Recension « La Course au Rhin (25 juillet-15 décembre 1944) », Nicolas Aubin (Economica, 2018)

Nicolas Aubin, La Course au Rhin (25 juillet-15 décembre 1944). Pourquoi la guerre ne s’est pas finie à Noël?, Economica, 2018, 512 pages

 

Ce livre comble, non sans une certaine réussite, une lacune historiographique francophone et il est le bienvenu car, même si tous ces affrontements ont été bien décrits dans des ouvrages étrangers ou dans des hors-série des revues hexagonales, il n’existe pas de synthèse en français de cette partie de la campagne de 1944, pourtant cruciale (alors qu’on ne compte plus les livres en français consacrés à la Normandie et aux Ardennes, voire, dans une moindre mesure, à Arnhem, aux Vosges et au débarquement en Provence). Il n’était pas facile d’écrire un synthèse complète sur tant d’opérations et tant de problématiques: objectif rempli. Les 150 premières pages traitent de stratégie et de doctrines, mais surtout de la fin de la bataille de Normandie (un mois, tout de même…). Le livre est dense car l’auteur dispose d’encore 350 pages pour le reste, ce qui fait que les détails ne manquent pas: on ne survole aucune question, et c’est un des points forts de l’ouvrage. Par ailleurs, autre point apprécié, l’auteur nous gratifie de nombreuses réflexions d’ordre stratégique ou opérationnel, ainsi que de données chiffrées nombreuses et pertinentes. Tout au long de l’ouvrage, N. Aubin ne manque pas de nous présenter les diverses options offertes aux Alliés au moment cruciaux de la campagne ainsi que celles des éventuelles occasions perdues. Enfin, une dernière partie, intéressante aussi, s’intitule « Enseignements et réflexions », où il est beaucoup question de commandement.

C’est d’ailleurs un sujet sur lequel je rêvais d’écrire. C’est chose faite par un autre, et plutôt bien faite (en dépit des réserves qui vont suivre), mais je ne suis pas quelqu’un de la trempe de certains historiens, prompts à dénigrer un auteur dès lors qu’il s’intéresse et écrit sur mes sujets de prédilection.

Les opérations sont bien décrites, le propos bien documenté. Le texte se lit bien (même si on décèle quelques tics de langages à peu de distances), d’autant qu’il est agrémenté de témoignages et de citations (peut-être pas assez pour le simple soldat, ce que N. Aubin et ses pairs méprisent sous le vocable de « pop history »). Le plan est également bien organisé. Indubitablement, N. Aubin connait le sujet qu’il traite.

Passons aux problèmes décelés, en commençant par quelques erreurs de détails, qui ne nuisent cependant pas à la qualité de l’ensemble, même si elles sont inattendues pour une production qui se veut soignée… On est surpris qu’une maison d’édition qui se veut spécialisée et à la pointe de l’histoire militaire et un auteur qui me semble bien prétentieux se laissent à des approximations de terminologie : Aubin parle de Dakota (alors que la version militaire du DC3, le C-47, est surnommé Skytrain, ce qui est bien connu par tous les passionnés) ; idem pour le soi-disant « Hetzer » (un terme a priori d’après-guerre : il s’agit en fait du Panzerjäger 38 (t)) (ou7,5 cm PaK 39 L/48 auf Panzerjäger 38(t) (Sd.Kfz. 138/2)); l’auteur ose comparer le paysage de haies anglais avec le bocage normand, sans doute parce que, contrairement à moi, il connaît très mal la Basse-Normandie et/ou l’Angleterre : point de chemins creux avec haies épaisses outre-Manche : non, rien de comparable avec ce qui attendait les forces alliées (et pas seulement dans le bocage du Cotentin, voire la Suisse normande, n’en déplaise à ceux qui connaissent très mal la Normandie) ; la 10. SS –Panzer-Division est appelée « Frunsberg » au lieu de « Frundsberg » (une erreur qui est aussi la mienne dans un chapitre d’un de mon « Les Divisions du Débarquement), mais l’erreur se répète tout au long du livre, ce qui signifie donc qu’il ne s’agit pas d’une étourderie ; Patton n’est pas le général au revolver « à crosse de nacre », mais à crosse d’ivoire, un détail bien connu pour qui s’intéresse au front de l’Ouest et qui a lu mes livres (bizarre avec D. Feldmann qui est présenté comme un relecteur exigeant…) ; etc.  Certes, en ce qui concerne les erreurs, N. Aubin est moins médiocre que dans Infographie de la Seconde Guerre mondiale où il a multiplié les inexactitudes (dont le succès est tout de même mérité à mes yeux, même si cela ne va pas améliorer son ego), mais le lecteur lambda n’y verra que du feu.

Ces erreurs de détails ne touchent pas au fond, mais donnent une impression de manque de sérieux, heureusement indécelable par l’immense majorité des lecteurs potentiels.

En revanche, à trop vouloir prendre le contrepied de ce qui est admis, nombre de conclusions ou d’affirmations un  peu trop péremptoires me paraissent erronées ou hasardeuses.

Avant d’aborder le vif du sujet, page 45, N. Aubin, qui est un béotien sur l’Afrikakorps (il me l’a avoué lorsqu’il a recensé mon livre éponyme publié en 2013), ose écrire, à propos d’El Alamein, en parlant de Montgomery: « Le général était alors parvenu à réussir l’impensable: détruire, en attirant à lui les groupes mobiles ennemis, l’armée de l’Axe sans même l’encercler ». Et de citer le livre de C. Mas (à l’excellente iconographie et cartographie, au texte certes réussi car émanent d’un indéniable spécialiste, mais en rien de réellement novateur; je n’ai par ailleurs jamais compris son mépris à mon égard…). C’est oublier les nombreuses unités italiennes déployées au sud du front, et de fait encerclées faute d’avoir pu se replier suffisamment vite, c’est oublier que Rommel a dû se maintenir à El Alamein plus longtemps que voulu sur ordre du Führer, c’est oublier que réduire la force blindée adverse presque à néant n’est pas une nouveauté dans le désert (La 8th Army puis le DAK au cours de « Crusader »; la 8th Army pendant la bataille de Gazala), c’est oublier que l’idée d’attirer les Panzer dans « un piège antichar » est bien connu depuis des lustres (il n’a pas fallu attendre 2012…). Passons…

Comment peut-on admettre raisonnablement que ne pas prendre Brest d’assaut n’aurait pas signifié davantage de moyens ailleurs, particulièrement en munitions? Sans parler des effectifs détournés pour le siège… Si Anvers est pris avec son embouchure dégagée, la stratégie des Festung de Hitler se serait avérée caduque affirme l’auteur. Oui, mais justement ce ne fût pas le cas ! Hitler a décidé de la meilleure stratégie. Sans parler des avantages évidents qui auraient découlé du renoncement à la stratégie des Festung pour la logistique alliée… L’auteur, qui se veut précisément le spécialiste de la logistique (son livre sur le sujet est en effet une réussite), affirme que le problème du ravitaillement allié tient en grande partie dans son matériel, en particulier les modèles de camions, ainsi que la trop grande distance : un argument spécieux qui aurait volé en éclat avec le contrôle rapide (et sans destructions) des ports de la Manche et d’Anvers, ce qui n’était pas prévu.

Les conclusions sont plusieurs fois erronées (à mes yeux, mais mon opinion est bien entendu discutable: le tout est de ne pas être trop affirmatif, surtout lorsque le propos n’a vraiment rien d’évident). Envisager de contourner le flanc de la 7. Armee en Normandie comme le font Monty et Bradley, c’est très différent de caracoler en profondeur, comme le fera Patton, et, plus encore, d’encercler l’ennemi. Et la conclusion de N. Aubin est contredite par l’opération « Bluecoat » : la logique de cette offensive n’est pas de soutenir « Cobra »et d’attirer les réserves allemandes (à ce stade, « Cobra » a déjà réussi et les 2. et 116. Panzer sont face aux GIs), mais elle est envisagée comme une opportunité pour percer et contourner l’armée allemande (et ce n’est pas ce qui se passe…).

Nicolas Aubin souligne que les Allemands, accrochés à leur système défensif en septembre-octobre, pour la première fois depuis le D-Day, réussissent à se constituer des réserves opérationnelles de Panzer, ce qui avait été impossible en Normandie. Quelle appréciation bien rapide ! Il semble oublier qu’à l’automne 1944, toutes les divisions d’infanterie sont en ligne, et ce en nombre suffisant pour retirer du front quelques unités mobiles, alors que ce n’était pas le cas en Normandie où la majeure partie des formations d’infanterie gardent l’Atlantikwall et le Sudwall (ce qui oblige Rommel et Rundsetdt à maintenir les PZD en 1ères lignes). C’est aller un peu vite en réflexion ; après tout, de nombreuses divisions blindées sont en réserve le long de la côte et/ou en cours de reconstitution : songeons ainsi à la 9. Panzer qui peut intervenir ainsi en août, à la 11. Panzer dont la présence sera décisive après le débarquement en Provence, sur la 116. Panzer demeurée si longtemps dans le Pas-de-Calais et donc encore « fraîche » lors de « Cobra », sur le fait que la 12. SS Hitlerjugend soit placée en réserve avant « Goodwood » en vue d’être redéployée plus au nord ; etc.

N. Aubin a beaucoup de mal avec la bataille de Caen : il cherche à me répondre en prétendant que les PZD n’y sont pas concentrées sans l’arrière-pensée de pouvoir être redéployée plus au nord en cas de nouveau débarquement. Les Allemands y envisagent par ailleurs leur contre-offensive (même si Rommel aurait désiré un effort sur Carentan). De toute façon, cette idée que Monty voulait y attirer les PZD, pas entièrement fausse, se heurte à deux réalités : 1)il n’a jamais prévu d’être bloqué devant ou à proximité de Caen, 2) si Hitler avait écouté ses maréchaux et envoyé les ID demandées en renforts, les Allemands auraient disposé d’une belle réserve et nul n’oserait écrire que Montgomery a mené avec brio sa campagne…

On finit, en conclusion, par négliger les facultés de la Wehrmacht : il est en effet de bon ton de les réduire, alors qu’on assiste à un redressement spectaculaire tout en préparant conjointement une contre-offensive majeure (ce qui sera la bataille des Ardennes). Certes, si les armées alliées n’avaient pas été à bout de souffle, la Wehrmacht n’aurait pu tenir.

La Wehrmacht n’était-elle pas un trop « gros morceau » pour être anéantie en une seule campagne (en l’occurrence la Normandie)? Il semble que non, car les Alliés ont manqué plusieurs occasions d’occasionner des pertes drastiques : la 7. Armee à Falaise ; la 7. Armee et la 5. Panzerarme sur la Seine ; mais aussi les forces de Blaskowitz qui remontent du sud et du sud-ouest ; le repli de la 15. Armee de Zangen à travers l’Escaut… Quant à affirmer que les divisions de Panzer disposent encore d’une grande partie de leurs effectifs, c’est oublier que les unités de Panzergrenadiere sont saignées à blanc… Enfermer la nasse complétement à Falaise aurait changé tout de tout au tout. Mais force est de constater que les Alliés ont eu « chaud » eux aussi, et ce dès le début de la campagne. Rien n’était écrit à l’avance. La guerre pouvait finir avant le 8 mai 1945, ou après…

On ressent un besoin constant de tout relativiser. Aubin est moins pire vis-à-vis de Patton que je ne le craignais, mais si Monty n’est pas épargné, il a le beau rôle, bien que l’auteur ne fasse pas preuve d’un trop grand excès de dythirambisme. Mais quid du fait de présenter Patch comme le meilleur des généraux alliés ? Certaines contingences ne sont pas liées au leader concerné. On ne peut imputer à Patton le blocage des ports de la Manche, ce qu’il ne pouvait prévoir…Par ailleurs, les critiques formulées valent parce que le général en question a échoué, alors que leur pratique aurait été saluée s’ils avaient réussi, ce qui était fort possible. En revanche, on apprécie l’effort pertinent de mettre en avant l’éducation militaire des protagonistes et de montrer les différences doctrinales au sein de la coalition anglo-saxonne. Mais l’auteur s’embrouille quelque peu lorsqu’il évoque la question de l’attaque sur tous les fronts au point nodal, les échelons tactique et stratégique n’étant pas comparables. On peut presque regretter que certains auteurs (les stratèges « de salon » évoqués à la dernière page) n’aient pas été aux commandes du SHAEF : on aurait gagné en 1944… Nous possédons et savons des éléments que les protagonistes de l’époque ignoraient. Le plan du SHAEF ne prévoyait pas une poussée au-delà de la Seine dans un premier temps. Le matériel et l’équipement ne posent aucun problème, alors que N. Aubin prétend que le matériel de la logistique américaine n’est pas configuré comme il convient : il l’aurait été avec des bases sur la Seine et le contrôle des ports, et il l’a été car il a été possible de le transporter.

Les sources sont abondantes, pertinentes mais pas originales (je les ai presque toutes lues), accordant très peu de place aux sources primaires, alors que le style se veut universitaire « à l’anglo-saxonne », sans en avoir ni le statut ni le talent. Une bibliographie est forcément sélective, mais pour être sérieuse elle se doit de prendre en compte le plus récent et le plus abouti sur les sujets abordés. Même s’il ne m’apprécie pas, comment ne pas mentionner mon ouvrage sur Patton lorsqu’on cite les biographies des personnages concernés (il faut dire que dans son Routes de la Liberté, qu’il présente, en toute modestie comme salué par la critique et comme la référence sur le sujet, il reprend un texte d’un de mes articles sans me citer, sans doute pour ne pas se faire mal voir vis-à-vis de ses maîtres à penser… à une époque où il critiquait désormais mon Invasion alors qu’il m’en avait fait personnellement des louanges en 2014…)? Mauvaise fois, je cite bien Mas/Feldmann dans mon Rommel. Ce jeu à l’auteur universitaire suppose de citer des historiens divers avec régularité, pour appuyer un propos, réfuter ou amender leurs thèses. Quant aux citations, l’auteur nous trompe : quand il cite Patton, il ose mettre en note la version américaine de ses carnets, alors que son texte est celui de la traduction de J. Mordal des années 1960 (reprise à l’identique par Nouveau Monde Editions). Or cette traduction n’est pas tout à fait exacte , outre qu’Arnaud Aubin nous trompe sur sa source. Ma biographie du grand général américain a le mérite de proposer une autre traduction tirée du texte américain (je l’ai reprise moi-même et l’ai expliquée dans un article publié sur mon blog). On peut donc se demander si les autres sources données sont toujours les bonnes…

On retrouve le passionné du communisme sous-jacent chez N. Aubin, ce qui explique sans doute ses références à un ouvrage de Jean Quellien (très réussi au passage, mais très classique), dont il avait encensé la Seconde Guerre mondiale parue chez Tallandier au détriment de celle de Claude Quétel publiée au même moment chez Perrin (je connais très bien les deux hommes, Bas-Normands comme moi, les ayant côtoyés dans des contextes très différents). Il y a toujours un danger à se laisser aller à des considérations d’ordre politique… L’aspect idéologique (qui doit pourtant être banni de tout livre d’Histoire) transparaît dans des réflexions sur la pensée libérale, la critique de la réussite personnelle au détriment du succès collectif, et autre gabegies d’un autre âge fustigeant l’esprit de compétition… Et de citer M. Crozier et E. Friedberg.

N. Aubin, critiquant de façon fort peu objective mon Patton, dans la rubrique livres -toujours assassine quand on n’appartient pas au cénacle de Jean Lopez- de « Guerre & Histoire », avait osé écrire que j’avais peut-être été trop rapide (deux ans quand même…), jalousant peut-être mon rythme de production. La genèse de son projet, dont on lit ici l’aboutissement, date en effet de 2013 : la lenteur n’est ni gage de réussite, ni preuve de sérieux alors que, sans confondre vitesse et précipitation, rédiger un ouvrage dans un délai relativement court est au contraire preuve d’efficacité et de bonne organisation. Certains sont laborieux… Avec le temps qu’il y a consacré, il aurait bien fait de relire plus scrupuleusement et éviter bien des erreurs de détails.En ce qui me concerne, voilà qui remet en cause la qualité des éditions Economica : qu’en est-il du contenu des ouvrages sur les périodes qui me passionnent mais pour lesquelles je ne suis pas un spécialiste?

En dépit de ces critiques, parfois vives, mais fondées, j’ai apprécié la lecture de cet ouvrage. Si je ne suis pas toujours d’accord, contrairement à certains auteurs mal intentionnés et agressifs, je ne suis pas pour la pensée unique, ni pour accepter une seule méthode de travail, ni pour imposer un type de livre de guerre ou un type de biographie -et de quel droit?- à bon entendeur… Le mérite est qu’au moins cela permet de se poser des questions, et puis, si on oublie certaines appréciations (personnelles ou copiées), l’essentiel de la période est rapporté, et plutôt bien rapporté.

 

 

 

Patton: L’affaire de Hammelburg

 PATTON ET L’AFFAIRE DE HAMMELBURG 

 

Le fameux raid de Hammelburg est passé sous silence dans la version française des Patton’s Papers ainsi que dans la biographie de Ladislas Farago.  On pourra lire le livre de Charles Whiting, 48 Hours to Hammelburg : Patton’s Secret Ghost. Deux articles intéressants dans les magazines français ces dernières années: celui de Stéphane Mantoux dans 2e Guerre Mondiale Magazine n°47 et celui de Luc Vangansbeke dans Batailles & Blindés N°77. L’épisode est piteusement traité dans La campagne du Rhin des médiocres et prétentieux Cédric Mas et Daniel Feldmann qui commettent une erreur basique (qui ne serait même pas celle d’un débutant) en affirmant que le raid vise à sauver le neveu de Patton (le neveu c’est Fred Ayer Jr, qui a d’ailleurs écrit un livre intéressant sur son oncle: Before the Colors Fade: Portrait of a Soldier) .

Voici donc les faits.

 

L’affaire de Hammelburg

Patton semble avoir le don de se placer dans une situation délicate au moment où il brille au zénith. Les Américains ont baptisé l’affaire « l’incident d’Hammelburg ». Début 1945, les Soviétiques font savoir qu’ils ont libéré le camp de détention pour officiers alliés de Szubin, en Pologne, mais ce camp a été évacué vers Hammelburg où il est donc maintenant hautement probable que John Waters, son gendre capturé en Tunisie, s’y trouve détenu. Patton écrira plus tard à sa soeur qu’il avait qu’au moins 900 officiers américains s’y trouvaient mais qu’il n’avait aucune certitude quant à la présence de Waters. Avec l’approche des Américains, on craint une nouvelle évacuation. Patton, outre l’envie bien légitime de secourir l’époux de sa fille, a aussi le souci d’une belle publicité pour lui-même : le libérateur des officiers alliés détenus par les Allemands ! Le mois précédent, en effet, la libération de plusieurs camps d’internement à Manille par MacArthur a très médiatisé.

Sa décision est donc prise. Le 25 mars, il écrit à sa femme : « J’espère lancer demain une expédition pour aller chercher John ». Il s’agit incontestablement de la décision la plus controversée de toute la carrière de Patton. Stiller, qui est à même d’identifier Waters, sera de l’équipée. Il semblerait que Patton aurait préféré un raid d’envergure mais qu’Eddy aurait opté pour la constitution d’une petite Task Force sous le commandement du capitaine Baum. L’ensemble regroupe 300 hommes et 60 véhicules, dont une vingtaine de chars. L’erreur majeure est de ne pas avoir impliquée l’aviation, qui maîtrise alors pleinement l’espace aérien.

L’avancée derrière les lignes allemandes est épique et, le 27 mars, c’est une force bien diminuée qui parvient au camp de prisonniers, en l’occurrence l’Oflag XIII-B. Waters est lui-même blessé pendant l’action. Patton en ressentira une peur rétrospective : il aurait pu être à l’origine de la mort de son gendre. John Eisenhower, le fils du commandant du SHAEF, constate lui-même le désarroi de Patton qui fond en larmes. La Task Force Baum est anéantie et les prisonniers qui n’ont pas été évacués vers Nuremberg (parmi lesquels Stiller…) ne sont libérés pour de bon que le 6 avril. Waters, resté à Hammelburg, est enfin libre. Le colonel Odom est dépêché sur place à bord d’un halftrack et rapatrie Waters en avion Piper Cub tandis que les autres blessés du camp devront encore patienter plusieurs jours pour bénéficier de soins médicaux.

Le fiasco est complet. Patton, de mauvaise foi, prétend que cette action ne constituait qu’un raid de diversion pour couvrir l’offensive de la 3e armée. Mentionnant le fait qu’il savait qu’un camp de prisonniers contenant au moins 900 Américains se trouvait à proximité, il déclare : « Je pensais ne pas pouvoir dormir pendant la nuit si je parvenais à 100 kilomètres et ne faisais aucune tentative pour m’emparer de cet endroit ». Il reprend l’explication d’une diversion dans son carnet en date du 4 avril : justification a posteriori pour sa conscience ou réalité des faits ? Il est difficile de trancher malgré ce qu’il avait écrit dans la lettre adressée à sa femme le 25 mars. On peut toutefois douter qu’il aurait risqué ce raid s’il n’avait pas estimé hautement probable que Waters se trouvait détenu à Hammelburg.

Bien qu’il exprime un mensonge éhonté en public, il reconnaît son erreur et admet que le raid aurait vraisemblablement réussi si l’intégralité d’un Combat Command avait été engagée, mais il en rejette la faute sur Bradley, qui était opposé à l’idée du raid. La gravité des faits ne saurait être contestée : Patton a sacrifié des vies américaines pour sauver son beau-fils alors même que la guerre arrive à son terme. Pis, cela ternit l’image qu’il donne habituellement d’un général soucieux de ses hommes. Certes, le raid a perturbé les arrières des Allemands par ailleurs guère en mesure de s’opposer à l’avancée de la 3e armée qui vient de franchir le Rhin.

Le 7 avril, il peut néanmoins envoyer une lettre rassurante à sa fille Beatrice après avoir vu Waters à l’hôpital de Francfort : « Je lui ai rendu visite à 11 heures et je l’ai trouvé venant juste de se raser. Il avait l’air maigre mais pas autant que je l’avais craint et il était parfaitement cohérent et il ne souffrait pas ». Lorsque son gendre lui demande s’il savait qu’il se trouvait à Hammelburg, Patton répond par la négative : il n’en avait aucune certitude. Patton est surpris du bon état d’esprit de son gendre : voilà un jeune soldat qui, au lieu de l’excitation du combat, « a perdu deux années de sa vie mais son moral est intact et il se porte bien ».

La rumeur n’est pourtant pas favorable à Patton. De façon fort opportune pour le Californien, un drame secoue l’Amérique à l’heure même de la victoire : le président Franklin Delano Roosevelt décède le 12 avril. La nouvelle fait la une de tous les quotidiens et retient toutes les attentions.

 

 

Liste de mes articles sur la Seconde Guerre mondiale publiés dans la presse

 

Magazine 2e Guerre Mondiale Magazine

(mes nombreuses recensions de livres ne sont pas précisées)

N°80 : La 7. Armee dans les Ardennes

N°79 : Wittmann : le héros de la Panzerwaffe. Une légende méritée ?

N°78 : Dossier « Le carrousel des Blindés : opérations Cobra, Bluecoat et Lüttich »

N°77 : Dossier « Hitler face au Débarquement et à Bagration. Quelles options stratégiques pour le III. Reich ? «

N°76 : Dossier « Rommel : grand stratège et tacticien de génie ? » et « L’artillerie allemande pendant la bataille de Normandie »

N°75 : « Unités interarmes et de circonstance. Kampfgruppen, Combat Command, Corps francs… »

N°73 : Actualité : 73e anniversaire du Débarquement

N°72 : Ecrire l’Histoire « Le German Bias ».

« Guerre et Psychologie. De l’estimation de l’adversaire et ses conséquences »

HORS-SERIE N°42 : « La bataille de Caen. Rommel/Montgomery : le duel »

N°71: « L’impact du front méditerranéen sur Overlord »
« Les unités blindées méconnues allemandes en Normandie (par rapport aux Panzer proprement dits): les formations de Panzerjäger et Sturmgeschütze

N°70 : Ecrire l’Histoire « De la polyvalence de l’historien militaire »

« Ardennes 44 : les mythes d’une bataille »

N°69: Dossier « Les Commandos du Reich. Une élite à la mesure des unités alliées? »

N°68: Ecrire l’Histoire « Les commémorations du Débarquement:évolution dans le temps »

N°67: Dossier: « Les Fallschirmjäger en Italie. Une troupe d’élite sur la défensive ».

« La Wehrmacht à Cassino: l’apogée du combat défensif? »

Ecrire l’Histoire: « Conseil permanent de sécurité de l’ONU. De la légitimité des vainqueurs »

N°66: « La 90. Leichte Afrika-Division. Atout méconnu du DAK »

N°64: Dossier: « Heer. Equipements et matériels: vraie supériorité? Westfront 1944-45 »

« La tête de pont de l’Axe en Tunisie. Un exploit logistique? »

N°63: Ecrire l’Histoire: « La bataille de Normandie: des soldats alliés novices face à des Allemands chevronnés? »

« L’US Army dans le Pacifique: dans l’ombre de l’USMC? »

N°62: Ecrire l’Histoire: « Montgomery, un mythe forgé et malmené par l’historiographie » « Les mythes de la bataille de Kasserine »

Recension du livre « Les Mythes de la Seconde Guerre Mondiale » (Perrin) ainsi que mon interview de Christophe Prime pour son ouvrage « La Bataille du Cotentin »

N°61: Ecrire l’Histoire: »De l’usage des témoignages »

« L’Afrika-Korps: force d’élite ou image de propagande? »

N°60: « Le Mur de l’Atlantique. Grand gaspillage? »

N°59: Ecrire l’Histoire: »Le soldat allemand au cinéma: de la caricature à la réalité »

« La 16. ID (mot) dans le Caucase. L’unité la plus à l’Est de la Wehrmacht ».

N°58: « 14/18 en 39/45: influence et permanence de la Grande Guerre sur la Seconde Guerre mondiale »

N°57: Ecrire l’Histoire:« L’Empire britannique et ses armées : grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale? »

« L’infanterie de l’Afrikakorps », Biographie « Hasso-Eccard von Manteuffel »,

N°56: « La 8th Army britannique dans la guerre du désert » et Ecrire l’Histoire: « Terminologie et seconde guerre mondiale »

N°55: Biographie « Dietrich von Choltitz »

HORS-SERIE N°35: « Le III. Reich pouvait-il repousser les Alliés en Normandie? » .

N°54: Ecrire l’histoire: « Que signifie le 6 juin pour les différents belligérants? »

N°53: Deux articles: « Les Généraux Limogés » et Ecrire l’Histoire: « L’image du soldat »

N°51: dossier « Fallschirmjäger face à l’Invasion »

Ecrire l’Histoire: « Champs de batailles et objets militaires: à préserver ou à oublier? »

N°50: Biographie « Ralph Bagnold, le père du LRDG »

N°49: Stratégie: « Germany First! L’impact du principe sur la guerre en Asie-Pacifique »

N°48: Dossier « Panzergrenadiere!Compagnons indispensables des Panzer »,

Ecrire l’Histoire: « L’historiographie de la guerre en Afrique du Nord, 1940-1943 »

N°47: Biographie « Sir Claude John Eyre Auchinleck »

Ecrire l’Histoire: « Doit-on tout remettre en cause? Méthodologie de l’étude de la Seconde Guerre mondiale »

N°45 : Ecrire l’Histoire:  « Ecrire le Débarquement et la bataille de Normandie ».

N°44 : Stratégie:  « Le Second Front ouvert en 1944 : un mythe? » et biographie « Walter Koch, le Fallschirmjäger de la première heure »

N°43: Biographie de Hans-Werner Schmidt de l’Afrika Korps

N°41: critique du livre « Bir Hakeim » de Jacques Mordal

N°38: compte-rendu journée d’étude sur le front russe au Mémorial de Caen

HORS-SERIE N°24 sur « La campagne de Tunisie, 1942-43 »

N°37: Dossier « Les divisions blindées en Afrique du Nord »

N°35 : Dossier « Les divisions d’infanterie en Normandie »

Thématique N°21 sur « Koursk »:article sur la pince nord de Model

N°34 d’août 2010 avec mon premier article: « Shweygin; Birmanie 1942 » ; critique du livre « Le Jour le Plus Long » de Cornélius Ryan

 

Magazine Batailles & Blindés

N°82 : « Les unités de reconnaissance du DAK. Deux ans de campagne» (2)

N°81 : « Bach à Halfaya »in Les fiasco blindés de la 2eGM

N°80 : « El Alamein : Rommel pouvait-il l’emporter ? »

N°79 : « Les unités de reconnaissance du DAK. Les yeux de Rommel » (1)

N°75: « La Kampfstaffel « Rommel ». La garde rapprochée du « Renard du Désert » au combat ».

N°72: « Sie Kommen! Contre-attaquer les têtes de ponts amphibies avec les Panzer: mission impossible? »

N°70: «  »Capri », c’est fini! La dernière offensive de Rommel en Afrique »

N°69 « Le « Chaudron » de Gazala. L’Afrika-Korps au bord du gouffre? »

HORS-SERIE N°26 « Dictionnaire des unités de l’Axe en Afrique du Nord. 1941-1943 » (avec David Zambon et Yann Mahé)

N°64: «Les raisons de la victoire de l’US Army dans les Ardennes »

N°62: « Le LRDG »

N°60: « Les occasions manquées du DAK »

N°59:  « Ochsenkopf »

N°58:  « Mersa Matrouh »

 

Magazine Ligne de Front

HORS-SERIE N°29: « La 5. Panzerarmee. La meilleure ennemie des Alliés »

N°64: « Les commandos américains dans la Pacifique »

« Ligne de Front » N°61 (mai-juin 2016): « Tobrouk 1941. Un été d’enfer pour les Australiens ».

N°60 : « Fallschirmjäger durant Market Garden »

N°59: « Entrée au pays des Nibelungen: les Alliés franchissent le Rhin »

N°58: « La 7th Armored Division: de la Normandie à l’Allemagne »

 

 

Magazine Axe & Alliés 

N°29 : la Ligne Maginot (rubrique « Les grandes impostures »)

 

Magazine Voyage et Histoire

N°4 : El Alamein

N°5: Poche de Falaise

Recension « Infographie de la Seconde Guerre mondiale »

Jean Lopez et alii, Infographie de la Seconde Guerre mondiale, Perrin, 2018, pages

Un travail remarquable qui se veut original: en effet, on doit admettre que c’est bien la Seconde Guerre mondiale comme on ne l’a jamais vue. Faites le simple geste de le feuilleter et vous voudrez l’acheter!

La quantité de données et de statistiques est stupéfiante. L’étendue des aspects abordés et le large spectre des thèmes étudiés lui confère un statut encyclopédique: données économiques, campagnes et batailles, matériels et armements, pertes humaines (selon les pays, le front, l’armée…), déportation, organisations des hauts-commandements, pillages économiques, loi prêt-bail, etc. Le travail est conséquent, et le passionné comme le néophyte peut y trouver son bonheur. L’autre point fort est bien entendu le graphisme, le data design de Nicolas Guillerat. Le choix des graphismes est le plus souvent clair et pertinent: ainsi de la production d’armement terrestre, de la mobilisation des hommes, ainsi de la production mondiale de pétrole brut en 1939,  ou encore des exemples de pièces d’artillerie et de leurs usages. De nombreux schémas explicatifs sont très clairs et très bien faits: citons par exemple le rôle de l’aviation embarquée, le très bon schéma de la guerre du désert entre Tunis et Le Caire (pages 108-109), la topographie de la guerre du désert (très parlante), comment couler un navire?, le parcours d’une division soviétique de renfort vers Stalingrad, la doctrine défensive allemande, un exemple de mission d’un groupe de bombardiers américain sur l’Allemagne (du réveil des pilotes au retour à la base…), etc, etc. On pourrait multiplier les exemples à l’envi: l’effondrement de la logistique allemande en Normandie, les pertes soviétiques, la collaboration, la guerre du Pacifique…

D’autres schémas, certes moins nombreux, sont beaucoup moins lisibles (le schéma des portées des canons et des pièces de blindés page 110 est bien emmêlé…). Il faut parfois un temps de réflexion pour comprendre à quoi correspondent les symboles et les chiffres, voire de quelle armée il s’agit… On peut regretter aussi la trop grande dominance du noir pour les silhouettes des soldats et du matériel.

Malheureusement, beaucoup d’erreurs de détail parsèment le livre. On est surpris des effectifs erronés des forces anglo-canadiennes en Normandie dans la double-page sur l’empire britannique : l’ouvrage indique 8 britanniques et 2 canadiennes, alors que la vérité est respectivement 13 et 3… Les Britanniques sont également maltraités page 52 dans le décompte des divisions d’infanterie et blindées: on en prête respectivement 49 et 10 pour les troupes de Montgomery et d’Alexander en 1944 (ce qui aurait été un rêve pour Churchill…). La guerre du désert pêche aussi par ses approximations. On se demande le pourquoi de la date du 3 avril pour annoncer l’irruption de Rommel dans la guerre du désert… Le commentaire décrivant El Alamein est à l’avenant: « Montgomery piège Rommel en aspirant ses réserves pour mieux les écraser. Le 5 novembre, l’armée germano-italienne n’existe plus ». Guère pertinent pour le grand public (on pourrait croire que Montgomery est un grand général et un fin tacticien, ce qu’il n’est certainement pas: on aurait préféré un commentaire du genre « Victoire de Montgomery qui stoppe définitivement l’avancée de Rommel en Afrique »). Certes, depuis des décennies, tous les livres narrant la bataille d’El Alamein montrent bien que Montgomery avait prévu dans son plan de briser les inévitables contre-attaques allemandes, mais le déroulement de la bataille n’a pas du tout été celui qu’il avait escompté. Pis, il aurait pu frôler la catastrophe. Enfin, et surtout, Rommel aurait sauvé une plus grande partie de son matériel et de ses hommes sans le fameux ordre de résister sur place donné par Hitler, ordre qui  lui fait perdre une précieuse journée (et Monty n’a rien à voir là-dedans. La Panzerarmee n’est pas détruite et la poursuite ratée de Montgomery jusqu’en Tunisie n’est qu’une réussite que sur le plan logistique, et cela n’est dû qu’au GQG du Caire, donc Alexander, et en rien au QG de la 8th Army. Par ailleurs, des chiffres sont faux. Monty n’a pas 1401 chars en réserve: 200 sont en transit et 1500 à l’arrière mais pour diverses raisons (entraînement, réparations ou modifications en ateliers). On indique 279 Panzer détruits, alors que Rommel ne commence la bataille qu’avec 264 chars (outre Panzerjäger et Sturmgeschütz)et en ramène quelques-uns. Quant aux allées et venues de la guerre du désert, il ne faut pas les résumer naïvement à une seule question de logistique: elles n’auraient jamais eu lieu si Wavell puis Auchinleck n’avaient pas vu leurs moyens amputés par de nouvelles campagnes (Grèce et Extrême-Orient), ou si Rommel avait reçu ne serait-ce qu’un peu plus de moyens au moment opportun… Ceci étant, nonobstant ces réserves, les pages sur la guerre du désert sont très bien conçues et réussies.

La campagne d’Italie n’est pas non plus exempte d’erreurs, au contraire. Les Allemands ont engagé 4 divisions en Sicile, et non trois, avec 217 Panzer et Sturmgeschütze, et non 176). Il semblerait par ailleurs que la couleur rose sur les chiffres de la carte indique une action britannique. Or Salerne (N°3), et Anzio (N°8) sont des opérations conjointes anglo-américaines, tandis que le passage du détroit de Messine (N°2) est indiqué en rose et bleu alors qu’il n’a impliqué que des forces britanniques, même si cela s’effectue sous commandement américain (pour Anzio et Salerne: il aurait donc fallu avoir les deux couleurs, comme sur le reste de la carte)…

La bataille de Normandie, l’autre campagne que je connais bien, souffre aussi de « coquilles » pourtant faciles à éviter: non, Longues-sur-Mer et sa batterie ne sont pas conquises le 6 juin 1944; non, il n’y avait pas 65 divisions allemandes sous le commandement de Rundstedt (58 en réalité…). Quant aux Panzer, pourquoi en indiquer 122 présents le 6 juin? La seule 21. Panzer-Division compte 150 Pz et StuG, sans compter les chars français obsolètes, auxquels il faut ajouter les blindés des unités d’infanterie engagées le 6 juin ainsi qu’un bataillon de chars français de prise). Pis, 1400 seraient présents à l’Ouest, alors qu’ils sont 1562 avec les Sturmgeschütze, sans compter les Panzerjäger (qui valent bien les Sturmgeschütze) ni les Sturmgeschütze et Panzerjäger présents au sein des divisions d’infanterie. Page 133, le décompte des pertes indique 1 500 Panzer perdus alors qu’à la page précédente on indique que 2238 blindés allemands ont participé à la bataille (c’est en fait un peu plus): 700 Panzer auraient donc repassé la Seine!!!?? Bien sûr que non! L’arrivée des Panzer-Divisionen en renforts pose aussi problème: elles sont, avec la 21. Panzer présente le 6 juin, en réalité déjà 4 au 13 juin (même si le régiment blindé de la 2. Panzer arrive plus tardivement) : on se demande où elles sont passées dans le schéma de la page 132: on est presque en permanence sur la ligne du zéro… Le texte est parfois à l’avenant. Un seul exemple: l’auteur ose aussi affirmer que Montgomery « n’a pas volé son bâton de maréchal »: on croit rêver… Comment peut-on encore écrire cela en 2018? L’auteur qui a été chargé du travail sur la guerre du désert ainsi que sur la bataille de Normandie est à l’évidence un amateur dans ces domaines…

Enfin, les auteurs, qui ne citent très peu d’historiens (mais indiquent toutes leurs sources pour chaque chapitre) auraient pu, quitte à faire une référence directe, nous faire l’économie de nommer deux écrivains surévalués quand il s’agit d’évoquer une éventuelle arrivée des Anglo-saxons les 1ers à Berlin (j’ai recensé le livre  dont il est fait référence ici-seule recension négative car je ne recense que des livres que j’apprécie-), au lieu de nommer des universitaires sérieux, reconnus et véritables historiens, qu’on ne croise pas dans les autres textes (on a donc là une sorte de copinage malvenu pour ce genre d’ouvrages).

On peut également regretter les raccourcis et les oublis, mais Jean Lopez s’en explique dès l’avant-propos et ses arguments sont tout à fait recevables: il était inévitable de faire des choix, qui n’ont pas dû être faciles.

Au final, des erreurs qui auraient été facilement évitées par relecture des chapitres par des historiens bien au fait des fronts concernés, ce qui n’aurait pas été dur à faire, et n’aurait retardé que marginalement la publication d’un projet qui reste une très bonne idée. Gageons que le prochain tirage sera exempt de ces erreurs de jeunesse.

Les critiques formulées ci-dessus ne doivent pas noircir le tableau: les qualités de l’ouvrage dépassent largement ses défauts. J’ai beaucoup appris et j’ai surtout passé un bon moment de lecture. La plupart des pages ne contiennent aucune donnée erronée et les défauts soulignés ne faussent pas la compréhension générale des événements relatés.  Ce livre remarquable représente un mine d’informations clairement mise en page, avec une grande originalité et un indéniable talent. Souhaitons un bon succès à l’ouvrage. Je le recommande vivement: les amateurs et les passionnés de la Seconde Guerre mondiale se doivent de l’avoir dans leur bibliothèque.

L’historiographie de la guerre en Afrique du Nord, 1940-1943

 

 

L’historiographie de la guerre en Afrique du Nord, 1940-1943

 

Le souffle de l’épopée

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Le désert, les palmiers, l’exotisme, … : la guerre du désert exhale un parfum d’aventure peu commun dans les récits de la Seconde Guerre mondiale. Les opérations des raiders du Long Range Desert Group et du Special Air Service ont contribué à forger cette image épique qui perdure (Patrouilles du Désert  (1948) de W.B. Kennedy Shaw,  Bearded Brigands (2002) de B. O’Carroll). L’édition en Français de livres tels que  Condor, l’espion égyptien de Rommel  (2009) participent aussi à la légende.

 

A tout seigneur tout honneur : Rommel et l’Afrika Korps

 

 

L’épopée de la guerre du désert est avant tout celle de l’Afrika Korps et d’Erwin Rommel, son chef charismatique. De fait, on ne compte plus les ouvrages éponymes du célébrissime corps d’armée allemand. L’Afrika Korps  (1960) de Paul Carell a imposé le souvenir d’une guerre sans haine aux côtés des carnets de Rommel édités sous la férule de Liddell Hart (1952). Si l’ouvrage d’E.Bergot de 1972 confine parfois au romanesque, on appréciera Rommel’s Army in Africa  (1987) de D.McGuirk,  Mon père, l’aide de camp du général Rommel  (2007) de H.-A. Schraepler, récit authentique et vivant qui permet d’approcher le grand homme et Panzers in the Sand  (2 tomes, 2010 et 2011) de B.Hartmann et plus encore Panzer-Regiment 8 de K. Fish. L’image positive liée à l’Afrika Korps facilite la perpétuation du mythe outre-Rhin.

 

Les Britanniques : le paradigme de Beda Fomm et d’El Alamein

 

Les Britanniques se sentent particulièrement concernés par la guerre du désert. Le souvenir des moments glorieux –les victoires de « Compass » à Beda Fomm et surtout d’El Alamein- font l’objet de nombreux ouvrages, comme Pendulum of War : The Three Battles of El Alamein (2004) de Niall Barr, au risque de laisser dans l’ombre les autres épisodes de la guerre du désert.

L’histoire officielle britannique, dirigée par I.S.O. Playfair, mais aussi celles des Dominions (citons Agar-Hamilton pour l’Afrique du Sud) sont d’excellentes facture. Après le dithyrambique «Desert War » (1944)  d’Alan Moorehead, B. Pitt (The Crucible of War  (1980-82)) puis M. Kitchen (Rommel’s Desert War (2009)), fournissent d’excellentes synthèses documentées de la campagne. Les récits des témoins se sont ajoutés à l’historiographie abondante sur le sujet : Brazen Chariots  (1959) de R. Crisp, Diary of a Desert Rat (1972) de R.L. Crimp, Dance of War  (1992) de P.Bates, etc. Depuis, les éditions Osprey alimentent régulièrement le marché avec de nombreuses publications sur le sujet.

 

Les historiens français, Bir Hacheim, Koufra et « Torch »

En France, le souvenir de la France Libre a contribué à forger le mythe de Bir Hacheim, sujet de nombreux ouvrages, de J. Mordal (1970) aux mémoires de J.-M. Boris (2012). La focalisation sur ce combat épique lui confère une importance militaire parfois contestable. L’épopée de Leclerc au Fezzan est également le sujet de travaux d’historiens français : citons L’Odyssée de la colonne Leclerc  (2004). Les combattants des FFL étant peu nombreux au sein de la 8th Army, c’est l’Armée d’Afrique et son revirement –tardif- consécutif à « Torch » qui a suscité de multiples écrits, comme celui de J.Belle,  L’Opération Torch et la Tunisie  (2011).

 

Le renouvellement (1) : les années 1960

 

La vulgate de la guerre du désert est rapidement remise en question. Montgomery est une des cibles privilégiées des historiens. C. Barnett avec Les Généraux du Désert (1960) et R.W. Thompson avec La Légende de Montgomery  (1967) ont ouvert la brèche et écorné le mythe du maréchal. Les biographies portant sur Auchinleck, son prédécesseur à la 8th Army, réhabiliteront également cet officier trop méconnu : citons Auchinleck  (1959) de J. Connell. A contrario, avec A. Stewart, on assiste plus récemment à un réajustement des faits en faveur de Montgomery (Eighth Army’s Greatest Victories  (1999)) ou d’Alexander (The Campaigns of Alexander of Tunis, 1940-1945  (2008)).

 

Les Américains et Kasserine

De façon non surprenante, les historiens américains ont porté leur attention sur l’opération « Torch » et la campagne de Tunisie. Depuis M.Blumenson et  La Passe de Kasserine  (1967), l’emblématique bataille de Kasserine est l’objet de toutes les attentions : Disaster at Kasserine  de C.Whiting (1984), An Army at Dawn (2002) de R.Atkinson,… Des études portant sur la guerre en Méditerranée abordent l’engagement en Afrique, parfois sous un angle original : ainsi With Utmost Spirit. Allied Operations in the Mediterranean, 1942-1945 (2004) de B.B. Tomblin.

 

Et les Italiens ?

Le peu d’ouvrages en langue française ou anglaise portant plus spécifiquement sur l’armée italienne ne doit pas masquer l’intérêt des historiens italiens pour le sujet. Citons deux exemples illustrant une diversité d’approches :  Le battaglie aeree in Africa Settentrionale. Novembre-dicembre 1941 (2011) de M.Palermo portant sur les opérations aériennes au moment de « Crusader » ou encore Aggredisci e Vincerai  de L.Salvatore traitant de la seule division « Trieste ».

 

Le renouvellement (2) : les années 2000

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En travaillant sur des sources peu exploitées, J. Fennell apporte un renouveau avec Combat and Morale in the North African Campaign  (2011), de même que N.Cherry avec Tunisian Tales  (2011) sur l’engagement peu étudié des parachutistes britanniques en Afrique, ou encore A.Converse dans Armies of Empire  où sont étudiées en parallèle les 9th Australian et 50th British Divisions, ainsi que P. Rees avec Desert Boys  (2012). D’excellents travaux sur le sujet sont également parus en Français dans les années 2000 : citons Rommel et la stratégie de l’Axe en Méditerranée (2009) de V.Arbarétier et les hors-séries 6 et 8 de « Bataille & Blindés » sur l’Afrika Korps (2006 et 2008) de C.Mas, ainsi que El Alamein  (2012) de ce dernier, sans oublier mon Afrikakorps. L’armée de Rommel (2013).

Au final, une historiographie riche, abondante et renouvelée mais largement dominée par les auteurs anglo-saxons.

Bataille des Ardennes / Battle of the Bulge (9)

LES RAISONS DE LA VICTOIRE DE L’US ARMY DANS LES ARDENNES

Patton: l’un des grands artisans de la victoire dans les Ardennes

Ridgway et Gavin: l’atout de l’US Army réside avant tout dans des généraux de premier ordre

Les raisons de la victoire finale des Américains sont multiples. Certaines sont à mettre au crédit des capacités intrinsèques de l’US Army. La mobilité de cette armée a notamment encore une fois joué en défaveur de la Wehrmacht. Eisenhower, souvent décrié pour son manque de clairvoyance stratégique ou encore sa méconnaissance des réalités du terrain, fait montre d’une clairvoyance, d’une capacité à cerner les enjeux et à tirer parti de la situation et des forces disponibles. Le professionnalisme et le talent de la 3rd US Army et de son chef, le bouillant Patton, tiennent un rôle essentiel dans la victoire. Tout aussi efficaces, mais engagées dans des combats moins médiatisés, la 1st US Army brise l’élan de l’élite de l’armée allemande à l’ouest. Au final, c’est sans le concours systématique d’une supériorité numérique écrasante que les GI’s l’emportent.

 

Les faibles Cavalry Groups causent des pertes à l’ennemi

On ne peut que constater le succès de petites unités américaines qui ont été en mesure de retarder les Allemands. Deux formations de cavalerie américaines sont à l’œuvre aux premières heures de l’offensive « Herbstnebel ». Il s’agit du 14th Cavalry Group, 800 hommes étalés sur 8 à 9 kilomètres entre les 99th et 106th US ID, et du 102nd Cavalry Group. Ce dernier ne manque pas de mordant. Dès la première nuit de combat, il inflige des pertes sévères à la 326. VGD : cette dernière accuse la perte de 20 % de ses effectifs sans avoir été pour autant en mesure le moindre succès significatif qui pourrait justifier des pertes si prohibitives. Le premier jour de la bataille, bien qu’ayant décimé le FJR 5, le 104th Cavalry Group est bousculé dans le secteur de Krewinkel. Il est également sérieusement accroché par la 18. VGD qui attaque la trouée de Losheim. Fort de l’appui d’une quarantaine de blindés, les Volksgrenadiere parviennent à repousser les cavaliers. Mais si ceux-ci sont obligés de se replier, ouvrant le passage aux Allemands, ils ont retardé ces derniers toute la journée. A Kobscheid, les GI’s s’offrent ainsi un « carton » sur cinquante fantassins ennemis distants à peine d’une vingtaine de mètres. Les pertes au sein du 14th Cavalry Group sont sensibles car plusieurs groupes isolés, notamment à Roth et Kobsheid, doivent finalement mettre bas les armes. A Honsfeld, le matin du 17 décembre, le 14th Cavalry Group et des éléments de la 99th US ID sont surpris par Peiper et laissent 50 véhicules de reconnaissance (surtout des jeeps), 80 camions et une quinzaine de pièces antichars. Le 14th Cavalry Group est définitivement anéanti à Poteau. Pourtant, après ce succès, le Kampfgruppe Hansen ne poursuit pas l’avance vers Vielsam, pourtant à portée. Il s’agit là d’une des nombreuses erreurs d’appréciations des officiers supérieurs allemands au cours des premières journées de l’offensive : les seules au cours desquelles un succès d’envergure peut être espéré.

 

L’esprit d’initiative

On reste surpris devant l’incapacité des Allemands à anéantir la 28th US ID étirée sur un front démesurément étendu. Certes, l’unité souffre lourdement, de même que sa voisine, la 106th US ID. Pourtant, les deux divisions ne sont pas anéanties et, avec le soutien de quelques unités, elles retardent considérablement l’offensive ennemie. Même avec un rapport de force écrasant et l’effet de surprise, la Wehrmacht n’est pas en mesure de réaliser une rapide rupture du front ennemi.

Sur ordre ou de leur propre chef, des petits groupes de GI’s vont établir des roadblocks qui, mis bout à bout, et sur toute la largeur du front d’attaque allemand, vont finir par multiplier les retards dans une offensive au timing serré et dont la condition sine qua non du succès repose précisément sur la rapidité d’intervention. Ainsi, au sud-ouest de Saint-Vith, à l’initiative de Stone, le chef d’une unité de DCA, un groupe de combat ad hoc est formé en intégrant les survivants de la 28th US ID qui refluent vers le nord-ouest.

Plus au sud, la 28th US ID parvient à ralentir considérablement la poussée des LVIII et XLVII Panzer-Korps. Si la 560 VGD parvient à s’immiscer entre les 110th et 112th Regiments, c’est au pris de 1 000 pertes… étalé sur 16 kilomètres, le 110th Regiment de Fuller tient en fait une succession de môles de défense articulés autour de villages avec en outre une ligne d’avant-postes. Les compagnies sont donc dispersées. La 2. Panzer et la 26. VGD sont à la peine face à un adversaire qui semble pourtant à leur portée et mûr pour la destruction. La garnison américaine d’Hosingen (Company K, 110th Infantry, and Company B, 103rd Engineer Combat Battalion), encerclée, résistera ainsi deux jours durant, jusqu’à épuisement des munitions. C’est aussi jusqu’à la dernière cartouche que tiennent les Américains en position à Wahlhausen. A Hollzthum et Consthum, les GI’s tiennent toute la journée du 16. Les fantassins du 110th ne sont pas seuls : des pièces de DCA quadruples, des canons antichars et d’artillerie de campagne les appuient, de même que les 34 Sherman de deux compagnies du 707th Tank Battalion. Un dernier exemple illustrera l’esprit d’initiative et de la réactivité des GI’s : lorsque la 15. Panzergrenadier-Division perce le périmètre de Bastogne le jour de Noël, chez les Américains, tous les hommes disponibles sont mis à contribution, y compris les cuisiniers qui vont devoir faire le coup de feu.

Le génie ou comment ralentir efficacement la percée ennemie

Comme à Kasserine, le génie américain fait des merveilles et les bataillons indépendants disponibles au niveau des corps d’armées sont mis à profit pour édifier tant bien que mal des défenses alors que les unités d’infanterie font défaut pour tenir le terrain. C’est ainsi que le 291st Engineer Combat Battalion est confronté au Kampfgruppe Peiper sans pouvoir évidemment tenir tête à cette puissante unité. Cela ne les empêche pas de décrocher en bon ordre. Face à Peiper, le génie s’évertue à retarder un adversaire pourtant particulièrement redoutable. Le QG du 1111th Engineer Combat Group du colonel Anderson se trouve à Trois-Ponts. Le 291st Engineer Combat Bn est pour sa part à l’ouest de Trois-Ponts et une compagnie du 202nd Engineer Combat Bn est à Stavelot. Quand, le 17 décembre, Anderson apprend que l’ennemi s’approche de Butgenbach, il comprend que Malmédy est menacé. Dans cette dernière localité, Anderson dispose de 200 hommes du 291st Engineer Combat Bn du lieutenant-colonel Pergrin et du 962nd Engineer Maintenance Bn (qui établit un terrain d’atterrissage pour les avions de liaisons du QG de la 1st US Army à Spa). Le groupe est renforcé dans la journée par le 629th Engineer Light Equipment Company, qui effectuait des travaux routiers près de Butgenbach mais qui est parvenu à échapper aux Allemands. Anderson ordonne donc à ses sapeurs à se préparer à défendre la ville. Ceci étant, prévoyant, Anderson décide d’établir un barrage devant Stavelot au cas où Peiper ne se dirigerait pas sur Malmedy. C’est justement le mouvement que réalise l’Allemand. La section du génie qui est ainsi établie devant le pont Stavelot enterre rapidement ses mines (elle en pose 13) et met son unique bazooka en batterie placé en embuscade avec une mitrailleuse en embuscade entre un précipice et la paroi rocheuse surplombant la route. Un canon antichar de 57 mm égaré du 526th Armored Infantry Battalion renforce ensuite la position. Le Kampfgruppe Peiper est ainsi bloqué au soir du 17 décembre. Sapeurs vite renforcés par des fantassins (526th Arm Inf Bn) et des Tanks Destroyers (825th TD Bn). En effet, il faut absolument protéger l’énorme dépôt situé au nord de la ville. Peiper réussira tout de même à passer mais pas avant le lendemain matin. Dans le même temps, à Trois-Ponts, Anderson a fait préparer des charges de destruction sur les trois ouvrages d’art. A 11h15 le 18 décembre, les sapeurs américains font sauter le pont de Stavelot. Les servants de la pièce de 57 mm ont le temps de détruire un Panzer avant d’être réduits au silence. Peiper doit trouver un autre chemin.

Un point nodal essentiel à Manteuffel pour espérer l’emporter et atteindre la Meuse est Saint-Vith. Le 20 décembre, au sud de Saint-Vith, une brèche de 30 kilomètres s’est ouverte. Les 2. et 116. Panzer s’y engouffrent. En face, comme devant Bastogne, Middleton n’a presque rien à opposer aux Allemands : essentiellement des bataillons du génie encore une fois. C’est ainsi que le lieutenant-colonel Riggs, chef du 81st Engineer Combat Battalion, reçoit l’ordre d’employer ses hommes comme fantassins. Le 17 décembre, il doit rassembler tous les hommes des 81st et 168th Engineer Combat Battalions encore disponibles afin de stopper l’avance allemande sur Saint-Vith. Le 81st n’a plus que 65 hommes, le 168th comptant encore deux compagnies et le reste d’une troisième. Il peut compter également sur 50 hommes de son QG et des services, essentiellement des secrétaires et des cuisiniers. C’est sur une crête boisée à l’est de la ville que Riggs met ses hommes en position défensives. Il n’a que quelques bazookas et mitrailleuses comme armes de soutien. Vers 16 heures, un automoteur allemand frappe les défenses des sapeurs, causant de lourdes pertes. Un P-47 parvient à incendier un engin ennemi et la poignée de soldats du génie réussit à tenir tête à l’ennemi jusqu’à la tombée de la nuit alors que les premiers Sherman de la 7th US Arm Div arrivent enfin à Saint-Vith. Les tanks parviennent à la rescousse et incendient un StuG endommagé par les mines des sapeurs. Le lendemain, les tankistes et la Company A du 81st Engineer Battalion réussissent encore à repousser de sérieuses attaques. En fin d’après-midi, un groupe mené par Riggs en personne contre-attaque et rejette des fantassins ennemis de leurs positions.

Devant Bastogne, alors que la 101st Airborne n’est pas encore sur le front. Outre quelques fuyards, Middleton ne peut mettre en ligne que le CCR 9th Arm Div, 3 bataillons du génie et un bataillon autonome d’artillerie. Les restes de la 28th US ID disponibles à Bastogne sont limités : le 110th US Infantry Regiment est virtuellement anéanti (2 750 pertes), le 707th Tank Bn n’aligne plus que 9 chars presque tous endommagés et le 630 Tank Destroyer Bn ne compte plus que 6 pièces antichars. C’est avec ces unités qu’il va mettre en place des « bouchons » qui vont s’avérer en fait des plus efficaces. Le temps gagné par ces unités sera des plus précieux. Freiné, Manteuffel ne pourra gagner la course à la Meuse. Au matin du 18 décembre, le lieutenant-colonel Tabet établit son 158th Engineer Combat Battalion comme suit : la Company A sur le flanc gauche, près de Foy, la Company B près de Neffe et la Company C à Luzery. Pour renforcer ses positions, Tabet obtient 4 pièces de 105 mm automotrices, 8 chars légers et 2 Sherman. Tous ces engins proviennent des dépôts de l’intendance et sont manœuvrés par des mécaniciens.

C’est avec ce genre de Task Forces combattantes constituées ad hoc que l’offensive de la Wehrmacht prend du retard, s’enraille et, finalement, échoue. Ces quelques exemples tirés de l’ensemble du front des Ardennes illustrent le rôle crucial tenu par le génie au cours de cette bataille épique, preuve que les Américains ont su tirer parti d’absolument toutes les ressources à leur disposition. Un simple pont détruit (pensons à l’équipée de Peiper) et c’est « Herbstnebel » qui prend un retard impossible à compenser. Ainsi, alors que la 116. Pz atteint Houffalize le 19, les Américains font sauter un pont sur l’Ourthe devant ses avant-gardes. L’avance se poursuit vers le sud-ouest jusqu’à Ortheuville où se trouve un autre pont intact celui-là. Le chef du 58. AK pense que celui-ci sera détruit dès que l’attaque commencera et ordonne donc un demi-tour vers Houffalize pour suivre ensuite la rive nord de l’Ourthe. Ce fut une des erreurs majeures de l’offensive !

Le commandement allemand est également loin d’être exempt de tout reproche. La bataille des Ardennes est celle des occasions manquées pour les Allemands. De fait, nombre de décisions auront de fâcheuses conséquences sur la suite de l’opération. Bien souvent, les chefs allemands, pourtant loués pour leur esprit d’initiative, ne savent pas exploiter un succès acquis ou semblent ignorant de la faiblesse du dispositif qui leur fait face alors qu’une reconnaissance poussée et énergique aurait permis d’atteindre des résultats bien plus conséquents. Au nord de Büllingen, qui est écrasé par l’artillerie américaine, un petit groupe de combat envoyé par Peiper se heurte au 644th TD Bn qui détruit deux Panzer IV. Peiper renonce donc, de toute façon il a pour ordre de foncer vers la Meuse, via Ligneuville où il espère surprendre le QG de la 49th AAA Brigade. Peiper vient de laisser passer une chance inouïe de prendre à revers les 99th et 2nd US ID et provoquer un effondrement de la défense américaine sur la crête d’Elsenborn, ce qui aurait changé la donne pour une 6. Panzerarmee qui ne sera jamais en mesure de percer sur une largeur de front suffisante pour se déployer en puissance.

Alors que la 116. PZD atteint Houffalize le 19, les Américains font sauter un pont sur l’Ourthe devant ses avant-gardes. L’avance se poursuit vers le sud-ouest jusqu’à Ortheuville où se trouve un pont intact. Le chef du LVIII. AK pense que celui-ci sera détruit dès que l’attaque commencera et ordonne donc un demi-tour vers Houffalize pour suivre ensuite la rive nord de l’Ourthe. Pourtant, les défenseurs du pont d’Ortheuville ne sont qu’une poignée… Au nord de Saint-Vith, après le succès de l’embuscade du 14th Cavalry Group à Poteau, le Kampfgruppe Hansen ne poursuit pas l’avance vers Vielsam, pourtant à portée. En dépit de la manœuvre de contournement effectuée par la 2. SS Panzer « Das Reich », les Allemands ne parviennent pas à saisir l’occasion de capturer les 20 000 Américains qui défendent la place. On imagine ce qu’un tel désastre aurait eu pour conséquence sur le front du XVIIIth Airborne Corps !

A Bastogne, la 2. Panzer, puis la Panzer Lehr, ratent toute deux l’occasion de prendre Bastogne sans coup férir le 18 décembre. Le lendemain, Bayerlein, décidément pas au mieux de sa forme, manque une nouvelle occasion de faire tomber Bastogne sans difficulté majeure. Le 20 décembre, la 26 VGD exploite une faille dans le dispositif défensif américain autour de Bastogne. Un bataillon de fantassins appuyé par 7 Sturmgeschutze tente la percée. Mais, encore une fois, il a suffi d’un petit groupe de GI’s, à savoir une simple patrouille, pour retarder suffisamment les Allemands avant que l’envoi de renforts -2 compagnies- permette aux Américains de combler la brèche. Ces occasions manquées sont directement liées à l’ordre de Hitler de contourner les villes et les défenses. Les Panzer doivent foncer sur la Meuse. La prise rapide des ponts est en effet d’une importance vitale pour le succès final d’ « Herbstnebel ». Il ne s’agit pas de perdre du temps et d’engager les Panzer dans les combats urbains pour lesquels ils ne sont pas destinés. On retrouve cette prévention de Hitler déjà dans son esprit à l’été 1942 pendant le « Fall Blau » au cours duquel il s’oppose à l’intervention des Panzer pour la prise de Voronej. Mais là où Hoth et Bock ont désobéi, Manteuffel et ses subordonnés s’en tiendront aux ordres reçus et laissent Kokott et sa 26. VGD face à une tâche insurmontable.

La défense de Wiltz

Si les combats pour Bastogne et Saint-Vith sont connus et leur importance justement appréciée, la bataille défensive menée à Wiltz mérite d’être abordée. Au début de l’offensive allemande, Middleton ne dispose que de bien peu de réserves, en l’occurrence le CCR 9th Arm Div et les 35th, 44th, 159th et 168th Engineer Combat Battalion. Le 17 décembre, 600 hommes du 44th Engineer Combat Battalion sont chargés d’assurer la défense de Wiltz et sont rattachés à la 28th US ID de Norman Cota. Les troupes du génie ne sont pas seules puisqu’elles bénéficient du soutien de 6 chars et 5 obusiers du 707th Tank Battalion, de 4 pièces de 3-inch tractées, d’un bataillon de 105 mm incomplet et d’un bataillon d’infanterie provisoire constitué à partir de personnel administratif de QG. Tandis que les 105 mm assurent la protection le long de la route menant au sud-est de la ville, les autres unités se retranchent sur un périmètre établi au nord et au nord-est de Wiltz. Le 18 décembre, à midi, le bataillon de reconnaissance de la Panzer Lehr bouscule les avant-postes. La pression des blindés est si forte qu’en dépit d’une résistance inspirée les sapeurs sont obligés de se replier sur une seconde ligne de défense. Le lendemain matin, les Américains sont en mesure de renforcer leurs défenses en creusant des foxholes et des positions de tirs. Mais, au milieu de l’après-midi, un assaut coordonné de trois heures de l’infanterie et des blindés repousse les GI’s jusque dans la ville. En dépit des pertes, les soldats du génie restent confiants, d’autant plus qu’ils ont détruit le pont. Mais une nouvelle colonne allemande parvient du sud-est, c’est-à-dire sur la même rive qu’eux-mêmes, isolant les défenseurs désormais à cours de munitions. A 21h30, l’ordre du repli arrive mais celui-ci s’effectue dans des conditions difficiles et coûte 178 hommes au bataillon du génie. Si les Fallschirmjäger l’ont finalement emporté et si la 5. FJD n’a pas démérité au cours de l’offensive si on la compare aux performances des autres divisions de la 7. Armee, un petit îlot de résistance américain, articulés autour de troupes du génie, a encore une fois tenu un rôle crucial dans le retard accumulé par les Allemands alors que la vitesse pour atteindre et franchir la Meuse prime avant tout autre considération.

 

L’Ordnance Corps

Les GI’s de l’Ordnance Corps ont apporté également leur contribution à la victoire. L’avance allemande menace divers dépôts de carburant et de matériels et approvisionnements en tout genre. Le 17 décembre, le général Medaris, responsable de l’Ordnance Corps pour la 1st US Army, organise l’évacuation du dépôt de Malmédy et du 86th Ordnance Battalion (attaché au Vth Corps). La compagnie de dépôt, la 202nd, est chargée de la tâche avec le concours du 72nd Ordnance Group basé à Verviers ainsi que le 6ème bataillon de transporteurs de tanks et des camions du bataillon du dépôt principal (le 310th Bn). L’opération est achevée à la nuit tombante. Elle se déroule en fait en partie sous les tirs ennemis. Certains soldats du 86th sont contraints de participer à la défense de Malmédy, assurée essentiellement par des hommes du génie. C’est ainsi que deux Tank Destroyers sont pris dans le dépôt et manœuvrés par la Heavy Maintenance (Field Army) Company. Les deux blindés sont détruits par les Allemands, non sans revendiquer avoir eux-mêmes mis deux Panther hors de combat, ce qui serait un score honorable pour tout tankiste américain, à fortiori pour un tankiste de circonstance.

Ce n’est pas la dernière fois que des GI’s de l’Ordnance Corps sont contraints de faire coup de feu dans les Ardennes. Le 17 décembre, après avoir participé à l’évacuation du dépôt de Malmédy, le Pfc. William Coleman de la 334th Ordnance Depot Company tente de rejoindre sa compagnie à Aywaille. Aywaille, dont la défense est confiée au colonel Lynde, constitue en fait le principal dépôt de la 1st US Army. Pourtant, le retour est bien périlleux puisque Coleman effectue un trajet qui s’éternise 7 heures. A son arrivée, on lui fournit un bazooka et on le poste à un carrefour !

Dans le secteur de Bastogne, relève des exemples similaires où les hommes de l’intendance se retrouve au cœur de l’action. Les Allemands s’emparent le 18 décembre de l’Ammunition Supply Depot de Gouvy, au nord de Bastogne. Encore une fois, les hommes de l’Ordnance Corps tiennent aussi longtemps qu’ils le peuvent. Alors que les combats font rage au Subdepot 3, les GI’s du Subdepot 1 assurent l’approvisionnement en munitions. Finalement, les Américains doivent décrocher et se replient jusqu’à Champion. S’ils abandonnent 2 000 tonnes de munitions aux mains de l’adversaire, ils sont parvenus à évacuer les stocks d’une arme « secrète », la fusée de proximité ou POZIT ou encore VT. L’arme est guidée par radio et par les ondes émises par la cible. Son emploi a jusqu’alors été restreint à des unités antiaériennes de la Navy ou basées en Angleterre jusqu’en octobre 1944. Il importait en effet que l’ennemi ne s’approprie pas cette nouvelle technologie. En revanche, la fusée de proximité est désormais en dotation pour l’armée de terre. Eisenhower a fermement l’intention d’en faire usage dans l’offensive finale contre l’Allemagne.

La défense de Bertrix fournit un dernier exemple du courage et de l’habileté dont font preuve bien des GI’s n’appartenant pourtant pas à des unités combattantes. Les plans pour une défense coordonnée de Bertrix sont établis par le lieutenant-colonel Wells, le commandant du 509th Maintenance Battalion. 4 Sherman et un half-track sont pris dans l’atelier de réparation lourde et sont confiés à 21 hommes de la 553rd Ordnance Heavy Maintenance Company. Ces hommes de l’intendance sont ensuite positionnés en dehors de la ville, prêts à affronter l’ennemi.

Medaris et ses hommes ont tenu un dernier rôle dans la victoire, cette fois-ci en permettant derenforcer les unités blindées sérieusement malmenées. Connaissant l’importance des stocks britannique, le général Medaris se rend ainsi au QG de Monty à Bruxelles dès le 19 décembre. Sur place, on lui rétorque que tous les blindés en dépôt sont absolument nécessaires au 21st Army Group. Toutefois, le lendemain, la décision d’Eisenhower de confier à Montgomery le commandement de toutes les forces américaines situées au nord du saillant d’attaque allemand a pour effet de faire immédiatement évoluer les choses. Le 21 décembre, en effet, ce ne sont pas moins de 300 Sherman et un certain nombre de canons de 25 pounder pourvus de munitions pour un mois qui quittent Bruxelles pour Langres où se situent les ateliers du 72nd Ordnance Group de Medaris. Suit alors la tâche ardue de rendre tous ces blindés aptes au combat. Il faut notamment installer des postes de radios américains et changer les chenilles. Le travail est achevé dans le remarquable délai de 96 heures, grâce aux efforts conjugués de soldats de l’Ordnance Corps, d’un bataillon d’Irish Guards et de centaines de civils belges.

L’arrivée des renforts

Les soldats du génie et de l’intendance ainsi que les restes des unités malmenées au cours des premiers jours de combats ne vont cependant pas rester longtemps seuls. C’est ainsi que la 82nd Airborne, d’abord destinée à la défense de Bastogne mais que l’urgence de la situation a envoyée plus au nord, comble quelque peu la brèche à Werbomont et au sud de l’axe d’avance du Kampfgruppe Peiper. La 3rd US Arm Div est également sur le point de se déployer contre la 116. Panzer qui continue sont avance au-delà d’Houffalize. A Bastogne, Middleton peut désormais compter sur le CCB 10th Arm Div et sur la 101st Airborne.

Les renforts dépêchés dans les Ardennes par un Eisenhower clairvoyant sont à mettre au crédit d’une US Army très réactive et très bien organisée. Contrairement à Bradley, Eisenhower perçoit d’emblée l’importance de l’offensive allemande. Patton ne s’est aucunement laissé surprendre. Bien qu’il soit sur le point de lancer sa propre offensive sur la Sarre, il a envisagé l’éventualité d’une attaque ennemie dans le secteur peu défendu des Ardennes. Si, lorsqu’il fait préparer des plans pour réagir en conséquence, il pense avant tout à une attaque de diversion visant à contrecarrer ses préparatifs, il reste que, le 19 décembre, Patton dispose de plusieurs plans. Aussi, lors de la fameuse rencontre de Verdun, le 19 décembre à 11 heures, il est en mesure d’affirmer à Ike qu’il peut contre-attaquer vers Bastogne avec trois divisions le 21 décembre. Connaissant l’esprit cavalier et fonceur de son va-t-en-guerre de subordonné, Eisenhower préfère une attaque de plus grande ampleur assurant la coordination effective de l’assaut des trois divisions le 22 ou le 23 décembre.

Certes, certaines unités sont engagées au compte-gouttes et subissent des pertes sérieuses mais les Allemands sont retardés en attendant l’arrivée de nouveaux renforts et c’est ce qui compte. Ainsi, si les paras américains tiennent Bastogne, la situation n’est pas encore sécurisée. Toutefois, au 19 décembre, les Américains ont déjà 180 000 hommes engagés dans les Ardennes contre 80 000 au 16 décembre. 14 divisions américaines sont engagées contre 18 chez les Allemands. Certes, les réserves allemandes sont encore importantes mais tout ceci augure mal de la suite. Ceci est d’autant plus évident qu’il faut également tenir en compte de la mise en marche de la 3rd US Army de George Smith Patton, qui a déjà cédé sa 10th Arm Div, sur le point de frapper en force le flanc sud de la percée allemande.

Tout ceci n’est qu’un début. Les Allemands doivent aussi compter avec le chef du 21st Army Group, l’Anglais Montgomery, auquel Ike a –au grand dam de Bradley, Hodges et Patton- sagement confié le commandement des unités américaines engagées au nord du aillant allemand –à savoir les 1st et 9th US Armies- en raison de la rupture des communications entre Bradley, dont le QG du 12th Army Group se trouve à Luxembourg, et la 1st US Army de Hodges. Monty est prêt à engager des formations britanniques pour mettre en défense les ponts de la Meuse et empêcher tout franchissement de la rivière par la Wehrmacht. En outre, le secteur à l’ouest de Saint-Vith et de Bastogne est rapidement renforcé. Montgomery ordonne ainsi au 7th US Corps de Collins de se positionner derrière l’Ourthe avec les 2nd Arm, 84th et 75th US Divisions. Pour Eisenhower, il hors de question de se replier au-delà de la Meuse. En attendant d’être en mesure de lancer une contre-offensive d’envergure qui résorberait le saillant allemand, il ordonne d’arrêter toutes les contre-attaques et envisage même des replis limités pour effectuer un raccourcissement de la ligne de front. Au final, l’offensive des Ardennes a obligé les Américains à faire intervenir leurs divisions encore présentes en Angleterre au 16 décembre. Il s’agit des 11th Arm, 17th Airborne, 66th Infantry (débarquant en France le 26 décembre), 76th Infantry (arrivée en Angleterre le 21 décembre et dépêché en urgence en France dès le 17 janvier) et la 69th Infantry Divisons. Tant est si bien qu’on ne compte plus une seule division américaine au Royaume-Uni à la mi-janvier 1945.

Les bleus des unités américaines nouvellement engagés, s’ils ruinent les plans de Hitler, se comportent de façon fort variable. La 99th US ID, certes épaulée rapidement par la 2nd US ID et une artillerie puissante, tient le choc de l’offensive et ne succombe pas sous les coups de butoir de la 12. SS Panzer. Les Combat Command de la 9th Arm Div se font laminer, en particulier le CCR devant Bastogne, mais c’est au prix de délais inacceptable sur l’avance prévue dans le plans « Herbstnebel ». La 106th US ID, étrillée dans le Schnee Eiffel, fait pâle figure mais son dernier régiment d’infanterie poursuit le combat devant Saint-Vith. En revanche, la 75th US ID vient d’arriver en France et elle fait montre d’un manque de mordant en direction de Saint-Vith. Le 4 janvier, la 17th US Airborne de Miley, une unité nouvellement arrivée également, attaque après avoir assuré la relève la 11th Arm Div dans le secteur de Mande-Saint-Etienne. L’épreuve est si difficile que la 17th Airborne doit consacrer les deux jours suivants à se réorganiser. Pourtant, le 513th Parachute Infantry a fait office d’unité d’école à Fort Benning et ses membres ont été dûment sélectionnés parmi les meilleurs diplômés des forces aéroportées. Il semblerait que la Wehrmacht garde toute son habileté tactique y compris lorsqu’elle se trouve confrontée aux meilleures unités américaines connaissant leur baptême du feu.

 

L’artillerie américaine : un atout toujours efficace

L’importance de l’artillerie américaine, sa puissance et sa capacité à fournir des tirs de concentration (TOT : Time On Target) n’est plus à démontrer depuis la campagne de Tunisie. Sa contribution à la victoire dans la bataille des Ardennes ne fait dès lors pas discussion. Le 20 décembre, lorsque Middleton nomme McAuliffe responsable de la défense de Bastogne, le commandant par interim de la 101st Airborne (le général Taylor, chef de la 101st, est alors en permission aux Etats-Unis), dispose d’une artillerie nombreuse : 11 groupes d’artillerie assurent le soutien de la garnison. Au total, 130 pièces. Leur présence, peut-être plus encore que celle des Sherman, sauvera la 101st Airborne de l’anéantissement. Au nord du saillant, dans le secteur de la crête d’Elsenborn, l’artillerie américaine fait aussi des merveilles. Lors des combats pour Krinkelt-Rocherath, 7 bataillons positionnés sur la crête expédient 5 000 obus sur les Allemands. A Dom Butgenbach, le 21 décembre, le 26th Infantry’s Cannon company, l’artillerie de la 1st US ID, des batteries des 2nd et 99th US ID ainsi que le 406th Field Artillery Group conjuguent leurs efforts en pilonnant l’ennemi en lui expédiant pas moins de 10 000 obus en l’espace de 8 heures. Cela sera suffisant pour stopper net la 12. Panzer SS et permettre à l’infanterie américaine de rétablir ses lignes malmenées. Alors que dès l’automne il apparaît nécessaire de rationner les munitions, la bataille des Ardennes n’a fait que rendre la situation plus critique. Le mois de décembre 1944 représente le mois de dépenses en munitions de tout type le plus élevé de la guerre. Les 2 579 000 obus de 105 mm M2 Howizer tirés ce mois-là laissent à peine 2 524 000 coups dans les stocks de l’ETO, soit 21 jours d’approvisionnement selon les tableaux du War Department.

 

 

Les routes, le climat et la logistique

L’offensive allemande souffre sans nul doute des aléas du climat en cette saison : il est bien difficile d’évoluer en dehors des routes pour les engins non chenillés et les chemins de terre deviennent facilement des torrents de boue impraticables. Le froid et le manque de visibilité ne facilitent guère les tirs et le repérage. Il faut souligner pourtant que ces difficultés touchent également les Américains. Les embouteillages monstres qui grèvent sérieusement l’intervention des divisions de Panzer au début de l’offensive ne sont pas inconnus de leurs adversaires, songeons ainsi aux difficultés similaires rencontrées au même moment par la 7th Arm Div qui tente de se déployer vers Saint-Vith. Il reste que les embouteillages invraisemblables sur les arrières allemands empêchent le déploiement efficace des formations. Ainsi, la 18. VGD, qui a opéré l’admirable encerclement de deux régiments américains dans le Schnee Eiffel, poursuit timidement vers l’ouest avec le soutien de canons d’assaut mais la Führer Begleit Brigade a du mal à se mettre rapidement en place et, surtout, l’artillerie ne suit pas. La prise de Saint-Vith n’évite pas une congestion des voies de communications sur lesquelles tout semblant d’ordre semble disparu. Comment, dans ces conditions, les Allemands peuvent-ils espérer concentrer leurs forces et frapper le dispositif américain de manière à obtenir une rupture significative de la ligne de défense ?

Le mauvais temps et le brouillard sont sensés annuler tout bénéfice de soutien aérien aux Alliés dont la suprématie aérienne est incontestable. Il reste que ceci signifie également toute absence d’aide significative de la part des escadrilles de la Luftwaffe. L’impact de l’aviation alliée dans la bataille se mesure à plusieurs niveaux. Au niveau stratégique, il empiète sur l’arrivée des renforts et surtout sur l’acheminement des munitions et du carburant accumulés pour l’offensive. Ceux-ci ne manquent pas en fait, amis sont situés beaucoup trop à l’est du front et seront donc soumis à la dure loi de la supériorité aérienne anglo-saxonne. Sur le plan tactique, outre les mitraillages de convois et les bombardements de concentration de troupes, une simple attaque peut perturber gravement toute une chaîne de commandement : ainsi, lorsque le PC du LXVII AK est touché par l’aviation, il ne peut plus coordonner et diriger ses divisions ! Notons que l’emploi de l’aviation alliée n’est pas si simple : si le temps est au beau dans le ciel des Ardennes, il peut être couvert au-dessus des bases en Grande-Bretagne et, ainsi, empêcher l’intervention des escadrilles de bombardement.

 

Comme toujours, comme en Normandie six mois auparavant, amis déjà en Russie et en Afrique les années précédentes, la logistique est le point faible de la Wehrmacht. C’est ainsi que von Rundstedt espère déployer la 11. PZD, toujours en réserve, dans les Ardennes. Mais, les trains posent problème. Il faut faire face aux destructions opérées sur le réseau ferroviaire par les Alliés mais aussi à la congestion des voies ferrées déjà beaucoup sollicitées.

La Wehrmacht a fait des efforts surhumains pour se constituer des réserves de carburant pour l’offensive. Keitel a estimé que 23 millions de litres d’essence seront nécessaires. L’Allemagne, pourtant à court de tout, réussit à rassembler ces réserves mais les difficultés de fret et la crainte que des dépôts de carburant ne soient détruits par des frappes aériennes alliées font que la moitié du précieux liquide se trouve encore sur la rive est du Rhin lors du lancement d’ « Herbstnebel ». Les forces de Model n’ont donc avec elles que cinq jours de carburant. L’essence manque ainsi à plus d’une reprise. Ainsi, la 9. SS Panzer-Division, qui intervient en second échelon, en manque dès le début. Devant être engagée devant Saint-Vith en soutien de la 18. VGD, la Führer Begleit Brigade manque de carburant. Parfois, c’est la découverte inopinée qui permet à une colonne de poursuivre l’avance alors que les réservoirs sont ainsi à sec : ainsi Peiper à Büllingen (227 000 litres) et la 116. Panzer à Samrée (136 000 litres). Le 21 décembre, la 2. PZD manque d’essence. Le cas du Kampfgruppe Peiper constitue lapreuve dramatique de l’inconsistance de la 6. Panzerarmee à assurer le ravitaillement. Peiper est finalement isolé par ses négligences, mais surtout par l’incapacité de ses supérieurs à assurer le maintien du contact avec lui. Espérant lui faire parvenir des approvisionnements, le Kampfgruppe Hansen en est réduit à un pitoyable expédient : jeter des paquets dans l’Amblève avec l’espoir que le courant les amènera jusqu’aux positions de Peiper ! Pour mener une guerre moderne, on a vu mieux. Toutefois, elle. La Meuse n’est plus qu’à quelques kilomètres ! Mais l’unité, isolée, ne sera pas secourue à temps par la Panzer Lehr et les autres unités de la 2. PZD ni par la 9. PZD, engagée trop tardivement. Non ravitaillé et isolé, Peiper évacue la Gleize et abandonne une partie non négligeable du matériel de la 1. SS Panzer (il a perdu 87 Panzer !)la 2. PZD, parvenu à quelques kilomètres de la Meuse en s’emparant de Celles puis de Foy-Notre-Dame est également coupée de toute logistique et subit un désastre similaire quasiment au même moment (la 2nd US Arm dénombre en effet sur le terrain pas moins de 82 Panzer, 83 canons d’assaut et pièces d’artillerie et 441 véhicules).

 

 

Les Task Forces blindées

On loue souvent avec raison le succès des Kampfgruppen allemands. Les Américains ont certes également la capacité de mettre sur pied des groupements et sous-groupements tactiques interarmes loin d’être inefficace, d’autant plus que la coopération interarme n’est pas ineffective au sein de l’US Army au contraire de l’armée britannique. La répartition des unités d’une Armored Division au sein de plusieurs Combat Command, généralement au nombre de trois :-CCA, CCB et CCR- est bien connue. Les divisions blindées américaines engagées dans les Ardennes ne font pas exception. La structure trop large d’un Combat Command ou bien l’urgence de la situation nécessitent parfois de subdiviser le Combat Command en Teams ou Task Forces. C’est ainsi que, devant Bastogne, le CCR de la 9th Arm Div et le CCB de la 10th Arm Div sont réparties en plusieurs unités sur toutes les routes menant à la ville dans l’espoir d’endiguer le flot de la 5. Panzerarmee. Le CCR 9th Arm Div forme les Task Force Harper et Rose tandis que le CCB 10th Arm Div constitue les Teams Desobry, O’Hara et Cherry. L’arrivée à point des renforts, mais surtout le sacrifice de ces unités et les mauvaises décisions prises par les commandants allemands vont finalement aboutir à la sauvegarde de ce nœud routier si important. Middleton met ainsi en place un périmètre défensif s’articulant autour du CCR 9th Arm Div mais aussi, nous l’avons vu, de troupes du génie. A ce moment là, le bataillon de chars du CCR a déjà bien souffert (une compagnie presque détruite à Clervaux). Les Task Force Rose et Harper du CCR 9th Arm sont cependant bousculés par la 2. Panzer et la défense s’effondre. Un peu plus au sud, le Team Cherry du CCB 10th Arm est anéanti par la Panzer Lehr. Les Allemands ne savent pas exploiter correctement leur victoire. Ces combats retardateurs ont donc été d’une importance cruciale. La défense de Noville par le Team Desobry (15 chars) est également essentielle, notamment car les Allemands ne savent pas exploiter leur victoire.

Pendant le siège de Bastogne, un des clés du succès de McAuliffe réside dans l’emploi des réserves. Pour étoffer les lignes de la 101st Airborne et réagir aux assauts allemands, celles-ci consistent dans 36 TD du 705th Tank Destroyer Battalion, le CCB 10th Arm, soit une trentaine de blindés des Team Desobry et O’Hara, dans les 23 chars et les 60 fantassins de la Team Pyle ainsi que se la Team SNAFU, soit 600 hommes et isolés de toute sort rassemblés dans une formation ad hoc. On le constate, loin de l’image d’Epinal, les parachutistes américains sont bien loin d’être seuls à assumer la défense de Bastogne. Les blindés vont s’avérer essentiels, au même titre que l’artillerie. D’ailleurs, à Saint-Vith également, où les blindés sont en nombre, il suffit parfois d’à peine quelques engins pour briser toute velléité offensive d’unités allemande un peu tièdes à l’idée de donner l’effort maximum. Deux exemples suffiront à le démontrer. Au Nord de Büllingen, qui est écrasé par l’artillerie US, un petit groupe de combat envoyé par Peiper se heurte au 644th TD Bn qui détruit deux Panzer IV. Peiper renonce donc, de toute façon il a pour ordre de foncer vers la Meuse, via Ligneuville où il espère surprendre le QG de la 49th AAA Brigade. Ce faisant, il manque l’occasion de briser la ligne de défense –décisive- de en la contournant et en frappant ses défenseurs par l’arrière. Au nord de Saint-Vith, quelques M36 Jackson bien camouflés stoppent l’élan de la Führer Begleit Brigade. Otto Remer espère contourner les défenses de Saint-Vith par le nord en attaquant vers Vielsam. Quatre Panzer sont mis hors de combat. L’avance est arrêtée pour un temps.

 

« Armies of Empire »

« Armies of Empire. The 9th Australian and 50th British Divisions in battle 1939-1945 », Adrian Converse, Cambridge, 2011, 347 pages

Ce livre se propose une étude comparée de deux formations différentes des forces du Commonwealth pendant la Seconde Guerre mondiale : la 9th Australian Division et la 50th Northumbrian Division. Ces deux unités ont combattu sur plus de fronts et souffert plus de pertes que n’importe quelle unité de leurs catégories respectives. Après des débuts marqués par l’amateurisme, puis une période d’efficacité optimale, la combativité des deux divisions décline en 1944-45. La mise sur pied, l’entraînement et l’engagement des 9th Australian et 50th Northumbrian ID nous entraîne sur de nombreux fronts, de la campgne de France en 1940 et du désert jusqu’au Pacifique et au Rhin en passant par la Normandie et la Sicile. L’ouvrage fourmille de détails. Il s’avère particulièrement instructif sur la guerre du désert où les deux divisions furent toutes les deux engagées. Un des grands intérêts du livre est de montrer les nombreux points communs mais aussi les différences au sein des formations du Commonwealth. A. Converse s’intéresse beaucoup au moral des unités combattantes. Il nous dresse un portrait d’un soldat australien non exempt de crise de moral alors que le soldat de la 50th ID, moins célébré, sait à l’occasion faire montre d’une combativité remarquable. Les appendices fournissent des ordres de bataille au cours des diverses campagnes.