8th Army 1941-1943 (3)

Un matériel et un équipement abondant plus efficaces que généralement admis

La supériorité qualitative du matériel allemand, et plus particulièrement dans le domaine des blindés et des antichars, est souvent l’explication première retenue pour analyser l’ascendant tactique pris par le DAK sur la 8th Army. C’est aller un peu vite en la matière. Certes, l’insuffisant canon de 2 livres qui arme la plupart des tanks britanniques (Valentine, Matilda, Cruisers divers dont le Crusader) et qui est en dotation au sein des régiments antichars pendant plus d’un an et demi de guerre en Afrique. Toutefois, le 2 livres est peu à peu supplanté à partir de Gazala au printemps 1942 par l’excellente pièce de 6 livres, qui soutient la comparaison avec le Pak 38 allemand. Ce nouveau canon équipe ensuite des Crusader en nombre de plus en plus important bien que l’étroitesse et la configuration de la tourelle ne laisse alors plus la place qu’à deux hommes. C’est également à partir de Gazala que rentre en lice le char américain M3 Lee/Grant doté d’un canon de 75 mm en casemate dont l’allonge de tir permet d’engager les Panzer à distance. Un saut qualitatif est franchi avec l’intégration de M4 Sherman américains pour la seconde bataille d’El Alamein. Ce char moyen, armé d’un 75 mm en tourelle cette fois-ci, surclasse enfin tous les engins dont dispose l’adversaire, mis à part la quarantaine de Panzer IV F2 à canon long de 75 mm L/43.

Dans le domaine de l’artillerie, l’excellente pièce polyvalente de 25 livres est disponible en quantité. Elle est également apprécié par les Germano-Italiens, qui ne s’y trompent pas, n’hésitant pas à la réemployer à leur profit. Il en va de même pour les multiples camions en dotation au sein de la 8th Army : Morris, Ford, Chevrolet, Bedford, Fordson … mieux adaptés aux conditions du désert que leurs homologues allemands et que l’ennemi réutilisera dans ses rangs par milliers. Les transporteurs de chars qui préservent la mécanique et le train de roulement des tanks sont également apprécié. Les chenillettes Bren Carrier rendent de leur côté bien des services, du transport des munitions à la traction des antichars en passant par l’emport de troupes d’assaut. Les automitrailleuses de divers modèles, Marmon-Herrington, Humber ou Daimler, sont de bonne facture et s’avèrent efficaces en terrain sablonneux. Leur armement peut faire parfois faire pâle figure vis à vis de leurs homologues allemands, mis à part le Daimler Mk II équipé d’un canon de 2 livres.

L’équipement individuel n’est pas en reste. Les tenues khaki, issues de l’expérience coloniale, témoignent du savoir-faire britannique en la matière. Encore une fois, les forces de l’Axe ne se privent pas pour réutiliser les stocks qui tombent entre leurs mains. L’armement individuel, fusil-mitrailleur Bren, fusil Lee-Enfield Mk III et mitraillette Thompson, et l’armement collectif, mitrailleuses Vickers et mortiers, sont tout à fait satisfaisant.

Certains écueils sont néanmoins décelables. Le moindre n’est pas la fragilité des bidons d’essence en métal si mal conçus qu’ils se brisent aisément, entraînant la perte non négligeable d’une partie du précieux carburant. Une fois n’est pas coutume, ce sont les ingénieux jerrycans allemands qui sont réutilisés par les Britanniques avant d’être copiés. La pièce antiaérienne de 3,7 Inch offre un autre aspect du problème que peut poser un matériel britannique et de la supposée infériorité de celui-ci.

L’équipement et le matériel de la 8th Army sont loin d’être toujours surpassés ou de mauvaise qualité, d’autant que la situation est très loin d’être excellente dans le camp adverse. On constate par ailleurs l’importance du matériel américain, particulièrement dans le domaine crucial des blindés.

Des atouts non négligeables pour autant

En dépit de ces réserves constatées, il est plusieurs domaines dans lesquels la 8th Army excelle. On observe ainsi la maîtrise des opérations dans les profondeurs du désert par le LRDG et les autres « armées privées » évoquées précédemment (voir les articles de mon blog). On peut affirmer que la 8th Army s’avère excellente au niveau logistique. Les offensives d’O’Connor en décembre 1940 (Compass), de Cunningham en novembre 1941 (Crusader) et de Montgomery en octobre 1942 (Lightfoot) sont déclenchées au bénéfice d’une préparation logistique adaptée et réfléchie. Elle ne constituent en aucune manière des avances téméraires sans aucun égard vis à vis de la question du ravitaillement, pratique dangereuse à laquelle Rommel s’est risqué à plusieurs reprises : reconquête de la Cyrénaïque en mars 1941, contre-attaque en février 1942, avance en Egypte fin juin 1942, Alam Halfa en août 1942. L’immense base logistique constituée peu à peu en Egypte, notamment dans le Delta, prend ici toute son importance. Et c’est tout le mérite d’Auchinleck et de ses subordonnés d’avoir su la préserver mais aussi d’avoir surmonté le chaos logistique qui a suivi la retraite opérée vers El Alamein après la chute de Tobrouk. Décriés lorsqu’on les compare à ceux de l’armée de Rommel en matière de récupération du matériel endommagé sur le terrain, les services d’intendance de la 8th Army, RASC et RAOC, n’en effectuent pas moins des prouesses et un travail remarquable, le moindre n’étant pas le maintien d’une base logistique viable en Egypte après le flottement consécutif à la défaite de Tobrouk.

L’opportunisme est pourtant parfois de mise. Ainsi, en décembre 1940, le raid de cinq jours envisagé d’abord par O’Connor et Wavell, son supérieur au GQG du Moyen-Orient, se mue en conquête de la Cyrénaïque qui aboutit à la destruction de la 10ème armée italienne à Beda Fomm en février 1941.

Si la poursuite opérée par la 8th Army après Alamein et un échec dans la mesure où Rommel parvient in fine à rallier la Tunisie, elle représente en revanche un chef d’œuvre logistique à mettre au crédit de l’état-major du Moyen-Orient du général Alexander. Cette donnée logistique impose d’ailleurs son tempo à la poursuite, explique l’importance de Benghazi puis de Tripoli pour le ravitaillement et explique également la relative modestie des effectifs de Monty en première ligne si on compare ceux-ci à l’ordre de bataille au 23 octobre 1942 à El Alamein.

Les renseignements constituent un autre atout notable Les différents commandants au Moyen-Orient et les chefs de la 8th Army bénéficient de l’appoint non négligeable mais parfois surestimé des informations fournies par ULTRA. Ne retenons que quelques exemples pris pendant la bataille d’El Alamein pour illustrer notre propos. Le 29 juin, dans la nuit, Auchinleck est informé par ULTRA des intentions de Rommel : celui-ci va poursuivre son attaque le 30 juin à partir de 3 heures du matin et l’axe principal de son effort se situera au sud de la position d’El Alamein et consistera en un vaste mouvement tournant au sud de Bab El Qattara. L’imminence de l’attaque ennemie est transmise aux unités de la 8th Army sur le terrain. ULTRA apprend ensuite d’un message codé de la Luftwaffe que celle-ci doute que l’armée de terre sera en place à temps pour mener son attaque comme prévu. En effet, la 90.Leichte se trouve encore à 20 kilomètres d’El Alamein tandis que la 21.Panzerdivision est stoppée pour cause de pénurie de carburant. La Luftwaffe n’est pas logée à meilleure enseigne puisqu’une tempête de sable l’empêche de se déployer sur des terrains plus en avant. A 4 heures, Bletcheys Park informe Auchinleck que l’évolution de la situation pousse Rommel à modifier ses plans et qu’en conséquence l’attaque débutera probablement à 1 heure le 1er juillet. ULTRA complète ses informations en décryptant d’autres messages de la Luftwaffe : on attend de celle-ci qu’elle envoie des vague d’appareils pour soutenir l’assaut sur El Alamein entre 4 et 6 heures de l’après-midi le 1er juillet.

Le matin du mercredi 1er juillet, Bletchey Parks informe Le Caire que la Panzerarmee Afrika demande d’urgence l’acheminement de 10 000 cartes des plus grandes villes égyptiennes du Delta. Deux jours plus tard, Auchinleck reçoit une autre information d’importance de la part d’ULTRA. Un message décodé d’Enigma révèle en effet les intentions de Rommel : en dépit de pertes sévères, il est décidé à renouveler l’assaut dans le secteur d’El Alamein et couper la route côtière. ULTRA apprend également que l’ennemi a appris qu’Alexandrie est sur le point d’être évacuée. Le lendemain, 4 juillet, Bletchey Parks n’envoie pas moins d’une centaine de messages Enigma décodés au Commandant en Chef au Moyen-Orient. La valeur de ces renseignements est incalculable. Outre des détails d’ordre tactique, Auchinleck est informé de la situation des colonnes de ravitaillement ainsi que des routes qu’elles empruntent, de la position des postes de commandement et des états-majors, de la position et de la force des unités ennemies ainsi que des pertes et des intentions de ses adversaires. Auchinleck n’a pas manqué de reconnaître toute l’importance de ces messages et a même estimé que sans ces informations Rommel aurait probablement atteint Le Caire.

Les jours suivants, Auchinleck apprend que Rommel se met temporairement sur la défensive afin de renforcer son dispositif et améliorer sa situation logistique avant se repartir à l’attaque. Le 7 juillet, ULTRA informe Auchinleck de l’arrivée de l’Infanterie Regiment 382, de la 164.Infanterie Division, en provenance de Crète. Le lendemain, un rapport décodé d’Enigma permet d’apprendre que Rommel a concentré ses meilleures troupes dans le secteur sud du front. Le 9 juillet, un bataillon de la 26th Brigade de la 9ths Australian Division est informé qu’il doit s’emparer des points 23, 26 et 33, de la crête de Tell El Eisa et de la gare du même nom. Seuls quelques officiers savent que l’objectif est en fait la destruction de la compagnie de renseignement 56 du capitaine Seeböhm, la compagnie la plus importante de l’unité 621 pour Rommel. La guerre des renseignements prend une nouvelle tournure défavorable pour Rommel le 12 juillet quand les Britanniques commencent à déchiffrer le code Enigma « Scorpion » utilisé pour les messages radio entre la Luftwaffe et la Panzerarmee Afrika, l’Afrika Korps et les divisions de Panzer. Cet exploit est accompli par des décrypteurs établis à Héliopolis, près du Caire. Cette source d’information renseigne les Britanniques sur les intentions de la Luftwaffe et fournit de précieuses indications sur les mouvements des unités blindées allemandes. Le même jour, pour la deuxième fois en 24 heures, un navire côtier italien est envoyé par le fond au large de Mersa Matrouh après qu’ULTRA ait décodé un message d’Enigma informant de l’envoi de carburant à RommEl Alamein la voie maritime.

Le vendredi 7 août, l’Intelligence Service est horrifié d’apprendre que Montgomery, à peine arrivé au front, déclare avec conviction qu’il va vaincre Rommel car il connaît ses intentions. On craint alors que l’ennemi comprenne qu’Enigma est décodée ! Au milieu du mois d’août, les services de renseignements britanniques informent Alexander que Rommel est satisfait de l’état de son ravitaillement et qu’il estime que la pleine lune du 26 août constitue le jour idéal pour lancer son attaque. Le Commandant en Chef au Moyen-Orient est également informé que l’ennemi a décidé de suspendre ses reconnaissances aériennes dans le secteur de la Dépression de Qattara afin de ne pas rendre les Anglais trop suspicieux. Peu après la réception de ces précieuses informations, la RAF et la Royal Navy entreprennent de causer le chaos sur la route de ravitaillement maritime des forces de l’Axe en Afrique. Devant l’insistance de Rommel, une vaste opération de ravitaillement en carburant est mise au point et il est prévu que pas moins de 20 navires doivent apporter du ravitaillement en Afrique entre le 25 août et le 5 septembre. Le 30 août, Alexander apprend que Rommel n’a reçu que 100 tonnes de carburant sur les 24 000 promises et que ses stocks ne lui permettent d’envisager que six jours de bataille. Le 1er novembre, Betchley Parks décode un long message de Kesselring à l’OKW dans lequel il demande qu’une enquête soit menée pour savoir si des informations n’ont pas été transmises par inadvertance à l’ennemi en raison d’un manque de rigueur dans les liaisons radio, d’une trahison de la part des Italiens ou d’un possible décryptage des codes d’Enigma. La destruction de six navires ravitailleurs italiens en un temps très rapproché semble en effet très suspecte aux yeux de Kesselring.

 

Voir mon article dans 2e Guerre Mondiale Magazine N°56: « La 8th Army britannique dans la guerre du désert »

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