GI’s au combat: l’US Army à la veille du D-Day

L’US Army à la veille du DDay

Les Etats-Unis, dont l’armée supporte le poids principal des opérations de la libération de l’Europe de l’ouest, relèvent l’immense défi de lever et d’entraîner une armée de plusieurs millions d’hommes à partir de forces de temps de paix des plus réduites (11 divisons régulières le 7 décembre 1941) et sous-équipées. L’US Army doit donc se préparer efficacement à Overlord, l’opération la plus complexe et la plus importante qu’elle met en œuvre. Elle doit vaincre la Wehrmacht, l’une des armées les plus tactiquement compétentes de l’Histoire. A la veille de la bataille, l’US Army semble pourtant jouir de nombreux atouts. Le présent article se veut un essai de tableau de la situation de l’US Army à la veille de la confrontation en Normandie, sans préjuger de ce que sera l’avenir.

Une armée bien entrainée ?

            L’US Army est l’unique armée de la Seconde Guerre mondiale qui a bénéficié d’une longue période de préparation à la guerre, loin de toute menace immédiate sur son sol, alors que la guerre embrase l’Europe depuis 1939. La doctrine a pu être affinée à la lumière des événements survenus depuis le début du conflit, un nouveau matériel a pu être mis au point et, surtout, ce laps de temps est mis à profit pour entraîner l’armée, repérer ses défaillances et les officiers supérieurs non qualifiés pour tenir un rôle de premier plan dans la lutte qui s’annonce. Il convient ici de souligner le rôle majeur tenu par le général Leslie J. McNair, responsable de l’entraînement, de l’organisation et de la préparation des unités envoyées outre-mer. Les grandes manœuvres de l’automne 1941 sont notamment très instructives, aucun autre pays n’ayant alors la possibilité d’assurer des exercices d’une telle ampleur, mettant en lumière la capacité ou non des généraux à commander des formations de la taille d’une armée ou d’un corps d’armées.

La qualité des formations d’infanterie laisse pourtant à désirer. Jusqu’en 1944, l’Army Air Forces et l’Army Service Forces ont la priorité sur les recrues, au détriment donc de l’Army Ground Forces, qui regroupe les unités combattantes dirigées par McNair. Cela signifie que les conscrits les plus aptes et les plus qualifiés ne rejoignent pas les rangs de l’armée de terre.  En outre, le manque de stabilité du personnel des divisions  complique l’entraînement de celles-ci. En effet, une partie de leurs effectifs partent comme remplacements pour les unités engagées dans le Pacifique et en Méditerranée. Ces divisions, en particulier celles levées après Pearl Harbor, doivent donc perdre du temps à entraîner les nouveaux venus au lieu d’effectuer des manœuvres à de nouveaux échelons, régimentaire ou divisionnaire par exemple. De surcroît, les unités de l’Armée Régulière et de la Garde Nationale (les milices des différents Etats) ne peuvent pas donner aux Etats-Unis assez de divisions pour mener la guerre. De plus, la discrimination à l’égard des Noirs sévit dans l’armée : les Afro-Américains ne peuvent compléter les effectifs des unités combattantes. La seule façon de créer de nouvelles unités rapidement est de disloquer les divisions existantes et de verser aux nouvelles formations des officiers compétents et du personnel entraîné. Tout ceci n’est pas forcément de nature à former les meilleures divisions possibles. Le manque de place au Royaume-Uni ne facilite pas non plus les ultimes entraînements.

Les troupes qui mèneront l’assaut initial subissent une préparation intensive et méticuleuse sur des sites ressemblant le plus possible aux futures plages de débarquement. C’est ainsi que les Américains établissent un Assault Training Center dans la zone de Woolacombe. De grandes manœuvres sont réalisées à Slapton Sands. L’assaut sur les plages, la destruction des obstacles et des bunkers, l’organisation à l’intérieur des péniches de débarquement sont ainsi mis au point au cours de ces exercices. La 29th US ID, sélectionnée pour mener l’assaut sur Omaha Beach de concert avec la 1st US ID, subit une série d’exercices amphibies. Un premier exercice –Duck I– mené par le 175th Regiment révèle bien des insuffisances. Il semblerait que cela ait influé pour le choix d’un autre régiment de la division, le 116th. On constate un manque d’initiative et d’agressivité, le travail d’équipe fait défaut, beaucoup trop d’hommes sont malades et le tout s’est opéré dans une grande confusion. Gerow, alors à la tête du 5th US Corps qui devra mener l’assaut sur Omaha Beach, tire plusieurs enseignements de ce fiasco : les défenses adverses doivent être anéanties par un bombardement aérien et naval et le moral des défenseurs doit absolument être sérieusement ébranlé, faute de quoi les équipes du génie s’avèreront incapables de débarrasser les plages des nombreux obstacles aménagés par les Allemands. Le 116th Regiment réalise pour sa part trois exercices, Duck II, Fox et Fabius I, ces deux derniers de concert avec la 1st US ID. Du 27 au 31 mars, la 4th US ID réalise l’exercice Beaver avec des éléments de la 101st Airborne lâchés de camions à l’arrière de la plage. L’exercice Tiger se termine pour sa part en tragédie à la suite de l’intervention de vedettes S-Boote de la Kriegsmarine.

L’entraînement vise à pallier le manque d’expérience qui est un autre défaut de l’US Army. Les seules unités prévues pour Overlord à avoir combattu sont les 1st et 9th US ID, la 82nd Airborne Div. et la 2ndArmored Div. Notons cependant que de nombreuses unités britanniques mais aussi allemandes, y compris des unités de premier ordre comme la 12. SS Panzer-Division « Hitlerjügend », sont tout aussi novices. L’idée d’une US Army composée que de jeunes recrues inexpérimentées jetée en pâture à une Wehrmacht uniquement formée de vétérans ne repose sur rien de véridique. En revanche, si les soldats sont novices dans de nombreuses unités des deux camps, l’encadrement des divisions allemandes est souvent excellent alors que les officiers américains sont rarement aguerris. Mais  l’idée de la qualité comparative des officiers des deux camps à l’avantage des Allemands est également en partie discutable.

Un commandement de qualité mais peu d’officiers ont été mis à l’épreuve

         L’expansion rapide de l’armée américaine pose la question de la qualité de son encadrement. Avant 1940, on ne compte aux Etats-Unis que 14 000 officiers de l’armée régulière en service actif, plus 22 000 servant au sein de la Garde Nationale. Il faut donc avoir recours à une grande partie des 180 000 officiers de réserve pour mettre sur pied les nouvelles unités. L’US Army dispose pourtant d’un noyau d’officiers très compétents et expérimentés qui savent préparer leurs soldats au combat. Des hommes comme Patton et Bradley sont d’excellents chefs d’armées, qui ont fait leurs preuves en Méditerranée, de même que nombre d’officiers servant dans les échelons inférieurs de la hiérarchie. Dans les autres unités, le commandement n’a pas encore subi le test du combat et certains officiers incompétents sont encore en poste. On peut penser notamment au général Landrum, le commandant de la 90th US Infantry Division, surnommé « Oral Null » par ses hommes en raison de ses difficultés à communiquer, et dont on peut se demander s’il est un meneur d’hommes apte à diriger une division au feu. Toutefois, l’armée américaine bénéficie de généraux pragmatiques, parfois audacieux, souvent très professionnels, qui n’ont rien à envier à leurs homologues allemands. C’est toutefois au niveau des officiers subalternes et des sous-officiers que l’US Army est très inférieure en qualité à la Wehrmacht. Toutefois, ces deux armées ont en commun de laisser une grande initiative aux subordonnés. En outre, les officiers supérieurs américains sont partie prenante d’une hiérarchie interalliée très efficace et coordonnée sous le commandement inspiré de Dwight David Eisenhower. Bien plus, ils disposent d’un outil de combat assez impressionnant.

Une armée nombreuse

        La quantité ne fait pas défaut en ce qui concerne les ressources humaines. Celles-ci sont impressionnantes. En dépit de l’engagement des Etats-Unis dans le Pacifique et en Méditerranée, 1,5 millions de soldats et 19 divisions de l’US Army se trouvent au Royaume-Uni en juin 1944, prêts à déferler sur le continent. Contrairement aux Allemands, toutes les divisions sont à plein effectif, soit 15 000 hommes pour une Infantry Division, 50 000 si on prend en compte la tranche divisionnaire, c’est à dire en incluant les troupes de soutien de la logistique affectées à chaque division en ligne. D’autres unités, à l’entraînement, attendent de pouvoir débarquer en France dans les mois qui suivent. Au total, 21 divisions sont engagées en Normandie. En outre, l’armée américaine dispose d’une pléthore d’unités indépendantes non endivisionnées. Ces dernières sont conséquentes puisque, le 1er janvier 1944, on dénombre des centaines de bataillons indépendants : 116 pour l’artillerie lourde, 112 pour l’artillerie de campagne, 64 pour les chars et 78 de Tanks Destroyers. Le 6 juin 1944, 78 000 remplaçants sont disponibles au Royaume-Uni, prêts à combler les pertes. Si on peut remettre en cause le système de remplaçants alors en vigueur, l’armée américaine a donc la possibilité de combattre plus longtemps et de frapper plus que les autres armées qui vont être engagées dans la bataille. Contrairement aux Allemands, qui ont subi d’immenses pertes en hommes, surtout à l’Est, les Américains sont en mesure d’engager leurs hommes les plus jeunes et les plus physiquement aptes.

Des troupes d’élite et des unités spéciales pour le D-Day

             Contrairement aux Britanniques, spécialistes en commandos de tout genre, l’armée américaine n’aime pas le concept de troupes d’élite qui pourraient agglomérer l’ensemble des meilleurs soldats au détriment des autres formations. Il reste que, au cours de la Seconde Guerre mondiale, un jeune américain a deux possibilités de se retrouver sous les drapeaux : attendre la conscription ou devancer l’appel en se portant volontaire pour la guerre et choisir ainsi l’arme dans laquelle on sert pour la durée du conflit. Les recruteurs des forces aéroportées américaines sont particulièrement à l’affût de jeunes gens solides pour cette branche si spécifique de l’armée. Volontaire, le parachutiste américain touche une prime de 50 $ pour chaque saut de combat. Certains vétérans ne cachent pas que l’appât du gain n’a pas été sans motiver leur souhait de rejoindre les forces aéroportées. Les candidats retenus subissent un entraînement de première qualité, qui en fait effectivement des soldats d’élite. L’épreuve du combat est pourtant nécessaire. En la matière, seule la 82nd US Airborne est expérimentée, alors que la 101st US Airborne effectuera son premier saut de combat dans la nuit du 5 au 6 juin 1944.

           Outre les aéroportés, les bataillons de Rangers, unités de commandos américains, sont également des forces d’élite. Les premiers Rangers, commandés par le major Darby,  s’entraînent en Ecosse avec les commandos britanniques. Le 6 juin 1944, deux bataillons de Rangers, les 2nd et 5th,  participent à l’assaut initial. Ces deux unités sont regroupées au sein du Provisional Ranger Group placé sous le commandement du lieutenant-colonel Rudder.

Des troupes spéciales du génie

Parallèlement, des unités spéciales, que l’on ne peut en aucune façon considérer comme troupe d’élite, sont mises sur pied en vue du débarquement. Sur les plages américaines, la NCDU (Naval Combat Demolition Unit), dont les hommes sont chargés d’explosifs, est chargée de détruire les obstacles. Avec des sapeurs d’unités de génie (Engineer Combat Battalions), les hommes du NCDU forment une SPETF (Special EngineerTask Force) pour Omaha et une BODP (Beach Obstacle Demolition Party) pour Utah. Ces deux unitéscomptent chacune plus de 1 000 hommes. Le 6 juin, l’US Army compte aussi des ESB (EngineerSpecial Brigades), ou brigades spéciales du génie. De nombreuses tâches leur sont assigné au moment de l’assaut et lors de la phase de consolidation de la tête de pont. Les ESB doivent ainsi soutenir les vagues d’assaut puis établir des dépôts, établir les installations nécessaires au déchargement du matériel et des véhicules ainsi qu’à l’arrivée et à l’évacuation des troupes.

             Enfin, il convient de souligner que les régiments désignés pour mener l’assaut amphibie sur les plages normandes à l’aube du 6 juin sont sensiblement renforcés. Un régiment d’assaut prend la dénomination de Regimental Combat Team(RCT), c’est-à-dire un régiment d’infanterie, renforcé par diverses unités de soutien, notamment d’artillerie, du génie ou des blindés. Le régiment dépasse alors les 4 000 hommes, particulièrement bien équipés.

Un équipement moderne standardisé de qualité et disponible en abondance

L’abondance de matériel mis à la disposition des GI’s est impressionnante. La préparation du débarquement en Normandie met en œuvre une logistique considérable. Le matériel acheminé au Royaume-Uni depuis les Etats-Unis dans le cadre du plan Bolero va dépasser les 2 millions de tonnes par mois, un total stupéfiant. 130 000 véhicules américains sont assemblés en Angleterre. En six mois, le déploiement de l’armée américaine nécessite l’affrètement de 9 225 trains totalisant la bagatelle de 950 000 wagons.

Contrairement à ce que l’on peut croire, la qualité technique est également souvent excellente, mis à part, dans une certaine mesure, les tanks. Ces derniers, certes dotés d’un armement inférieurs à leurs homologues allemands, sont en revanche très fiables mécaniquement, ce qui est un détail d’importance, et sont conçus avant tout pour l’exploitation et la guerre de mouvement. Les véhicules de transport, devenus des icônes de la Libération dans la mémoire collective, comme la jeep ou le GMC, sont également très bien conçus et, de surcroît, les modèles et les pièces sont standardisées. Ce dernier point est essentiel car il permet de faciliter considérablement la logistique. Qui plus est, ce matériel est de qualité, tout comme l’armement individuel. Certes, la puissance de feu d’une division d’infanterie américaine est inférieure à celle d’une division d’infanterie allemande, mais la quantité de munitions dont elle peut espérer être approvisionnée ainsi que le soutien d’unités diverses sont en sa faveur.

Si le fusil Garand est une arme excellente, on peut déplorer l’absence de l’équivalent des mitrailleuses allemandes MG 34 et 42. Soulignons toutefois l’ingéniosité des concepteurs américains du bazooka, cette arme antichar portative si efficace et si peu coûteuse à produire. Les unités de la logistique, celles chargées de la maintenance des véhicules ainsi que le service de santé sont les mieux équipés de l’époque. Les formations du génie disposent des excellents ponts Baileys et Tradeways en grandes quantités donnant l’avantage aux Américains sur les Allemands pour franchir les coupures humides. L’abondance et la qualité du matériel de communication mettent également l’armée américaine un cran devant les autres armées contemporaines.

Un autre atout de l’armée américaine, lié à l’abondance de son matériel, est son extrême mobilité en raison d’une motorisation générale. Si le déroulement de la bataille permet de vastes manœuvres de formations motorisées, les Américains auront l’avantage sur une Wehrmacht sous-motorisée et hippomobile à 80%. Au final, la puissance matérielle de l’US Army est sans nul doute un des aspects décisifs qui peut permettre aux Alliés de remporter la victoire.

La doctrine et les leçons assimilées

Disposer de matériels de qualité en grandes quantités est une chose, en faire bon usage en est une autre. Une des forces de l’US Army est sa grande capacité à s’adapter aux circonstances et à ses adversaires, à apprendre de ses erreurs passées. Contrairement à ce qui prévaut dans l’armée britannique, cette armée écoute les recommandations venant d’officiers subalternes mais aussi des hommes du rang. Rommel en est conscient, dès le désastre subi par les Américains à Kasserine en février 1943.

La Méditerranée: l’école de guerre de l’US Army

Les Américains veulent frapper du fort au fort, débarquer en France, écraser la Wehrmacht et foncer vers l’Allemagne selon le chemin le plus court et terminer la guerre au plus vite. Ceci suppose une confrontation directe et coûteuse. Les divisions blindées, mobiles, sont chargées d’exploiter la percée une fois celle-ci acquise et ne constituent donc pas le fer de lance de l’armée, à l’instar des Armoured Divisions britanniques ou des Panzer-Divisionnen. La doctrine concernant la lutte antichar constitue un sérieux écueil, que l’expérience acquise en Méditerranée n’a pas permis de remettre en cause. Sur l’impulsion de McNair, les Américains développent le concept de Tank Destroyer. Les pièces antichars doivent détruire les Panzer. Selon les stratèges américains, en effet, outre un éparpillement des moyens blindés, c’est une insuffisance de moyens en canons antichars qui a mené au désastre des Alliés en 1940. Les unités de chars américaines, très mobiles, sont destinées à l’exploitation et au soutien de l’infanterie et doivent éviter la confrontation avec leurs homologues allemands. Pour vaincre la Wehrmacht, il faudra s’appuyer avant tout sur les divisions d’infanteries appuyées par des bataillons de soutien. Toutefois, de nombreux généraux américains sont plus à l’aise dans les tactiques d’infanterie que dans les manœuvres mobiles.

L’intervention des forces américaines en Méditerranée a des retombées avantageuses pour Overlord car elle permet l’acquisition d’expérience et la détection de failles dans l’organisation et la tactique de l’US Army.  L’opération Torch met en lumière la nécessité d’une préparation logistique minutieuse et conséquente pour assurer le succès d’un assaut amphibie. L’entraînement s’avère à cet égard essentiel, d’autant que, en France, l’adversaire sera autrement plus coriace. Les Américains ont appris par la manière forte. Mais ils savent désormais qu’il faut éviter les attaques frontales et que le camouflage est essentiel. Ils apprennent qu’il ne faut pas offrir des cibles fixes à l’artillerie ennemie et qu’il importe donc de bouger dès les premiers tirs. De même, bien que cela semble évident, l’expérience montre l’importance du contrôle des hauteurs. Enfin, il importe d’améliorer nécessité de la coordination interarmes et notamment avec l’aviation. En Sicile, les GI’s découvrent qu’il faut absolument maintenir le contact avec un ennemi en retraite pour empêcher celui-ci de se rétablir sur une nouvelle ligne de front cohérente. Les leçons des débarquements sont aussi mises à profit. Les DUKW sont ainsi employés pour la première fois en Sicile. Le soutien naval pour assurer le succès d’un assaut amphibie est clairement mis en lumière par les expériences de Sicile et de Salerne. En revanche, le commandement allié n’a pas retenu une des plus importantes leçons logistiques acquise par la 9th US ID. Le mouvement de cette dernière par mer s’est bien passé parce que l’intégrité de la division est maintenue et les véhicules transportent tout leur équipement de combat. Pour le D-Day, ce sont les logisticiens qui planifient l’utilisation de l’espace des navires où ils cherchent à maximiser la place disponible au détriment de la cohésion. Par contre, l’expérience pousse à employer des unités de génie dans l’assaut initial pour dégager les obstacles de plages mais aussi pour établir rapidement les infrastructures garantissant l’arrivée du ravitaillement. Il est aussi apparu nécessaire d’employer les parachutistes en masse avec des unités de transports entraînées afin d’éviter des largages dispersés. Pour se prémunir des mécomptes de Sicile où la DCA de la flotte a ouvert le feu sur les escadres de transports alliés, les appareils sont dotées de bandes noires et blanches facilement identifiables. Qui plus est, l’escorte directe de chasse au-dessus de la flotte sera assurée par les P38 Lightning, dont le double empennage ne laisse place à aucune confusion malencontreuse. Enfin, les victoires obtenues en Méditerranée ont un effet certain sur le moral puisque les Allemands ne sont pas perçus comme invincibles. En revanche, le SHAEF commet l’erreur de négliger les leçons des assauts amphibies dans le Pacifique. Certes, les conditions sont très différentes, si on compare une Wehrmacht pouvant recevoir des renforts conséquents à une garnison japonaise définitivement isolée sur une île. Ike, Bradley et leurs QG refusent de tenir compte des conseils de Corlett, le chef du 19th US Corps, vétéran de la lutte contre le Japon et envoyé à cet effet en Angleterre par Marshall.

Dernière marque de la flexibilité de l’US Army dans sa doctrine: la subdivision des divisions blindées en groupements tactiques, les Combat Commands, mais aussi sa faculté de rattacher des unités indépendantes au gré des circonstances. Potentiellement, l’US Army paraît donc, à la veille du Jour J, comme particulièrement souple sur le plan tactique.

US Navy et USAAF : deux atouts essentiels

            En dépit de l’engagement de la majeure partie de ses forces dans le Pacifique et de son implication dans les opérations en Méditerranée, l’US Navy apporte une contribution non négligeable au plan Overlord avec 52 889 marins, près de 200 navires de guerre et environ 2 000 engins de débarquement sur le total impressionnant de 4 000 barges impliquées dans l’opération.

L’USAAF apporte également une contribution non négligeable à l’invasion projetée de l’Europe. 6 080 avions et planeurs américains participent à l’opération Overlord. L’avance technologique acquise contribue largement à accroître l’efficacité de l’arme aérienne alliée. On compte en effet alors bien peu d’avions à réaction allemands tel le Messerschmitt 262, le matériel mis à disposition de l’USAAF étant par ailleurs de qualité. L’aviation se prépare à appuyer les forces terrestres tactiquement dès le Jour J, mais aussi pour les combats visant à l’extension de la tête de pont. Face à la suprématie aérienne alliée, la Luftwaffe s’avère incapable de contrecarrer les préparatifs de débarquement ou de fournir des renseignements adéquats concernant les intentions et le dispositif des Alliés. De surcroît, le succès de l’Oil Plan de Spaatz et Harris commence à porter réellement ses fruits à partir de juin 1944 : ce dernier mois, en effet, la production d’essence s’effondre pour tomber à 52 millions de tonnes contre 156 le mois précédent. A terme, la Luftwaffe risque par conséquent purement et simplement de rester clouée au sol alors même que la production aéronautique allemande bat des records en cette année 1944 : pas moins de 40 000 appareils sortent ainsi des chaînes de montage. La situation apparaît nettement délicate en ce qui concerne le personnel. Faute d’un entraînement adéquat, la qualité des équipages cède en effet le pas aux personnels navigants alliés. L’impact de la suprématie aérienne alliée pourra être ressenti plus directement sur le terrain dans la campagne à venir. La coordination sol-air a fait d’immenses progrès et l’USAAF adopte le principe du bombardement en tapis, le carpet bombing, le premier étant survenu à Monte Cassino au début de l’année 1944. Toutefois, la capacité à repérer les cibles au sol et à communiquer efficacement avec les troupes au sol restent potentiellement des écueils qui pourront s’avérer préjudiciables.

Le système de remplacement des pertes

            Le système américain implique l’arrivée continuelle de remplaçants au sein des unités, ce qui permet de maintenir des effectifs corrects, mais il est en revanche évident que la proportion de soldats expérimentés ne cesse de décroître. En outre, ce système d’arrivée des remplaçants directement sur le front suppose une absence de relève des divisions américaines engagées. Par conséquent, devant l’absence de mise au repos, l’armée américaine prend le risque de multiplier les psychoses de guerre. Il convient aussi que les estimations des pertes dans la campagne future ne soient pas erronées. S’il y a plus de pertes qu’escomptées au sein de l’infanterie, où trouver les remplaçants ? Notons également que la ségrégation raciale à l’égard des Noirs alors en vigueur au sein de l’US Army empêche le recrutement de soldats de couleur pour combler les pertes. Les Afro-Américains sont certes mobilisés, mais dans des unités distinctes, et principalement dans des unités affectées à la logistique.

Les forces blindées américaines

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La division blindée de type « lourd » dispose de 14 620 hommes, 232 chars moyens Sherman, 158 chars légers Stuart, 3 630 véhicules, 54 canons automoteurs. A la suite de l’expérience acquise en Méditerranée, les nouvelles unités formées sont plus petites mais mieux équilibrées en termes de rapport blindés/fantassins. Leurs effectifs se montent à 10 937 hommes, 3 bataillons d’infanterie, 168 chars Sherman, 86 chars Stuart, 2 653 véhicules, 54 canons automoteurs. Les divisions blindées américaines s’articulent autour de groupements tactiques interarmes dénommés Combat Commands. Ceux-ci sont généralement au nombre de trois, les Combat Commands A et B, qui opèrent face à l’ennemi, et le Combat Command R, déployé si nécessaire, tenu en réserve. Bien que souple, ce système de groupe de combat américain reste très planifié et ne se compare pas à une organisation ad hoc gardant son efficacité dont les Allemands ont le secret. Les Armored Divisions restent moins flexibles et manquent d’infanterie comparées aux Panzer-Divisionen. Elles manquent en outre de puissance offensive, mais leur rôle est avant tout l’exploitation.

Sans compter les réserves, les divisions blindées et les bataillons indépendants qui vont être engagés en Normandie alignent plus de 3 200 tanks et Tanks Destroyers.

L’artillerie américaine

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L’US Army dispose d’une artillerie de premier ordre en mai 1944. L’artillerie américaine possède en fait le système de contrôle le plus avancé du monde et sa mobilité lui permet d’emboîter rapidement le pas des formations motorisées. Sa capacité à concentrer ses tirs –le TOT (Time on Target)– et les observateurs, terrestres ou survolant le champ de bataille à bord de Piper Cub, font d’elle une pièce maîtresse de l’armée américaine. L’artillerie peut donc procéder à des concentrations de feux ou à des barrages roulants. Le matériel est de qualité et consiste essentiellement en des obusiers de 75 mm, des canons de 105 mm et de 155 mm (le « Long Tom »), mais il existe aussi des pièces plus lourdes de 240 mm. Des pièces de 4,5 et de 8 pouces sont également dans l’arsenal américain. L’artillerie antichar est en revanche moins bien dotée puisqu’elle aligne des pièces de 57 mm et de 76 mm, efficaces à courtes distances, mais dont la puissance de pénétration est insuffisante contre certains Panzer. La DCA est puissante et nombreuse et peut sembler inutile devant la toute puissance de l’aviation alliée. Comme son homologue allemande, elle est cependant en mesure prendre à partie avec une redoutable efficacité des objectifs terrestres.

Innovations pour le D-Day

L’armée américaine met au point ou adopte des Britanniques un matériel spécifique pour le D-Day. C’est le cas notamment des célèbres chars Sherman amphibies Duplex Drive, pourvus d’une jupe et d’un système de propulsion adapté. Un système d’étanchéisation des véhicules est également mis au point. L’US Navy adopte ou améliore pour sa part un large éventail de barges de débarquement adaptées aux différentes tâches. Les innovations sont de tous ordres. Les troupes d’assaut sur les plages perçoivent un masque à gaz porté dans un étui en caoutchouc étanche mis au point pour le débarquement ainsi qu’un brassard de détection antigaz, les vêtements étant par ailleurs imprégnés d’une matière contre les gaz. Un gilet d’assaut pourvu de poches nombreuses permettant d’emporter un surcroît de matériel est également conçu puis distribué en partie aux troupes destinées à mener l’assaut. On connaît aussi la distribution de jouets d’enfants, les fameux criquets, au sein de certaines unités de parachutistes.

Le confort du GI

L’armée américaine qui va partir en campagne en Normandie est alors l’armée qui offre le plus de confort à ses soldats. Outre la multiplication d’un petit équipement individuel qui rend la vie des plus pratiques, l’uniforme est seyant et confortable, la tenue de sortie élégante et la paye du simple soldat nettement supérieure à celle des autres combattants alliés. Uniformes et équipements, produits en masse, sont disponibles en quantité et régulièrement changés si besoin. En outre, les camps offrent la possibilité au GI’s d’acheter divers impedimenta qui agrémentent le quotidien grâce à des magasins spécifiques, les PX. Pour avoir moins le mal du pays, on assure à l’ensemble des conscrits américains la fourniture de doughnuts et de Coca-Cola. Cinéma et spectacles divers sont également mis à contribution pour asseoir le moral de l’armée. Les GI’s savent aussi qu’ils peuvent compter sur un service de santé efficace et bien organisé, qui contribuera sauver bien des vies.

Le bocage normand : une donnée oubliée ?

Les planificateurs n’accordent qu’un intérêt secondaire aux particularités du bocage normand. L’entraînement en Angleterre se focalise sur le D-Day. La réalité de la topographie et de la végétation normandes ne sont bien évidemment pas ignorées. Mais on peut se demander si l’impact réel sur les opérations futures est clairement perçu au plus haut niveau. Une surestimation de ses capacités ainsi que son corolaire, une sous-estimation de l’adversaire, peuvent causer des déconvenues. Il reste que l’US Army, qui doit réaliser une percée dans le sud du Cotentin et foncer vers la Bretagne pour s’emparer de ses ports, devra au préalable traverser un terrain peu favorable à la manœuvre et à la guerre mobile pourtant prônées au sein des formations blindées.

Divisions américaines engagées en Normandie

  • 21 divisions de l’US Army participent à la bataille de Normandie :
  • – 2 divisions aéroportées : 82nd et 101st US Airborne Divisions
  • – 6 divisions blindées : 2nd, 3rd, 4th, 5th, 6th et 7th US Armored Divisions
  • – 14 divisions d’infanterie : 1st, 4th, 5th, 8th, 9th, 28th, 29th, 30th, 35th, 79th, 80th, 83th et

  90th US Infantry Divisions

Motivation

            On peut sérieusement se poser la question de la motivation des GI’s qui partent au combat à la veille du D-Day. Les considérations patriotiques sont bien lointaines. De même, bien que démocrates et farouchement attachés à l’idée de liberté, les Américains, pour la plupart non volontaires, sont loin d’être prêts à mourir pour cet idéal. Les officiers supérieurs déplorent d’ailleurs le peu de succès de la propagande mettant en avant la défense des droits de l’homme et la libération de l’Europe. Ce qui compte avant tout c’est de rester en vie et de rentrer au plus vite chez soi. Le meilleur moyen est d’accepter le combat et de vaincre l’ennemi en France, chemin le plus direct qui mène à l’Allemagne où se terminera la guerre.

Conclusion :

Certes, les Allemands ont l’avantage de la défense, ce qui relativise la supériorité numérique en faveur des GI’s. Mais l’US Army s’est sérieusement préparée à la bataille décisive qui s’annonce. Elle est également particulièrement efficace dans le domaine du renseignement, une donnée essentielle en temps de guerre. L’opération de déception  Fortitude tient ici une importance cruciale dans le succès de l’opération et l’acquisition par les Alliés d’un rapport de force favorable. Elle est aussi capable de faire preuve d’une grande endurance et, donc, de supporter les contraintes d’une longue campagne. Au final, si l’US Army n’est pas encore une machine de guerre parfaite, elle reste toutefois nettement supérieure à l’armée américaine engagée en Tunisie en 1942-1943. A priori, elle possède les ressources et les qualités pour mener à bien la rude tâche qui lui incombe.