité décidera de l’issue de la bataille : « mieux vaut une Panzer-Division le Jour J que 3 Panzer-Divisionen à J+3 ». Le Fedlmarschall von Rundstedt, chef de l’OB West, le General Geyr von Schweppenburg, le commandant du Panzergruppe West, et le General Guderian, l’Inspekteur der Panzertruppen, estiment qu’il est illusoire d’imaginer empêcher l’ennemi d’établir une tête de pont. La bataille, déclenchée par l’intervention en masse de Panzer disposés en réserve, sera menée en profondeur à l’intérieur des terres, au-delà de la portée de l’artillerie navale alliée, selon Geyr, ou directement contre la tête de pont comme le préconise Rundstedt. Pour ce dernier, la phase de concentration et de déploiement de ces réserves devrait durer au moins de 12 à 14 jours. Or les opérations menées en Italie donnent raison à Rommel : la contre-offensive sur la tête de pont d’Anzio est lancée 21 jours après le débarquement, et elle se solde par un fiasco. Les généraux qui sont des vétérans du front de l’Est ne sont nullement conscients du potentiel de nuisance et de destruction que représente l’aviation alliée. Rommel, qui a combattu les Alliés en Afrique, a parfaitement compris que les Panzer ne pourront pas manœuvrer sur le champ de bataille. Pis, comme il l’a à El Alamein, assurer la logistique représentera une tâche impossible à surmonter : « Au moment de l’Invasion, déclare-t-il, les attaques aériennes de l’ennemi contre nos lignes de ravitaillement empêcheront l’envoi au front de tout avion, essence, roquette, char, fusil ou obus. Cette seule raison exclut la possibilité de balayer l’ennemi dans une bataille terrestre. » C’est tout l’honneur de Rommel, un des héros de la « Blitzkrieg » et de la guerre de mouvement de 1940 à 1943, d’avoir admis que cette forme de guerre n’était plus envisageable. La stratégie de Rommel a indéniablement pour elle un avantage auprès du Führer qui rechigne à céder le moindre de pouce de terrain à l’adversaire. Même dans l’ignorance du lieu où aura le débarquement, la solution de Rommel est la seule ayant la moindre chance de succès. Il ne sera pas écouté.

Le Jour J, les principes de Rommel ne seront pas mis en application : aucune division blindée n’interviendra sur les plages au moment de l’assaut.  Les principes de Rundstedt et de Schweppenburg ne sont pas plus mis en œuvre le 6 juin, puisque les Panzer n’arrivent au front qu’au compte-goutte, à portée de tir de la flotte alliée. Le déroulement de la bataille démontre qu’il était impossible de concentrer et de faire évoluer les unités sous la menace de l’aviation alliée, et que la tête de pont d’Eisenhower a été d’emblée trop solide pour être résorbée. Leur stratégie était vouée à l’échec. La fragilité de la zone d’attaque américaine d’Omaha démontre au contraire qu’une intervention d’un Panzer-Division dans le secteur aurait refoulé les Américains, flotte ou pas, tandis que les troupes débarquées sur Utah, auraient désespérément été isolés des Britanniques. Deux têtes de ponts qu’il aurait été faciles de circonvenir sur des périmètres restreints. Autrement dit : un échec de l’Invasion. Pour juger de la pertinence stratégique des choix de Rommel, il convient de grader à l’esprit un élément de premier ordre : à aucun moment il n’a les coudées franches quant à l’utilisation des moyens dont dispose la Wehrmacht à l’Ouest ; par ailleurs, on ne saurait juger la validité de ses concepts de défense sur les plages : l’Atlantikwall n’a pas été enfoncé dans son secteur le plus abouti, ni à l’endroit escompté.

La largeur de vue stratégique de Rommel ne faiblit pas au cours de la bataille. Il saisit le caractère essentiel de Carentan : il importe de dénier aux Alliés la possibilité d’établir une jonction entre Utah et les autres plages. Sur ce point, il ne sera pas suivi par le Führer qui impose une concentration des moyens autour de Caen. L’acuité de Rommel ne fait pas défaut non plus sur ce point : il sait que Caen est le pivot du front de Normandie, qu’une percée ennemie y aurait des conséquences désastreuses, et que c’est face aux Britanniques qu’il convient de rassembler les Panzer en vue d’une contre-offensive, qui ne viendra jamais (pour mon analyse sur la bataille de Caen et le bilan à en tirer, voir mon Hors-Série N°42 : « La bataille de Caen. Rommel/Montgomery : le duel »). Il comprend également qu’il est vain de sacrifier des divisions pour la défense de Cherbourg, une garnison moins suffisant à la tâche, la chute étant inévitable, pourvu que les opérations de destruction du port soient opérées.

Rommel est-il pour autant un stratège infaillible? Certes, non. S’il s’accorde avec Hitler pour penser que la Normandie est particulièrement vulnérable, et sera probablement le premier objectif de l’opération « Overlord », les renforts qu’il y dépêche au printemps et son funeste voyage en Allemagne le 4 juin étant motivé par la volonté de persuader le Führer d’y déployer deux divisions de Panzer supplémentaires, il commet une erreur stratégique majeure en persistant pendant toute la bataille dans l’idée que l’assaut principal de l’ennemi aura lieu entre la Somme et l’Escaut et que, par conséquent, l’effort fourni par les Alliés en Normandie, en dépit de la débauche de moyens qu’ils engagent dans la bataille, n’est qu’une opération secondaire, un débarquement secondaire…