La nécessaire polyvalence de celui qui écrit l’histoire militaire

La nécessaire polyvalence de celui qui écrit l’histoire militaire

Du wargame et au maquettisme au militaria et à la connaissance du terrain : des atouts pour l’histoire militaire ?

 

Il est évident qu’un historien ne peut se remettre à la place d’un GI fonçant sur la plage d’Omaha Beach, d’un Panzerschütze cherchant à s’esquiver de son char en proie aux flammes ou de Rommel sur le point de prendre une décision. Il est pourtant des hobbies ou activités qui se révèlent être des atouts pour l’histoire militaire : en quoi les jeux, la connaissance du matériel, la connaissance du terrain, le maquettisme, etc, peuvent être des « + » alors que les négliger ou les ignorer peut être un écueil ? Un universitaire spécialiste de la Seconde Guerre mondiale n’est pas forcément un bon écrivain d’histoire militaire, voire même quelqu’un qui maîtrise les aspects militaires de cette guerre… Ainsi, Le Grand Tournant. Pourquoi les Alliés ont gagné la guerre. 1943-1945, de Paul Kennedy (Perrin, 2012) est d’un propos très intéressant, mais dès que l’auteur a quitté la guerre navale et la guerre aérienne pour aborder des sujets qui me sont plus familiers, force est de constater que Kennedy maîtrise beaucoup moins son sujet, voire fait des erreurs… A contrario, un fana d’uniformes qui raconte une bataille n’est pas forcément au point sur la question, tandis que certains collectionneurs de véhicules ne sont que des férus de mécanique qui n’entendent rien au déroulement des opérations…

 

Le wargame permet de saisir et de visualiser les enjeux d’une campagne ou d’une bataille

Un fameux wargame

« Pousser le carton » est une activité ludique des plus agréables pour le passionné d’histoire militaire. Pour l’historien, ou celui qui se veut tel, cette activité présente un deuxième intérêt. Des chiffres écrits sur une pièce de jeu ainsi qu’un tableau de combat ou de logistique ne peut évidemment prétendre à restituer la vérité, d’autant qu’il y a forcément une part d’arbitraire. En revanche, cette activité aide à la réflexion, à visualiser les contraintes, notamment topographiques, ainsi que diverses contingences (autres fronts, priorités diverses, délais nécessaires à l’établissement de fortifications ou de lignes de défense, ravitaillement…). Lorsque j’y jouais jadis, « Invasion Norway » de GMT avait ceci de palpitant qu’il fallait gérer les trois armées (terre, aviation, marine) et leur ravitaillement sur une carte stratégique ainsi que sur une carte tactique. J’ai dû batailler sur tous les fronts de la Birmanie à Kasserine en passant par Koursk, et ce à différentes échelles. Outre l’aspect ludique, on apprend beaucoup. On visualise notamment beaucoup mieux la topographie et les contraintes qu’ont dû surmonter les armées.

L’uchronie est toujours nécessaire pour déceler les enjeux véritables d’une bataille. J’y ai consacré un chapitre dans mon livre sur l’Afrika-Korps (« Les conséquences d’une victoire de l’Axe » à propos d’une hypothétique victoire de Rommel en Egypte). L’un des défauts majeurs des wargames est que la table d’arrivée de renforts et de remplaçants se base avant tout sur les faits historiques et non sur l’évolution de la situation. Certains jeux sur la bataille de Normandie donnent ainsi la possibilité de percer le front sans que les divisions de la 15. Armee, ou les divisions de Panzer non encore déployées sur le front de Normandie, n’interviennent (un détail qu’un concepteur français susceptible avait balayé avec mépris sur un forum il y a une vingtaine d’années)…

Faire un Kriegspiel c’est aussi refaire un combat, une campagne ou une guerre à différents niveaux : tactique, opérationnel ou stratégique. Personnellement, seuls les deux derniers cas m’intéressent, n’ayant jamais « accroché » par exemple à Advanced Squad Leader, ne consentant à ne descendre à ce niveau qu’avec des figurines, comme beaucoup de ceux appartenant à la dernière génération ayant grandi avec des magasins regorgeants petits soldats. Un paradoxe car, dans mes lectures et dans mes écrits, j’attache toujours de l’importance au vécu et au récit du combattant de base…

 

Du maquettiste au collectionneur d’engins militaires

Un Bren Carrier à Omaha en 2008

Salons, blogs, magazines et forums spécialisés nous permettent de découvrir régulièrement des merveilles miniaturisées. L’exploit de certains maquettistes n’est pas mince, tant le niveau de réalisme atteint peut s’avérer époustouflant. Pour l’historien, plus qu’un manuel technique ou une série de photographie, la connaissance des véhicules, de leur équipement et de leur moindre détail peut passer notamment par le maquettisme, d’autant que la pratique sérieuse de ce hobby suppose une recherche documentaire parfois conséquente. L’étude des photographies, source d’informations pour un ouvrage sera facilitée par la connaissance des engins militaires et on reconnaîtra d’emblée le moindre détail. On sera capable de reconnaître au premier coup d’œil un modèle, une unité, une particularité,… même si cette science acquise peut s’obtenir par la seule lecture. L’agencement de matériel sur un Sherman ou la disposition d’éléments de camouflages sur un Tiger sera également beaucoup plus explicite si on l’a pratiqué en miniature.

Rien bien entendu de comparable avec un véhicule grandeur nature ! Etre proche d’un conservateur de musée ou d’un collectionneur facilitera bien des choses… à moins d’être soi-même le propriétaire d’engins. Dans ce dernier cas, l’auteur pourra se spécialiser sur son véhicule fétiche, à l’image de Nigel Watson, rencontré sur un salon du livre en Normandie, et sa trilogie sur l’Universal Carrier. Il est plus aisé de faire part d’opérations d’unités de reconnaissance britanniques lorsqu’on a roulé avec un Daimler Dingo et qu’on a pu inspecter tout à loisir un Humber Mk II. Etudier l’habitacle d’un Tiger et ses divers agencements sera également une aubaine pour celui qui aura à narrer des combats impliquant cet engin. Si l’exiguïté d’un U-Boot type VII C semble évidente à la lecture d’un livre, explorer à loisir le superbe exemplaire conservé à Kiel sera un plus pour l’historien de la bataille de l’Atlantique. Cela ne suffira certes pas pour narrer des combats, mais qui niera que l’historien qui a eu cette chance ne bénéficie pas d’un atout ?

Plus rare (et plus dangereux) est l’écrivain qui a piloté ou est monté à bord d’un appareil en état de voler. Si l’étude d’engins de musée par le menu détail sera encore fois ici appréciable, il ne saurait se suffire à lui-même. Mais, un historien de la guerre du Pacifique qui serait monté à bord d’un Dauntless dans un musée ou, quasiment improbable, qui aurait piloté un Corsair (on peut toujours rêver…) comprendrait naturellement mieux les sensations et les récits des protagonistes.

Toutes ces connaissances dans le matériel, ses performances, ses défauts et qualités, sont essentielles. Elles permettront aussi de reconnaître un détail, un engin ou une unité d’un simple coup d’œil sur une photographie, car l’étude des photographies s’avère très précieuse quand on fait de l’histoire. Pour un maquettiste, un collectionneur ou un passionné, il est facile de déterminer un front ou une période de la guerre, voire une unité, au premier regard. Si savoir que tel ou tel Panther est du modèle A, D ou G ou que tel matériel est du modèle spéciale à cinq boulons fabriqué par telle firme uniquement en 1942 n’est pas essentiel, on ne peut plus accepter que des erreurs flagrantes d’iconographie se multiplient, ce qui est courant dans les documentaires mais aussi encore parfois dans les livres (de soi-disant spécialistes…). Confondre un Sdkfz 250 et un 251 ou un Panzer III avec un Panzer IV (si, cela existe…) ou offrir une image de Tommies de 1940 pour illustrer la bataille de Normandie, ce n’est pas acceptable pour moi.

 

Les connaissances en militaria : loin d’être superflues

GIs, musée de Catz

Bien connaître le matériel, y compris le plus petit équipement individuel est un atout pour l’historien qui veut saisir le quotidien du combattant. Voir et manipuler en réel est autre chose qu’une simple photographie. Celui qui examine de ses mains le matériel à disposition des engineers le D-Day sera mieux à même de comprendre leur action le 6 juin. L’uniformologie a aussi son intérêt : l’aspect pratique de certains effets (les poches cargos des tenues de paras américains M42) ou au contraire leur mauvaise adaptation (pensons pour ce dernier cas aux uniformes du DAK ou encore au Battle Dress britannique), les innovations (parka, certains tissus), les camouflages réussis (comme ceux des Waffen SS), les échecs (fragilité, etc)… Connaître le moindre détail peut aider à saisir l’aspect pratique de certains équipements (pensons par exemple à la poignée décentrée des caisses de munitions pour MG 34/42). Connaître les armes procède de la même évidence, sans même avoir bien entendu eu besoin de décharger soi-même une rafale de 12.7… Les récits des témoins et des vétérans seront nettement plus parlants pour le chercheur ou l’écrivain qui aura tenté de mettre des bandes molletières, qui aura vécu le poids de la plaque de base d’un mortier de 81 mm ou qui saura concrètement quels types de vêtements étaient à disposition pour les Landser devant Moscou en 1941. Il est très surprenant de lire quelqu’un qui s’essaye à l’histoire militaire sans connaître un minimum le matériel et les armes. C’est le cas d’Olivier Wieviorka dans son Histoire du Débarquement en Normandie, un livre que je considère pourtant comme réussi car son intérêt est ailleurs. Constat similaire dans une biographie récente de Rommel dans laquelle les auteurs, si dithyrambiques avec eux-mêmes, confondent « asperges de Rommel » (pieux en bois qu’ils présument de surcroît en métal…) et obstacles de plages, ce qui est d’un amateurisme flagrant (confirmé par leur piètre compréhension de la bataille de Normandie).

Cette connaissance peut revêtir un aspect davantage pratique lorsque l’historien est un adepte de ce qu’on appelle « l’histoire vivante » dans le cadre d’un groupe de reconstitution (plus ou moins douteux, il est vrai, mais c’est là un autre problème). Vivre sous la tente, creuser des positions, mimer la guerre, se nourrir de rations similaires à celles des soldats en guerre, effectuer de longues marches qui en tenue de parachutiste de la 6th, de la 82nd ou de la 101st Airborne, qui en piou-piou de 1940, est une expérience des plus enrichissantes pour celui qui, ensuite, devra coucher par écrit le souvenir d’épiques combats de la Seconde Guerre mondiale. Il est plus aisé de saisir ce qu’il est possible ou non de faire avec telle ou telle pièce d’équipement ou arme. Ces reconstitutions ont souvent pour cadre des commémorations qui sont autant d’occasions de côtoyer des vétérans.

 

La connaissance du terrain : un atout essentiel pour comprendre

El Alamein

Converser avec des vétérans sur les lieux mêmes où ils ont combattu est une expérience à la fois unique, enrichissante et également, il faut l’avouer, bien émouvante. Un privilège devenu de plus en plus rare au fil des années… Ce sera un « plus » pour l’historien, une chance qui n’est réservée qu’à ceux qui s’intéressent à l’histoire la plus contemporaine.

Parcourir un champ de bataille aide à visualiser les récits et rapports des combats qui s’y sont déroulés. L’étude en amont et en aval de la bataille avant d’en explorer le territoire confère un avantage déterminant dans la narration qui sera ensuite donnée des faits. Non qu’elle soit indispensable, mais il est évident qu’elle évite de commettre des impairs et qu’elle aide à la compréhension des événements (facilement visualisé avec davantage d’acuité) tout en ayant à l’esprit que la configuration des lieux aura parfois considérablement changé en 70 ans. Parcourir le terrain de long en large, à la même période de l’année que la véritable bataille, cartes et documents en main, le survoler en avion si on en a l’opportunité : voilà une belle préparation à l’écriture d’un livre et d’un article. Pour ma part, j’adore les articles et les livres d’After the Battle. Lisez The Battles for Monte Cassino. Then and Now de Jeffrey Plowman et de Perry Rowe (After the Battle, 2011), et vous serez vraiment dans l’ambiance, texte et photos actuelles et d’époque à l’appui !

Je ne parle pas ici de la sortie exceptionnelle d’un Parisien qui se veut historien qui estime avoir fait un retour sur le terrain pour son livre après quelques heures de promenade. Une connaissance réelle et approfondie du terrain ne peut certes s’acquérir que sur la longue durée. Ayant vécu à Caen pendant 37 ans, j’ai été de ce point de vue extrêmement chanceux pour arpenter facilement les principaux lieux de la fameuse bataille. Pour ne citer que quelques exemples concernant la bataille de Normandie, on appréciera ici les travaux de Ian Daglish (ses remarquables retours sur le terrain tels que Goodwood et Epsom publiés chez Pen & Sword respectivement en 2006 et 2007), Didier Lodieu (par exemple ses différents livres sur la 90st US ID montrent qu’il connaît bien la topographie du terrain) ou encore de Georges Bernage (notamment Objectif Saint-Lô, Heimdal, 2011). On peut aussi faire confiance à Christophe Prime pour sa connaissance de la Normandie aussi bien dans ses divers ouvrages sur Omaha Beach que sur la guerre des haies (La bataille du Cotentin, Tallandier, 2015). Il est certes évident que bien des détails ont changé ou disparu mais il n’est plus acceptable de voir un livre ou un wargame américain ou français sur lequel le bocage n’existe que dans le Cotentin… De trop nombreuses cartes indiquent visiblement que certains n’ont pas usé leurs bottes jusqu’en Suisse Normande et, plus encore dans le Pays d’Auge jusque dans ses développements les plus méridionaux.

Je serais en revanche bien en mal de prétendre connaître la topographie de Narvik, de Kohima ou de Sébastopol autrement que par les cartes, les textes et les photographies… En revanche, j’ai pas mal arpenté le terrain à El Alamein et dans les Ardennes belge et Luxembourgeoise (mais pas en période hivernale, je le concède), mais sans avoir la prétention de mieux le connaître qu’un autochtone.

Je ne sais par ailleurs pas ce qu’est être un sous-marinier en proie aux grenades ou un pilote de B17 encadré par la Flak. Je n’ai certes pas porté un FM 24/29 et pris position pour affronter les Italiens lorsque j’ai fait de l’alpinisme dans les Alpes, pas plus que je n’ai été chasseur-alpin au cours de mon service militaire, ni eu à redouter des Fallschirmjäger embusqués lorsque j’ai marché sur le Monte Cassino, ni à endurer des tirs d’artillerie sous un soleil de plomb à El Alamein ou en arpentant le Mont Castre en Normandie. Mais ces expériences aident à comprendre. Etre allé dans les profondeurs du Désert Occidental égyptien à une époque où il n’était pas imprudent de s’y aventurer me fait vivre beaucoup plus intensément les récits d’anciens du LRDG comme l’excellent Bearded Brigands de Frank Jopling (Brendan O’Carroll, 2002).

Outre l’intérêt pour celui qui écrit, parcourir un champ de bataille –ou même tout site archéologique ou historique- est enthousiasmant pour tout passionné d’histoire dont l’imagination est exaltée : on ressent le souffle de l’histoire et l’émotion est bien présente. On pourra certes écrire un bon livre ou produire des recherches de qualité sans une connaissance directe du terrain, mais celle-ci est indéniablement un «+ » par rapport à celui qui n’en a pas.

 

Conclusion :

On pourrait évidemment multiplier à l’infini les activités/qualités/ attendues d’un historien de l’histoire militaire. Il est notable à ce propos que des praticiens prennent eux-mêmes la plume : citons par exemple Vincent Arbarétier, Michel Goya ou encore Rémy Porte qui sont (ou ont été) soldats tout en écrivant sur l’histoire militaire, ce qui peut parfois –mais pas systématiquement- représenter un avantage pour la compréhension de faits militaires. Plus encore, des témoins oculaires et/ou acteurs des faits ont eux-mêmes écrits des ouvrages qui ont pu devenir des références. Le présent article ne veut que souligner combien certaines activités directement liées à l’histoire militaire permettent d’engranger de précieuses connaissances qui peuvent, au moment d’écrire un livre, faire toute la différence avec les historiens à qui elles font défaut. Etre un bon historien ce n’est pas n’être qu’un bon chercheur ou quelqu’un qui sait questionner ses sources (ce qui n’est pas la même chose que les consulter). C’est aussi quelqu’un qui doit savoir transmettre et raconter. Mais c’est surtout quelqu’un qui doit maîtriser son sujet. De ce point de vue, force est de constater que bien des réputations sont surfaites (ce qui dépasse le cadre de notre sujet) et que loin d’être anodines ou secondaires, bien des passions ayant trait aux armées et à la guerre représentent de sérieux atouts pour qui prétend coucher par écrit la narration d’une bataille.

D-Day

Incroyable…

https://www.ouest-france.fr/europe/royaume-uni/royaume-uni-quand-la-royal-mail-place-le-debarquement-de-1944-en-indonesie-6153536

Recension « La Course au Rhin (25 juillet-15 décembre 1944) », Nicolas Aubin (Economica, 2018)

Nicolas Aubin, La Course au Rhin (25 juillet-15 décembre 1944). Pourquoi la guerre ne s’est pas finie à Noël?, Economica, 2018, 512 pages

 

Ce livre comble, non sans une certaine réussite, une lacune historiographique francophone et il est le bienvenu car, même si tous ces affrontements ont été bien décrits dans des ouvrages étrangers ou dans des hors-série des revues hexagonales, il n’existe pas de synthèse en français de cette partie de la campagne de 1944, pourtant cruciale (alors qu’on ne compte plus les livres en français consacrés à la Normandie et aux Ardennes, voire, dans une moindre mesure, à Arnhem, aux Vosges et au débarquement en Provence). Il n’était pas facile d’écrire un synthèse complète sur tant d’opérations et tant de problématiques: objectif rempli. Les 150 premières pages traitent de stratégie et de doctrines, mais surtout de la fin de la bataille de Normandie (un mois, tout de même…). Le livre est dense car l’auteur dispose d’encore 350 pages pour le reste, ce qui fait que les détails ne manquent pas: on ne survole aucune question, et c’est un des points forts de l’ouvrage. Par ailleurs, autre point apprécié, l’auteur nous gratifie de nombreuses réflexions d’ordre stratégique ou opérationnel, ainsi que de données chiffrées nombreuses et pertinentes. Tout au long de l’ouvrage, N. Aubin ne manque pas de nous présenter les diverses options offertes aux Alliés au moment cruciaux de la campagne ainsi que celles des éventuelles occasions perdues. Enfin, une dernière partie, intéressante aussi, s’intitule « Enseignements et réflexions », où il est beaucoup question de commandement.

C’est d’ailleurs un sujet sur lequel je rêvais d’écrire. C’est chose faite par un autre, et plutôt bien faite (en dépit des réserves qui vont suivre), mais je ne suis pas quelqu’un de la trempe de certains historiens, prompts à dénigrer un auteur dès lors qu’il s’intéresse et écrit sur mes sujets de prédilection.

Les opérations sont bien décrites, le propos bien documenté. Le texte se lit bien (même si on décèle quelques tics de langages à peu de distances), d’autant qu’il est agrémenté de témoignages et de citations (peut-être pas assez pour le simple soldat, ce que N. Aubin et ses pairs méprisent sous le vocable de « pop history »). Le plan est également bien organisé. Indubitablement, N. Aubin connait le sujet qu’il traite.

Passons aux problèmes décelés, en commençant par quelques erreurs de détails, qui ne nuisent cependant pas à la qualité de l’ensemble, même si elles sont inattendues pour une production qui se veut soignée… On est surpris qu’une maison d’édition qui se veut spécialisée et à la pointe de l’histoire militaire et un auteur qui me semble bien prétentieux se laissent à des approximations de terminologie : Aubin parle de Dakota (alors que la version militaire du DC3, le C-47, est surnommé Skytrain, ce qui est bien connu par tous les passionnés) ; idem pour le soi-disant « Hetzer » (un terme a priori d’après-guerre : il s’agit en fait du Panzerjäger 38 (t)) (ou7,5 cm PaK 39 L/48 auf Panzerjäger 38(t) (Sd.Kfz. 138/2)); l’auteur ose comparer le paysage de haies anglais avec le bocage normand, sans doute parce que, contrairement à moi, il connaît très mal la Basse-Normandie et/ou l’Angleterre : point de chemins creux avec haies épaisses outre-Manche : non, rien de comparable avec ce qui attendait les forces alliées (et pas seulement dans le bocage du Cotentin, voire la Suisse normande, n’en déplaise à ceux qui connaissent très mal la Normandie) ; la 10. SS –Panzer-Division est appelée « Frunsberg » au lieu de « Frundsberg » (une erreur qui est aussi la mienne dans un chapitre d’un de mon « Les Divisions du Débarquement), mais l’erreur se répète tout au long du livre, ce qui signifie donc qu’il ne s’agit pas d’une étourderie ; Patton n’est pas le général au revolver « à crosse de nacre », mais à crosse d’ivoire, un détail bien connu pour qui s’intéresse au front de l’Ouest et qui a lu mes livres (bizarre avec D. Feldmann qui est présenté comme un relecteur exigeant…) ; etc.  Certes, en ce qui concerne les erreurs, N. Aubin est moins médiocre que dans Infographie de la Seconde Guerre mondiale où il a multiplié les inexactitudes (dont le succès est tout de même mérité à mes yeux, même si cela ne va pas améliorer son ego), mais le lecteur lambda n’y verra que du feu.

Ces erreurs de détails ne touchent pas au fond, mais donnent une impression de manque de sérieux, heureusement indécelable par l’immense majorité des lecteurs potentiels.

En revanche, à trop vouloir prendre le contrepied de ce qui est admis, nombre de conclusions ou d’affirmations un  peu trop péremptoires me paraissent erronées ou hasardeuses.

Avant d’aborder le vif du sujet, page 45, N. Aubin, qui est un béotien sur l’Afrikakorps (il me l’a avoué lorsqu’il a recensé mon livre éponyme publié en 2013), ose écrire, à propos d’El Alamein, en parlant de Montgomery: « Le général était alors parvenu à réussir l’impensable: détruire, en attirant à lui les groupes mobiles ennemis, l’armée de l’Axe sans même l’encercler ». Et de citer le livre de C. Mas (à l’excellente iconographie et cartographie, au texte certes réussi car émanent d’un indéniable spécialiste, mais en rien de réellement novateur; je n’ai par ailleurs jamais compris son mépris à mon égard…). C’est oublier les nombreuses unités italiennes déployées au sud du front, et de fait encerclées faute d’avoir pu se replier suffisamment vite, c’est oublier que Rommel a dû se maintenir à El Alamein plus longtemps que voulu sur ordre du Führer, c’est oublier que réduire la force blindée adverse presque à néant n’est pas une nouveauté dans le désert (La 8th Army puis le DAK au cours de « Crusader »; la 8th Army pendant la bataille de Gazala), c’est oublier que l’idée d’attirer les Panzer dans « un piège antichar » est bien connu depuis des lustres (il n’a pas fallu attendre 2012…). Passons…

Comment peut-on admettre raisonnablement que ne pas prendre Brest d’assaut n’aurait pas signifié davantage de moyens ailleurs, particulièrement en munitions? Sans parler des effectifs détournés pour le siège… Si Anvers est pris avec son embouchure dégagée, la stratégie des Festung de Hitler se serait avérée caduque affirme l’auteur. Oui, mais justement ce ne fût pas le cas ! Hitler a décidé de la meilleure stratégie. Sans parler des avantages évidents qui auraient découlé du renoncement à la stratégie des Festung pour la logistique alliée… L’auteur, qui se veut précisément le spécialiste de la logistique (son livre sur le sujet est en effet une réussite), affirme que le problème du ravitaillement allié tient en grande partie dans son matériel, en particulier les modèles de camions, ainsi que la trop grande distance : un argument spécieux qui aurait volé en éclat avec le contrôle rapide (et sans destructions) des ports de la Manche et d’Anvers, ce qui n’était pas prévu.

Les conclusions sont plusieurs fois erronées (à mes yeux, mais mon opinion est bien entendu discutable: le tout est de ne pas être trop affirmatif, surtout lorsque le propos n’a vraiment rien d’évident). Envisager de contourner le flanc de la 7. Armee en Normandie comme le font Monty et Bradley, c’est très différent de caracoler en profondeur, comme le fera Patton, et, plus encore, d’encercler l’ennemi. Et la conclusion de N. Aubin est contredite par l’opération « Bluecoat » : la logique de cette offensive n’est pas de soutenir « Cobra »et d’attirer les réserves allemandes (à ce stade, « Cobra » a déjà réussi et les 2. et 116. Panzer sont face aux GIs), mais elle est envisagée comme une opportunité pour percer et contourner l’armée allemande (et ce n’est pas ce qui se passe…).

Nicolas Aubin souligne que les Allemands, accrochés à leur système défensif en septembre-octobre, pour la première fois depuis le D-Day, réussissent à se constituer des réserves opérationnelles de Panzer, ce qui avait été impossible en Normandie. Quelle appréciation bien rapide ! Il semble oublier qu’à l’automne 1944, toutes les divisions d’infanterie sont en ligne, et ce en nombre suffisant pour retirer du front quelques unités mobiles, alors que ce n’était pas le cas en Normandie où la majeure partie des formations d’infanterie gardent l’Atlantikwall et le Sudwall (ce qui oblige Rommel et Rundsetdt à maintenir les PZD en 1ères lignes). C’est aller un peu vite en réflexion ; après tout, de nombreuses divisions blindées sont en réserve le long de la côte et/ou en cours de reconstitution : songeons ainsi à la 9. Panzer qui peut intervenir ainsi en août, à la 11. Panzer dont la présence sera décisive après le débarquement en Provence, sur la 116. Panzer demeurée si longtemps dans le Pas-de-Calais et donc encore « fraîche » lors de « Cobra », sur le fait que la 12. SS Hitlerjugend soit placée en réserve avant « Goodwood » en vue d’être redéployée plus au nord ; etc.

N. Aubin a beaucoup de mal avec la bataille de Caen : il cherche à me répondre en prétendant que les PZD n’y sont pas concentrées sans l’arrière-pensée de pouvoir être redéployée plus au nord en cas de nouveau débarquement. Les Allemands y envisagent par ailleurs leur contre-offensive (même si Rommel aurait désiré un effort sur Carentan). De toute façon, cette idée que Monty voulait y attirer les PZD, pas entièrement fausse, se heurte à deux réalités : 1)il n’a jamais prévu d’être bloqué devant ou à proximité de Caen, 2) si Hitler avait écouté ses maréchaux et envoyé les ID demandées en renforts, les Allemands auraient disposé d’une belle réserve et nul n’oserait écrire que Montgomery a mené avec brio sa campagne…

On finit, en conclusion, par négliger les facultés de la Wehrmacht : il est en effet de bon ton de les réduire, alors qu’on assiste à un redressement spectaculaire tout en préparant conjointement une contre-offensive majeure (ce qui sera la bataille des Ardennes). Certes, si les armées alliées n’avaient pas été à bout de souffle, la Wehrmacht n’aurait pu tenir.

La Wehrmacht n’était-elle pas un trop « gros morceau » pour être anéantie en une seule campagne (en l’occurrence la Normandie)? Il semble que non, car les Alliés ont manqué plusieurs occasions d’occasionner des pertes drastiques : la 7. Armee à Falaise ; la 7. Armee et la 5. Panzerarme sur la Seine ; mais aussi les forces de Blaskowitz qui remontent du sud et du sud-ouest ; le repli de la 15. Armee de Zangen à travers l’Escaut… Quant à affirmer que les divisions de Panzer disposent encore d’une grande partie de leurs effectifs, c’est oublier que les unités de Panzergrenadiere sont saignées à blanc… Enfermer la nasse complétement à Falaise aurait changé tout de tout au tout. Mais force est de constater que les Alliés ont eu « chaud » eux aussi, et ce dès le début de la campagne. Rien n’était écrit à l’avance. La guerre pouvait finir avant le 8 mai 1945, ou après…

On ressent un besoin constant de tout relativiser. Aubin est moins pire vis-à-vis de Patton que je ne le craignais, mais si Monty n’est pas épargné, il a le beau rôle, bien que l’auteur ne fasse pas preuve d’un trop grand excès de dythirambisme. Mais quid du fait de présenter Patch comme le meilleur des généraux alliés ? Certaines contingences ne sont pas liées au leader concerné. On ne peut imputer à Patton le blocage des ports de la Manche, ce qu’il ne pouvait prévoir…Par ailleurs, les critiques formulées valent parce que le général en question a échoué, alors que leur pratique aurait été saluée s’ils avaient réussi, ce qui était fort possible. En revanche, on apprécie l’effort pertinent de mettre en avant l’éducation militaire des protagonistes et de montrer les différences doctrinales au sein de la coalition anglo-saxonne. Mais l’auteur s’embrouille quelque peu lorsqu’il évoque la question de l’attaque sur tous les fronts au point nodal, les échelons tactique et stratégique n’étant pas comparables. On peut presque regretter que certains auteurs (les stratèges « de salon » évoqués à la dernière page) n’aient pas été aux commandes du SHAEF : on aurait gagné en 1944… Nous possédons et savons des éléments que les protagonistes de l’époque ignoraient. Le plan du SHAEF ne prévoyait pas une poussée au-delà de la Seine dans un premier temps. Le matériel et l’équipement ne posent aucun problème, alors que N. Aubin prétend que le matériel de la logistique américaine n’est pas configuré comme il convient : il l’aurait été avec des bases sur la Seine et le contrôle des ports, et il l’a été car il a été possible de le transporter.

Les sources sont abondantes, pertinentes mais pas originales (je les ai presque toutes lues), accordant très peu de place aux sources primaires, alors que le style se veut universitaire « à l’anglo-saxonne », sans en avoir ni le statut ni le talent. Une bibliographie est forcément sélective, mais pour être sérieuse elle se doit de prendre en compte le plus récent et le plus abouti sur les sujets abordés. Même s’il ne m’apprécie pas, comment ne pas mentionner mon ouvrage sur Patton lorsqu’on cite les biographies des personnages concernés (il faut dire que dans son Routes de la Liberté, qu’il présente, en toute modestie comme salué par la critique et comme la référence sur le sujet, il reprend un texte d’un de mes articles sans me citer, sans doute pour ne pas se faire mal voir vis-à-vis de ses maîtres à penser… à une époque où il critiquait désormais mon Invasion alors qu’il m’en avait fait personnellement des louanges en 2014…)? Mauvaise fois, je cite bien Mas/Feldmann dans mon Rommel. Ce jeu à l’auteur universitaire suppose de citer des historiens divers avec régularité, pour appuyer un propos, réfuter ou amender leurs thèses. Quant aux citations, l’auteur nous trompe : quand il cite Patton, il ose mettre en note la version américaine de ses carnets, alors que son texte est celui de la traduction de J. Mordal des années 1960 (reprise à l’identique par Nouveau Monde Editions). Or cette traduction n’est pas tout à fait exacte , outre qu’Arnaud Aubin nous trompe sur sa source. Ma biographie du grand général américain a le mérite de proposer une autre traduction tirée du texte américain (je l’ai reprise moi-même et l’ai expliquée dans un article publié sur mon blog). On peut donc se demander si les autres sources données sont toujours les bonnes…

On retrouve le passionné du communisme sous-jacent chez N. Aubin, ce qui explique sans doute ses références à un ouvrage de Jean Quellien (très réussi au passage, mais très classique), dont il avait encensé la Seconde Guerre mondiale parue chez Tallandier au détriment de celle de Claude Quétel publiée au même moment chez Perrin (je connais très bien les deux hommes, Bas-Normands comme moi, les ayant côtoyés dans des contextes très différents). Il y a toujours un danger à se laisser aller à des considérations d’ordre politique… L’aspect idéologique (qui doit pourtant être banni de tout livre d’Histoire) transparaît dans des réflexions sur la pensée libérale, la critique de la réussite personnelle au détriment du succès collectif, et autre gabegies d’un autre âge fustigeant l’esprit de compétition… Et de citer M. Crozier et E. Friedberg.

N. Aubin, critiquant de façon fort peu objective mon Patton, dans la rubrique livres -toujours assassine quand on n’appartient pas au cénacle de Jean Lopez- de « Guerre & Histoire », avait osé écrire que j’avais peut-être été trop rapide (deux ans quand même…), jalousant peut-être mon rythme de production. La genèse de son projet, dont on lit ici l’aboutissement, date en effet de 2013 : la lenteur n’est ni gage de réussite, ni preuve de sérieux alors que, sans confondre vitesse et précipitation, rédiger un ouvrage dans un délai relativement court est au contraire preuve d’efficacité et de bonne organisation. Certains sont laborieux… Avec le temps qu’il y a consacré, il aurait bien fait de relire plus scrupuleusement et éviter bien des erreurs de détails.En ce qui me concerne, voilà qui remet en cause la qualité des éditions Economica : qu’en est-il du contenu des ouvrages sur les périodes qui me passionnent mais pour lesquelles je ne suis pas un spécialiste?

En dépit de ces critiques, parfois vives, mais fondées, j’ai apprécié la lecture de cet ouvrage. Si je ne suis pas toujours d’accord, contrairement à certains auteurs mal intentionnés et agressifs, je ne suis pas pour la pensée unique, ni pour accepter une seule méthode de travail, ni pour imposer un type de livre de guerre ou un type de biographie -et de quel droit?- à bon entendeur… Le mérite est qu’au moins cela permet de se poser des questions, et puis, si on oublie certaines appréciations (personnelles ou copiées), l’essentiel de la période est rapporté, et plutôt bien rapporté.

 

 

 

Recension « La Luftwaffe face au Débarquement. Normandie 6 juin-31 août 1944 », Jean-Bernard Frappé (Heimdal, 2018)

Jean-Bernard Frappé, La Luftwaffe face au Débarquement. Normandie 6 juin-31 août 1944, Heimdal, 2018, 431 pages

Version revue et augmentée de celle de 1999.

Jean-Bernard Frappé est incontestablement un spécialiste de la question étudiée. Le travail est à l’évidence le fruit d’un travail considérable, basé sur un épluchage des archives et une confrontation avec des témoignages. L’iconographie porte la « touche » Heimdal : des photographies abondantes et de qualité, outre des profils en couleur. Ce livre fourmille d’une multitude d’informations.

L’auteur détaille avec précision les différents engagements aériens sur le front de l’Invasion. On y voit à plusieurs reprises son souci de la recherche de la vérité, une réflexion digne d’une enquête lorsqu’il s’agit d’établir la véracité sur les pertes ou sur tel ou tel engagement. On apprend beaucoup sur la bataille aérienne de Normandie, d’autant plus que le point de vue adopté est celui des Allemands. Les témoignages constituent à mes yeux le point fort du récit car ils sont fournissent un élément essentiel à la compréhension des événements.

Hélas, le titre est trompeur : plutôt que de la Luftwaffe, il est question en fait essentiellement de la chasse, accessoirement d’unités de reconnaissance ou de chasseurs-bombardiers. Des escadrilles de bombardiers, ou encore de l’engagement des Arado ou des transports Ju-52, il n’en est pas question. L’évocation des « rampants » de la Luftwaffe est anecdotique, celle de la Flak oubliée, ou presque, sans mentionner les unités radars et autres…

Le livre pêche aussi par le manque –pour ne pas dire l’absence- de réflexion stratégique, le bilan de l’engagement des escadrilles de la Luftwaffe… La litanie des duels aériens devient répétitive, un travers récurrent à nombre de récits concernant les forces aériennes. L’auteur a en effet pris le parti de raconter successivement l’engagement de chaque escadrille, donc des entrées par unité, alors que celles-ci sont engagées le plus souvent dans les mêmes secteurs. Il eût été plus intéressant et utile d’adopter une approche à la fois chronologique (en parallèle avec les opérations terrestres) et thématique (différents types de missions), le tout suivi d’un bilan.

En dépit de ces réserves, ne boudons pas notre plaisir de disposer d’un tel ouvrage: le livre, résultat d’un travail conséquent, mérite cependant l’achat car il fournit de précieuses informations et traite d’un sujet abordé de façon si précise nul par ailleurs.

Recension de « Heitai », Agustin Saiz (Heimdal, 2017)

Agustin Saiz, Heitai. Uniformes, équipements, matériel personnel du fantassin japonais 1931-1945, Heimdal, 2017, 464 pages 

Superbe ouvrage des éditions Heimdal sur un sujet fort original : le soldat japonais, c’est à dire « Heitai », comme le soldat britannique est « Tommy » ou l’Américain « GI ». Loin de n’être qu’une litanie d’équipement, l’auteur, dans l’introduction, replace le combattant nippon dans un contexte culturel. La présentation de l’armement et du matériel japonais est l’occasion de découvrir des informations fort parlantes sur le soldat de l’armée japonaise, les nombreuses photographies d’époque, des cartes postales, des magazines, des documents et de l’équipement, fort bien légendées, fournissent des indications non anodines pour comprendre les conditions matérielles du combat pour le Japonais. S’il s’agit de guerre, il est aussi question de religion, de propagande, du service médical, etc. L’auteur ne fait pas que décrire des objets, il les relie à une culture ainsi qu’à des aspects très pratiques. Outre les très nombreuses photographies de combattants japonais, la qualité et la diversité des équipements et uniformes présentés sont impressionnantes. On apprécie aussi le fait que la traduction de chaque mot est donnée en japonais en vis-à-vis (par exemple: Les casques- Tetsu-Bo ; Les ceinturons-Obigawa ). L’équipement fourni à un soldat est en effet lui aussi lié à la culture de son pays, à la façon dont sont gérées et considérées les forces armées. Hetai nous fournit des détails surprenants (sur des poupées ou encore le drapeau et l’écharpe des mille points »), toujours en lien avec la culture du Japon, qui sur le sabre, qui sur les sandales traditionnelles, qui sur le thé ou encore la bière… Hetai est un complément indispensable à la lecture d’une somme comme La Guerre du Pacifique de Nicolas Bernard ou encore de Les Marines dans l’enfer du Pacifique de Charles Trang (recensé ici). Un très beau livre dont le prix ne doit pas rebuter : il est épais et unique en son genre. Superbe.

 

 

Recension « La Saga du Sherman », Michel Estève (Heimdal, 2018)

    

Michel Estève, La Saga du Sherman, Heimdal, 2018, 240 pages

Un très bel ouvrage, qui est une mine d’informations,  recommandé aux amateurs. L’un des atouts de l’ouvrage est le fait que l’auteur soit à l’évidence un passionné, mais aussi un praticien des blindés, étant lui-même ancien tankiste, fin connaisseur du M4 Sherman. L’iconographie est riche, notamment en photographies (notamment le riche cahier photographie final, en sus des multiples photos présentées au fil des chapitres), mais aussi en raison des très nombreux profils, coupes et schémas réalisés par l’auteur en personne (très doué en la matière). On apprécie aussi les organigrammes (les fanas de la 2e DB seront comblés par le détail des noms des différents TD M10 et de Sherman de l’unité).

  

Le livre est très complet (y compris sur l’usage de Sherman après-guerre) et se lit aisément. Les aspects techniques (motorisation, poste de bord, munitions, etc) sont abordés avec beaucoup de précisions et des plus instructifs (on apprécie les schémas, profils et les coupes). L’auteur n’oublie pas les marquages des différentes nationalités (ce qui comblera les maquettistes). Les informations ne manquent pas non plus sur la genèse et la conception du Sherman.

  

L’autre point fort du texte est de nous présenter toute la gamme des M4 (y compris tous les modèles spécialisés et expérimentaux), au sens large du terme puisque l’étude inclut –fort justement- tous les engins dérivés du châssis, ce qui concerne donc les Tanks Destroyers, les M7 Priest, etc. A l’aide de nombreuses photographies et illustrations, l’auteur nous donne les clés pour comprendre et distinguer tous les modèles de Sherman (tourelle, châssis, chenilles, etc), en prenant souvent exemple sur des exemplaires encore visibles de nos jours.

Si l’engagement au combat  est évoqué, les écueils majeurs sont l’absence de récit chronologique sur l’engagement des Sherman au feu, avec effectifs, pertes, témoignages, retours d’expérience, etc, mais ce n’était pas le propos de l’auteur. On regrette l’absence de mention du bilan de leur première action de la guerre, à El Alamein. Certes, la question du D-Day et de la bataille de Normandie, ainsi que de la 2e DB sont abordés, mais c’est un peu court.

Un livre cependant très réussi et à posséder, qui se termine par une sympathique annexe intitulée «  »70 ans plus tard… ».

 

Doc Rommel à La Roche-Guyon

Tournage d’un documentaire sur Rommel avec la réalisatrice Sandra Rude à La Roche-Guyon, au QG du maréchal! Superbe expérience et accueil remarquable…

Champs de batailles: à préserver où à oublier?

 

Marathon, Waterloo, Gettysburg, Islandwana, Verdun… la liste des champs de bataille que le féru d’Histoire peut découvrir est longue. Pourquoi faut-il préserver ces lieux chargés de mémoire? Intéressons-nous à ce que nous a légué la Seconde Guerre mondiale…

 

 

Tourisme et mémoire

La Normandie

Les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale perpétuent le souvenir d’une époque tragique et sont le rappel des sacrifices consentis. Les cimetières militaires ici une place primordiale.

Exemple unique concernant une bataille la Seconde Guerre mondiale, la Basse-Normandie offre la possibilité d’un séjour prolongé entièrement consacré à la visite de sites d’une bataille (on retrouve cela, dans une moindre mesure, dans les Ardennes belges et luxembourgeoises). Le visiteur qui y arpente les impressionnants cimetières alliés peut mesurer le prix de la liberté et du retour à une société où priment les droits de l’Homme. Dans de nombreux pays, le touriste peut arpenter un champ de bataille situé sur le chemin de ses pérégrinations: qui à Monte-Cassino, qui à El Alamein, qui à Corregidor… mais bien souvent, rien -ou très peu (quelques stèles)- ne demeure pour témoigner du fracas des armes et des combats.

La préservation de ces champs de bataille suppose un intérêt du public, faute de quoi ils sombrent dans l’oubli, sont négligés et abandonnés. Il faut donc susciter l’attraction tout en ne s’égarant pas dans une surenchère commerciale dénaturant les vestiges demeurés en place. Les festivités, expositions temporaires ou spectacles offerts aux visiteurs (par exemple les commémorations du Débarquement) renouvellent leur intérêt. Au demeurant très internationalisé, le public évolue peu à peu: les nouvelles générations de visiteurs comptent de moins en moins de vétérans, de témoins ou de leurs proches. Perpétuer l’intérêt des nouvelles générations représente un défi essentiel (qui semble possible si on en juge par l’attrait des sites de la guerre de Sécession ou de la Première Guerre mondiale).

 

Préserver le patrimoine militaire

Bastogne

Le patrimoine militaire fait partie intégrante du legs de nos ancêtres et, à ce titre, doit être préservé. La France, riche d’un passé militaire dense, ne fait guère preuve de dynamisme. Négligée dans l’Hexagone à l’exception notable de quelques musées établis dans des bunkers remarquables, la préservation des sites du Mur de l’Atlantique est exceptionnelle en Norvège, en Belgique et dans les Iles anglo-normandes. Depuis des décennies, arpentant les plages normandes du Jour J, je n’ai pu que constater la dégradation (ou pire: la disparition) de nombreux vestiges: blockhaus détruits, murés ou défigurés en plateformes; rarissimes pièces d’artillerie ou engins de débarquement laissés à l’abandon et à la merci des éléments avant leur ferraillage… D’impressionnantes collections rassemblées dans des musées ont disparu, dispersées aux quatre vents (musées d’Avranches dans la Manche et d’Arlon en Belgique par exemple). Prenant comparaison avec la Basse-Normandie, on admirera à ce propos le nombre de blindés et de pièces d’artillerie allemands encore présents dans les Ardennes belges et luxembourgeoises, témoins des combats de 1944-45. On saluera cependant l’action de nombre de bénévoles d’associations qui, patiemment, ont remis en état des fortifications dignes d’intérêt (y compris sur la Ligne Maginot).

 

La multiplication des musées: signe de qualité?

El Alamein

Le touriste pourra découvrir des musées sur de nombreux champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, aussi bien à Anzio, à Saint-Marcel-Malestroit qu’à Toulon, ou encore à El Alamein (ici). Aucune autre région ne perpétue autant la mémoire du conflit et ne compte autant de musées que la Basse-Normandie. Depuis toujours, le meilleur y côtoie le pire. Au matériel (parfois des reproductions ou des pièces anachroniques) entassé pêle-mêle s’opposent de superbes collections remarquablement bien mises en valeur par des collectionneurs avertis (on ne peut que saluer l’ouverture du musée « Overlord » à Omaha Beach ou encore le « Normandy Victory Museum » de Catz, ici, ici et ici). L’un des exemples le plus réussi de muséographie reste à mes yeux le musée de Diekirch au Luxembourg: pourtant déjà ancienne, la mise en valeur des mannequins dans des scénettes imaginatives et animées est sans équivalent. Nombre de musées belges et bas-normands ont évolué dans un sens tout aussi positif. Sur les aéroportés alliés en Normandie, le touriste pourra désormais arpenter quatre musées très réussis succédant aux deux anciens musées nettement plus limités que j’ai connu dans ma jeunesse: ceux de Pegasus Bridge, de la batterie de Merville, de Sainte-Mère-Eglise (ici) et du « Dead Man’s Corner » (ici). Pourtant, les marchés du temple ne sont jamais éloignés.

 

Une préservation mise en difficulté par une (fausse) image douteuse

En France, le tourisme militaire souffre d’une image écornée issue d’une absurdité colportée par des individus à la réflexion pour le moins limitée: il ne serait que l’affaire de fanatiques, de nostalgiques, pour ne pas dire de personnes qui aiment la guerre, tout simplement. Corolaire direct en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale: les amateurs de l’armée allemande, friands des musées offrant de belles pièces ou autres bunkers, sont invariablement suspectés d’être des extrémistes douteux (ces gens peu recommandables existent mais il n’y a pas de lien de cause à effet). Ces jugements à la va-vite, non fondés, ne sont qu’un leurre. Mais leur impact peut peser lourdement: pourquoi dépenser des sommes pour préserver tel vestige s’il s’agit avant tout de satisfaire des nostalgiques de la Wehrmacht ou des maniaques des armes? Certaines municipalités normandes n’ont su investir dans le maintien de collections dans leurs murs faute d’avoir compris l’importance du tourisme d’Histoire militaire et du patrimoine de leur commune.

Par antimilitarisme primaire et mal compris, certains individus ont tagués, souillés des lieux de mémoires (monuments, bunkers ou blindés) en faisant l’absurde contresens de les considérer comme une apologie de la guerre et de la violence alors que c’est exactement le contraire. Le remarquable musée de Quinéville s’est longtemps targué d’être le seul musée de la bataille de Normandie à ne pas posséder d’armes. Un concept pour le moins absurde qui découle d’une évaluation erronée de ce qu’attend le grand public et de ce que recouvre la notion de préservation d’un champ de bataille et du patrimoine militaire. Il en va pourtant de l’impérieuse nécessité de garder en mémoire les combats et les sacrifices consentis par nos aïeux qui ont permis aux générations suivantes de vivre dans un monde sauvé du péril fasciste.

 

 

 

Patton et son tank

Patton dans un tank: une scène qui ne sera visible que lors des grandes manoeuvres aux USA en 1940-42, mais jamais sur le front face à l’ennemi (Photo: Patton Museum, Fort Knox).

Ecrire l’histoire : de l’usage des témoignages.

Ecrire l’histoire : de l’usage des témoignages

 

Quelle valeur accorder au témoignage et comment l’utiliser dans la rédaction d’un ouvrage ? Chaque historien a son style. Mes lecteurs savent que j’accorde beaucoup d’importance à l’anecdote et au récit de témoins qui émaillent les pages de mes ouvrages. Question de personnalité mais aussi sans doute faut-il y voir un lien avec le fait que je sois professeur car c’est précisément ce genre d’attendus qu’ont mes élèves : sentir le vécu, « vivre » l’Histoire. J’écris également les ouvrages que j’aimerais lire. Examinons la question de l’utilisation des témoignages en basant notre propos sur des exemples concernant la bataille de Normandie et la guerre du désert.

 

Témoignages et témoignages

Il faut d’abord avoir à l’esprit qu’il existe plusieurs types de témoignages : écrits ou oraux, mémoires, carnets ou journaux personnels, lettres, interviews dans les médias. La question de la raison pour laquelle le témoignage a été donnée est primordiale : l’intéressé a-t-il conscience que ce qu’il écrit va être diffusé ? L’a t-il écrit à son usage personnel ? Dans le cas des lettres, a–t-il tenu compte de la censure ? La distance entre l’événement relaté et le moment où le témoignage s’effectue est également à prendre en compte : le témoin a t-il oublié des détails ? Sa mémoire est-elle par trop sélective ? Ment-il par omission ? Est-il influencé par d’autres témoignages dont il a pu prendre connaissance au fil des années ? Est-il influencé par la présence de certaines personnes qui l’écoute ou encore par la tournure et le choix des questions de l’interviewer ? Les erreurs factuelles sont également très nombreuses dans les récits et elles sont souvent facilement repérable par le spécialiste. L’historien, ou celui qui prétend faire œuvre d’histoire, se doit de tenir compte de tous ces éléments, comme il doit aussi voir à l’esprit la personnalité de la personne concernée : les options politiques et les croyances religieuses, la profession, le grade, l’âge, la situation familiale, etc, ne sont pas sans incidences sur la validité des informations données (constat qui vaut également pour l’historien qui lui-même produit d’une certaine éducation et de son vécu). Certains textes posent problème car ils sont absolument fictifs : c’est l’impression que m’a toujours donné le  Journal d’un soldat de l’Afrika-Korps  de Claus Silvester (Editions de la Pensée Moderne, 1962). Que dire également des dialogues inventés dans de nombreux ouvrages, à l’instar de ceux de Jean Mabire ?

 

Le tout témoignage

Les ouvrages sont parfois basé sur la seule idée de témoignage : ce peut donc être une autobiographie ou encore des mémoires. On peut également citer le cas de journaux personnels entièrement publiés. L’accumulation des extraits de témoignages rend parfois la lecture malaisée pour le profane : même si un petit prologue exposant le contexte est parfois ajouté en tête de chapitre, il faut bien connaître une bataille pour en apprécier au mieux le compte-rendu par les seuls témoins. Parmi ce type d’ouvrages, de lecture par ailleurs fort enrichissante, notons  Ils étaient à Omaha Beach  et  Ils étaient à Utah Beach  de Laurent Lefebvre (American D-Day Edition, 2004).  Villes normandes sous les bombes (juin 1944) , par Michel Boivin, Gérard Bourdin et Jean Quellien (Presses Universitaires de Caen et Mémorial, 1994) nous livre de son côté les témoignages, à partir notamment de journaux intimes, des bombardements vécus par les civils normands (un extrait du journal de mon grand-père illustre le cas de Pont-l’Evêque). Pour la guerre du désert, citons simplement Forgotten Voices. Desert Victory  par Julian Thompson (Ebury Press, 2011). Dans ces exemples, la place est laissée aux sentiments, à l’émotion, au ressenti, à la mémoire, plus qu’à l’Histoire. Certains ont cru faire de l’histoire en livrant des témoignages : mais en l’absence de questionnement et de prise de recul par rapport à la source, ce n’est pas le cas, ce qui ne retire en rien la qualité ou l’intérêt du travail (fait-on de l’Histoire en livrant brut un texte non retravaillé ?).

Moins rébarbatif –car il ne s’agit pas d’extraits entrecoupés- est le récit de toute une campagne ou de toute une guerre par un soldat qui l’a vécu et qui nous rapporte ses souvenirs. Certains sont publiés juste après les événements : citons, pour les amateurs des « raiders » du désert, Born of the Desert. With the SAS in North Africa  de Malcom James (Collins, 1945) ou encore  Patrouilles du désert  de Kennedy Shaw (Berger-Levrault, 1951), par ailleurs un des anciens cadres du LRDG. Vivants et bien écrits, ces ouvrages se lisent comme des romans. Mais on pourra leur reprocher leur trop grande proximité avec les événements relatés.

 

L’objectivité en question

L’objectivité du récit : presque une Arlésienne dans les livres historiques. Quand le lecteur tourne les pages  Fighting the Invasion, Fighting in Normandy et Fighting the Breakout  de David C. Isby (Greenhill Books, 2000, 2001 et 2004), il découvre les témoignages de hauts gradés allemands, parmi les plus importants ayant combattus en Normandie, récoltés par l’armée américaine peu après la guerre. Rommel face au Débarquement  de Friedrich Ruge (Presse de la Cité, 1960) est également le témoignage direct d’un des acteurs. Certes, ce dernier peut être soupçonné de trop de compassion envers son ancien chef, quant aux autres, n’auront-ils pas une forte propension à minimiser leurs erreurs ? Leur point de vue est cependant des plus importants. Leur vision des événements et les éléments qu’ils apportent peuvent s’avérer essentiels. Mais il faut souvent les recouper avec d’autres éléments. Toutefois, quand un historien apporte son concours avec une introduction, en annotant et en commentant, comme c’est le cas de Samuel W. Mitcham avec les souvenirs de Hans Eberbach dans  Panzers in Normandy  (Stackpole, 2009)

Pour plus d’authenticité, on préférera les publications de notes, journaux, carnets ou lettres non retravaillés par l’auteur en vue d’une publication comme le très intéressant Mon père, l’aide de camp du général Rommel  de Hans-Joachim Schraepler (Privat, 2007). Même intérêt pour les carnets de Frank Jopling, du LRDG, publié sous le titre Bearded Brigands  par Brendan O’Caroll (Pen & Sword Books Ltd, 2003). Plus long,  Für Rommels Panzer durch die Wüste  (Brienna Verlag, 2010), le journal d’Hellmuth Frey nous fournit d’emblée un texte sans ajouts ultérieurs. Ecrits dans le vif de l’action, ces textes souffrent de la limite de celui qui n’embrasse pas toute l’action mais donnent les véritables réflexions et impressions du témoin et ce qu’il l’a le plus marqué au moment des faits, et non 10, 20 ou 70 ans plus tard.

Pourtant, l’historien peut lui-même être un acteur du récit relaté. Ce qui n’empêche en rien la qualité du travail de recherche et de réflexion. Ainsi, je recommande vivement la lecture de Tobruk . The Birth of a Legend  de Frank Harrison (Cassel, 1996) et plus encore de Dance of War. The Story of the Battle of Egypt  (Leo Cooper, 1992) écrits tous deux par des anciens de la 8th Army. Ces deux récits pourront être complétés par les témoignages d’Australiens donnés dans Desert Boys  de Peter Rees Allen & Unwin, 2011), preuve que l’ouvrage de témoignages trouve facilement son intérêt quand il est associé à un livre plus général. Dans le camp adverse, l’excellent Rommel’s Intelligence in the Desert Campaign  d’Hans-Otto Behrendt, très vivant et documenté, permet de comprendre ce que pouvait savoir Rommel et s’appuie non seulement sur les souvenirs de ce responsable des renseignements mais aussi sur des documents d’archives.

 

Les récits gênants ou biaisés

Le témoignage peut également perdre de sa valeur quand l’historien qui le réceptionne ou l’utilise commet de erreurs, des contresens ou bien encore cherche à orienter le lecteur dans une certaine direction. Un célèbre auteur haut-normand agrémente ses nombreux ouvrages sur la bataille de Normandie de photographies et de témoignages inédits, ce qui en fait leur intérêt (outre parfois des opérations relativement peu traitées). Mais on déplorera qu’aucune distance ne semble mise avec les témoignages de soldats allemands, y compris de SS, un travers qui se retrouve également chez certains auteurs de maisons d’éditions connues. La fiabilité du témoin peut être sujette à caution quand il défend une thèse ou qu’il cherche sciemment à passer sous silence des événements bien compromettants. Certains ouvrages trahissent ainsi une sympathie non feinte de l’auteur pour des individus a priori peu sympathiques. Chez certains auteurs, les témoignages de crimes de guerre sont prétexte à placer toutes les armées au même niveau (on retrouve la même dérive actuellement à propos des conflits au Moyen-Orient). Paul Carell, ou plutôt Paul Karl Schmidt, ancien SS du service de propagande, multiplie les contre-vérités, les approximations et une présentation par trop dithyrambique des forces armées du Reich, sans pour autant que les témoignages qu’il fournisse ne soient à rejeter d’un bloc. Même déviance, à mes yeux, quand des auteurs s’essayent à réhabiliter telle ou telle armée en usant de témoignages uniquement positifs ou travestis en laissant croire que l’origine des stéréotypes dont souffre cette armée ne seraient que pure fiction.

La distance que l’historien doit mettre avec les événements est certes absolument essentielle pour la Seconde Guerre mondiale, mais à lire certains ouvrages faisant la part belle aux récits de combats n’hésitant pas à mettre en avant la bravoure et la gloire de soldats qui ont pourtant servi des régimes honnis, on finit par oublier que la Wehrmacht est l’armée d’Hitler, que la Waffen SS et que l’armée italienne fut celle du fascisme. Le soldat cité devient un héros, un brave, sans considération morale ou éthique quelconque. On finit par n’avoir des ouvrages écrits par des individus qui ne s’intéressent en fait pas à l’Histoire mais seulement à la chose militaire, voire à des considérations de simple mécanique. Certains osent relever des témoignages de crimes ou de considérations racistes chez des soldats alliés en les posant accessoirement et fallacieusement au même niveau que les pires idéologies du siècle, pour mieux relativiser les crimes des forces de l’Axe… Le témoignage, questionné et analysé par l’historien, prend ici toute son importance. Il n’a pas la même valeur selon la qualité de celui qui le donne et qui le rapporte (certains auteurs osent ainsi se vanter d’avoir des amis SS…).

 

Aspect vivant du récit ou compte-rendu purement événementiel

L’intérêt de If Chaos Reigns de Flint Whitlock (Casemate Publishers, 2011), sur les opérations aéroportées du 6 juin, de « The German in Normandy » de Richard Hargreaves (Stackpole, 2008) ou encore d’ Omaha Beach  de Christophe Prime (Tallandier, 2011) ou encore mes propres ouvrages  Invasion ! Le Débarquement véu par les Allemands  (Tallandier, 2014) et  Les opérations aéroportées du Débarquement  (Ouest France, 2014), ou encore Rommel (Perrin, 2018), est que ces textes sont basés sur de nombreux témoignages, ce qui les rend humains, tout en restant des livres d’histoire.