Films de Guerre/ War Movies (3/100): LES DIABLES DU DESERT

LES DIABLES DU DESERT

Les Diables du Désert (Sea of Sand) est un film britannique de Guy Green datant de 1958. Cette œuvre est consacrée à l’épopée du Long Range Desert Group (LRDG), l’une des plus célèbres unités britanniques opérant sur les arrières de l’Axe au cours de la guerre du désert. Avant tout unité vouée au renseignement, le LRDG a lancé des raids à l’occasion, parfois avec de lourdes pertes (cf mon article dans Batailles & Blindés N°62 dans lequel je fourni une typologie des nombreux types d’opérations menées par les raiders).

Le « Road Watch », l’observation du trafic routier ennemi sur la Via Balbia (seul route macadamisée en Libye, le long de la côte), constitue la mission essentielle du LRDG: elle est évoquée dans le film.

Guy Green s’est assuré les conseils de Bill Kennedy Shaw (dont il faut lire Patrouilles du Désert, un des rares livres traduits en français permettant de découvrir l’épopée du LRDG), un des cadres du LRDG d’origine, ami de Ralph Bagnold, le créateur de l’unité avec lequel il a parcouru le Désert Occidental au cours des années 1930.

Le Captain Tim Cotton, le baroudeur, dont l’échec d’une liaison amoureuse n’apporte rien au scénario…

Le Captain Williams: en apparence l’officier rigide qui ne suit que le règlement.

Les Diables du Désert raconte une mission périlleuse menée contre un dépôt de carburant ennemi en 1942, peu avant la bataille d’El Alamein (ce qui est une référence à l’opération Agreement, lancée en septembre 1942; cf aussi mon article sur Un Taxi pour Tobrouk), mission au cours de laquelle la tension ne cesse de monter entre les deux officiers du convoi: son chef, le non-conformiste Captain Tim Cotton, et un spécialiste des mines, le Captain Williams; beaucoup plus à cheval sur le règlement.

 

Ci-dessus: les remarquables Chevrolet du film, dotés de tous les impedimenta d’une mission dans les profondeurs du désert.

Ci-dessous: les véritables Chevrolet 30 cwt en 1942

Le film a été tourné en Libye, avec le bénéfice d’un matériel roulant remarquable : le spectateur a l’illusion d’assister aux évolutions d’un groupe de Chevrolet du LRDG (pas moins de 5 Chevrolet 30 cwt partent en mission!) … Les blindés allemands sont moins convaincants, dont les éternels halftracks américains M3 maquillés en Sdfkz 251… Si l’allure générale des tenues, les détails des coiffures (notamment la variété de celles-ci) et l’équipement des Britanniques est de qualité (même si les mitraillettes Sten ne sont pas en service à cette date : les raiders devraient être armés de Thompson), les Allemands sont de nouveau négligés, y compris, bizarrement, leurs casques, alors que mettre la main sur une poignée de Stahlhelm modèle 35 ou 40 ne représente aucune difficulté majeure.

Une mission avec beaucoup de pertes…

Un des mérites du film est de multiplier le péripéties, le groupe se heurtant aux difficultés le plus diverses, typiques des aléas des missions menées par le LRDG: attaque d’avion puis d’une automitrailleuse, la fuite à pied après abandon des véhicules, qui est un classique des récits de ces raids héroïques. Comme à l’accoutumée, les Allemands, bien naïfs, se laissent berner par le moindre Britannique portant leur uniforme et parlant leur langue sans le moindre accent…

Le réalisateur n’a pas oublié de montrer de façon réaliste les bivouacs et les diverses tâches auxquelles hommes de troupe et cadres sont assujettis. On assiste au quotidien des soldats: un aspect toujours bienvenu dans les films de guerre. La discipline informelle qui prévaut au sein du LRGD est bien mise en évidence. L’ambiance de la base située dans l’oasis est également très bien rendue: on peut se croire en 1941-2 à Jalo ou à Siwa, ou encore à Koufra.

On pourra toutefois regretter le caractère stéréotypé de certains personnages: que ce soit le blessé qui est abandonné par ses camarades, joué par Percy Herbert (habitué à des rôles de soldats, que ce soit dans Le Pont de la Rivière Kwaï ou Les Canons de Navarone), ou, plus encore, le Captain Willimas qui se sacrifie pour les autres, oubliant qu’il est marié et père de famille. Le personnage joué par Richard Attenborough (le futur réalisateur d’Un Pont Trop Loin), qui ressemble à s’y méprendre à un célèbre raider, tient en quelque sorte le rôle du soldat un peu plus farfelu que la moyenne: on peine à imaginer qu’un véritable membre du LRDG ait tronqué l’eau de sa gourde pour de l’alcool, car il s’agit ici d’une question de survie, un aspect essentiel sur lequel on ne transigerait pas et qui équivaudrait à être rayé des cadres de l’unité.

   

A gauche, l’acteur Richard Attenborough. A droite, le Trooper « Bluey » Grimsey, véritable membre du LRDG.

Au final, un beau film d’aventures sans prétention qu’il faut prendre pour tel, et que ne saurait négliger un passionné de la guerre du désert, davantage encore un féru des missions et raids du SAS et du LRDG, même si d’autres films, que nous examinerons, traitent du sujet: Un Taxi pour Tobrouk, Enfants de Salauds, Tobrouk. Commando pour l’Enfer, etc.

Un affiche de film qui s’apparente aux couvertures de bandes-dessinées du type « Attack » des années 1960-1980

 

 

 

 

 

 

Films de Guerre/ War Movies (14/100): LES RATS DU DESERT

 

LES RATS DU DESERT

Un film à la gloire de la 8th Army

Les films consacrés à la guerre du désert, sans être inexistants, restent une rareté. Bizarrement, le côté épique de certains aspects de cette campagne n’ont pas retenu l’attention des réalisateurs. Avec « Les Rats du désert »(1953), Robert Wise s’attache à nous présenter le célèbre épisode du siège de Tobrouk, en 1941.

James Mason, de nouveau dans le rôle d’Erwin Rommel

Un passionné (et un peu spécialiste tout de même) comme moi ne peut que se réjouir devant la perspective de voir un film abordant un de ses sujets d’étude de prédilection. Dans le même temps, je reste consterné par la quantité d’erreurs qui se glissent dans l’histoire portée sur le grand écran. Le film commence par une scène avec Rommel, campé de façon plus ou moins crédible de nouveau par James Mason (qui prête déjà ses traits à l’officier allemand dans « Le Renard du Désert », sorti en 1951). Las, il est immédiatement question d’une 9. Panzer-Division qui n’a pas posé la moindre chenille en Afrique. Soulignons aussi la scène ridicule d’un Rommel déjeunant dans un cadre cossu avec verres en cristal et plats et couverts des plus élégants… Rien à voir avec les conditions spartiates dans lesquelles il vivait!

La scène la plus ridicule du film…

Il apparaît vite que Wise entend nous narrer la première tentative de Rommel pour s’emparer de la place forte, en avril 1941. Sans être nommé, on devine que le général australien n’est autre que Leslie Morshead, le « patron » de la 9th Australian Division, l’unité qui a soutenu le siège en 1941. Quant à Richard Burton, brusque et taciturne comme si souvent à l’écran, il campe le personnage d’un capitaine britannique détaché auprès des forces australiennes, occasion (heureuse) pour le réalisateur de nous présenter les antagonismes entre l’armée de Sa Majesté et son homologue impériale des antipodes. De ce point de vue, l’indiscipline des troupes australiennes et la proximité entre gradés et hommes du rang sont bien rendues. En revanche, un autre aspect manque pour le moins de réalisme : l’âge des engagés est plus digne du Volkssturm ou autre Home Guard que de l’Australian Imperial Force (bien que, dans les faits, trois simples soldats engagés de la 9th Australien Division été âgés de plus de 60 ans).

A droite, le général Morshead, étrangement encore à son poste au moment de l’opération « Crusader »

Burton retrouve son professeur à la guerre, un homme qui a passé l’âge d’être en première ligne, comme beaucoup des acteurs ayant le rôle de soldats australiens: erreur de casting de Robert Wise?

Certaines scènes sont bien tournées, le spectateur se trouvant à plusieurs reprises à hauteur d’homme. La première attaque nous montre bien que l’infanterie allemande fut stoppée, et que les Panzer continuèrent seuls à l’intérieur du périmètre, devenant la proie des contre-attaques de flancs et des antichars. Las, le réalisateur nous présente le plan comme absolument préconçu, Morshead devinant exactement où Rommel va lancer son assaut et laissant à dessein l’ennemi s’enfoncer à l’intérieur du périmètre défensif pour mieux l’anéantir… Si la réutilisation de canons italiens est également véridique, deux autres points concernant l’artillerie sont inexacts : les scènes d’époque avec l’excellent antichar de 6 pounder qui n’entre en lice qu’en mai 1942 (soit un an plus tard…) ; pis : les renforts australiens arrivent sous un déluge d’artillerie, qui fait pourtant totalement défaut à Rommel lors de ses premières tentatives contre le port en avril 1941. La suite de l’attaque est moins bien traitée : si l’infanterie allemande est mise en fuite, on ne voit pas qu’elle a en fait été éliminée après avoir été abandonnée à son sort par les Panzer.

Les scènes de combat, sans égaler celles des films modernes, bien plus réalistes, sont relativement bien tournées, si ne n’est la facilité qu’ont les soldats allemands à franchir le réseaux de barbelés (comme dans « Le Jour le Plus Long », il suffit de se coucher dessus…)

Le film veut également montrer un autre aspect caractéristique du siège de Tobrouk : les coups de mains nocturnes menés dans le No Man’s Land, parfois à bord de chenillettes Bren Carrier, épisodes que je relate  dans mon livre Afrikakorps et surtout dans mon article « Tobrouk 1941. Un été d’enfer pour les Australiens » (« Ligne de Front » N°61, mai-juin 2016).

Le visage grimé en noir, portant bérets et armés de grenades et de mitraillettes, les Australiens sèment le chaos chez un ennemi qu’il maintien dans l’insécurité, quoique les contre-mesures apparaissent rapidement. En revanche, le raid lancé par McRoberts contre un dépôt de munitions est plus digne des attaques des raiders du désert du SAS ou du LRDG, ou encore des commandos, que des attaques menées par les Australiens. La façon dont le héros regagne les lignes alliées est également un clin d’œil à ces combattants du LRDG qui ont préféré les affres du désert à la captivité…

Des soldats de l’Afrikakorps en uniformes et armés de façon fort peu réaliste…

Comme bien souvent dans les films de guerre de cette époque, les Allemands sont particulièrement maltraités. Leurs vêtements et surtout leurs casques dignes de soldats du Kaiser de 1916 sont ridicules… (un travers que l’on retrouve dans « Sahara » avec Humphrey Bogart, ainsi que dans « Les Diables du Désert« ). Leur armement aussi. Quant aux Australiens, le filet de camouflage n’est pas caractéristique de la guerre dans le désert: les soldats peignaient leurs casques ou les recouvraient de toile de jute.

Wise met certes un point d’honneur à présenter l’aspect « guerre sans haine » de la guerre du désert, sans cet excès qui manquerait de réalisme : ainsi, le médecin allemand soigne son captif, Richard Burton, qu’un des officier qui l’interroge est prêt à brutaliser. L’irruption de Rommel dans la tente nous présente un officier chevaleresque : refusant qu’on maltraite l’Anglais, il le félicite, de façon un peu surprenante, pour le succès raid, qui condamne pourtant son artillerie au silence… Le réalisateur nous montre le général se faire soigner, alors que Rommel ne souffrira d’aucune égratignure avant le mitraillage de sa voiture en Normandie en juillet 1944. Le cynisme et la liberté de parole et de ton de Burton/McRoberts à son égard semblent également trop prononcés…

Le dernier combat se déroule sans équivoque au moment de l’opération « Crusader », en novembre-décembre 1941. Or, Morshead et sa division ne sont plus à Tobrouk à ce moment-là : ils ont été relevés, mis à part une unité qui n’a pu être évacuées. Quant à la position d’El Duda, elle n’est pas que le fait des Australiens, la percée de la garnison étant l’œuvre des blindés et de plusieurs bataillons d’infanterie.

Comme convenu, le « dur » se laisse attendrir et tous finissent par ressentir un respect et un affection réciproque. Quant au lâche, il est devenu le soldat le plus courageux du bataillon…Au final, un film qui n’est pas un chef d’œuvre lais qui se laisse regarder. Il procure l’occasion d’une soirée de détente dans l’ambiance de la guerre du désert.

Films de Guerre/ War Movies (13/100): ENFANTS DE SALAUDS

ENFANTS DE SALAUDS

 

Ce film original d’André de Toth, tourné en 1969, n’est pas ma fiction préférée consacrée à la guerre du désert, mais l’oeuvre, originale, offre son lot de scènes d’action et procure un bon moment de détente. Ce film de guerre hors du commun débute avec un des « tubes » de la Seconde Guerre mondiale, dont l’histoire est liée à la guerre du désert.

Une ouverture sur fond de « Lili Marleen »

J’ai déjà eu l’occasion de présenter en détail deux films mettant en scène des commandos du SAS ou du LRDG, déployés en Egypte et en Libye au cours de la guerre du désert : l’excellent « Un Taxi pour Tobrouk » (ici) et Les Diables du Désert » (ici). Avec « Enfants de Salauds » (« Play Dirty ») d’André de Toth, je me penche cette fois-ci sur une autre oeuvre portant sur le même thème, mais quelque peu iconoclaste, sur fond de cynisme assez savoureux.

Un film tourné dans un cadre magnifique (en Andalousie)

Les péripéties sont assez nombreuses (pneus crevés, etc), les scènes d’action stimulantes et le jeu des acteurs réussi, même si les rires sadiques des acteurs nous semblent plus proches de ce qui est attendu des tueurs des westerns de Sergio Leone que de commandos de Sa Majesté. Les membres du commando sont plus proches d’une bande de gangsters (prêts à piller, tuer, violer) que de soldats réguliers…

Des commandos de Sa Majesté ou bien des tueurs psychopathes?

Douglas, le type même de l’officier britannique respectueux des ordres et du règlement

On notera, comme d’accoutumée, un dichotomie entre des officiers professionnels, comme Michael Caine, alias Douglas, et des cadres beaucoup plus laxistes sur le règlement (le capitaine Leech, véritable mercenaire et ruffian, joué par Nigel Davenport), aussi bien disciplinaire que tactique. La scène de la mouche dans le café/bar et l’argent que est prêt à verser à Leech s’il survit au raid donnent tout de suite la tonalité du film…

Une image qui rappelle un fameux cliché de la guerre du désert…

La base des commandos est réaliste: on pourrait facilement imaginer Siwa, Koufra ou Djalo…

  

Des commandos capables de mimétisme: vêtus en Italiens (à gauche), ou en combattants de l’Afrika-Korps (à droite)

Si l’ambiance « raiders du désert » est bien rendue, le film ne bénéficie cependant pas de l’appoint de véritables camions Chevrolet… Quant aux Allemands, ils «montent» les incontournables halftrack américains grimés en semi-chenillés allemands (et ces engins ne peuvent pas être des véhicules de prise avant les premiers combats menés contre les Américains, fin 1942 en Tunisie). Les scènes dans l’oasis, le passage de la falaise, l’attaque du dépôt, … autant de moments forts et toujours surprenants de cette oeuvre.

 

L’oasis et le franchissement des falaises: deux passages recréant « l’ambiance LRDG », avec le cynisme de de Toth en prime… Rien ne se déroule comme attendu…

Les officiers supérieurs pour de Toth? Tous des individus sans scrupules…

L’absurdité et l’horreur de la guerre, le cynisme des officiers supérieurs prêts à sacrifier leurs hommes (le colonel Masters et le général Blore n’ont rien de gentlemen…), les crimes de toutes sortes (une infirmière manque de peu de se faire violer)… Ce film ne fait rien pour glorifier la guerre.

Outre le cadre (la guerre du désert), un des intérêts du film est le lot de surprises qu’il nous offrent, avant même la scène finale, inattendue et donc savoureuse, que nous ne dévoilerons pas…

 

 

LE SOLDAT ALLEMAND AU CINEMA : DE LA CARICATURE A LA REALITE

LE SOLDAT ALLEMAND AU CINEMA : DE LA CARICATURE A LA REALITE

Robert Shaw dans « La Bataille des Ardennes »

 

Quelle image donne le cinéma du soldat allemand ? Reflète-t-elle la réalité ? Nous tenterons de répondre à ces questions à partir d’un certain nombre d’exemples tirés principalement de productions hollywoodienne, mais pas exclusivement.

 

Des soldats stupides et/ou ridicules

Une des caractéristiques de nombreux soldats allemands, qui est celle de nombreux « méchants » au cinéma, est de se montrer le plus souvent incapables de faire feu correctement, en dépit de chargeurs très bien pourvus. Dans « Fury » (David Ayer, 2014), un film beaucoup plus réussi que d’aucuns ont voulu le prétendre, notons tout de même que les servants de Pak ou de Panzerfaust qui ouvrent le feu sont exceptionnellement maladroits, même pour des recrues levées à la va-vite en 1945… En revanche, le moindre commando allié fait mouche à chaque tir… On ne compte plus non plus le nombre de grenades renvoyées à leurs propriétaires (cf « Quand les Aigles attaquent » de Brian G. Hutton (1968)). Dans le combat rapproché, ils mettent un point d’honneur à attaquer –bien maladroitement- un par un. Sens de l’honneur qui les pousserait à un duel à la loyale ? Mauvais combattants, ils sont aussi souvent dépeints comme de parfaits imbéciles, ou à tout le moins pour des individus naïfs. Comment éloigner une sentinelle ? Jetez un caillou à l’opposé de la cachette où vous êtes dissimulés et/ou imitez le miaulement d’un chat. Le Landser s’y laisse prendre (cela marche dans « Les Canons de Navarone »).

Gregory Peck n’a pas de soucis à se faire: les sentinelles allemandes sont stupides…

Autre stratagème, une jolie fille suffit à leur faire manquer leur devoir (la première scène à Pegasus Bridge dans « Le Jour le Plus Long » de Darryl Zanuck (1962)). Pis, à moins que leurs interlocuteurs, pourtant distants de quelques mètres, ne soient particulièrement atteints de surdité, ils ne savent qu’hurler, quand bien même un minimum de discrétion serait fortement conseillé.

Il est aussi caractéristique que le moindre soldat ou résistant allié soit capable de donner illusion en portant l’uniforme allemand que par le seul miracle d’un « Ja ! Ja ! » bien placé (« La Grande Vadrouille » de Gérard Oury (1966), encore qu’il s’agisse d’un film comique) ou encore de rester muet (Donald Sutherland et Lee Marvin dans « Les Douze Salopards » de Robert Aldrich (1966)). Heureusement, pour son supérieur passablement réservé, Charles Bronson parle pour deux Allemands… Pareille mésaventure survient à une patrouille de soldats de l’Afrika-Korps dans « Les Diables du Désert » (Guy Green, 1958). Alors qu’ils surprennent un camion du LRDG en panne sur le bas-côté de la route, il suffit d’un court dialogue avec un Britannique coiffé d’une casquette allemande et versé en langue germanique pour donner le change (il a fallu pourtant insister pour obtenir une réponse tandis les autres raiders restent muets). Les Allemands vont d’ailleurs jusqu’à faire preuve de prévenance en possédant systématiquement les mensurations des soldats alliés qui s’emparent de leurs tenues (Harrison Ford, qui s’insurgeait contre cette incohérence, a su imposer un changement à Steven Spielberg dans « Les Aventuriers de l’Arche Perdu » (1981)).

 

Les gentils et les méchants

Une autres des caractéristiques majeures de nombre de films est de dépeindre des individus très manichéens et à la personnalité sans nuances: on remarque clairement, chez les Allemands, des « méchants » et d’autres qui, eux, sont « corrects », voire des « bons ».

Cette distinction recoupe la césure Wehrmacht/SS. Ainsi, les SS caricaturaux qu’on rencontre dans « Le Pont de Remagen » de John Guillermin (1969), « Quand les Aigles Attaquent » de Brian Hutton (1968) ou « Les Canons de Navarone » de Jack Lee Thompson (1961). Dans « Le Passeur d’Homme » du même Jack Lee Thompson (1979), le SS va jusqu’à pousser la caricature à porter un signe nazi sur son slip… Une rengaine habituelle dans nombre de film : l’officier de la Wehrmacht est humain et incite ses prisonniers à parler, sinon il devra les livrer, à son grand regret, à la SS ou à la Gestapo… Dans « Le Pont de Remagen », Robert Vaughn apparaît comme un soldat de métier injustement puni par une hiérarchie impitoyable. On retrouve cette image d’officiers allemands apolitiques et professionnels dans les ouvrages publiés à la même époque. Le climat de la Guerre Froide y est pour beaucoup : les Allemands sont désormais nos alliés et il faut intégrer de nombreux vétérans de la Wehrmacht en tant que cadres de la nouvelle Bundeswehr.

En rapport avec les typologies précédemment évoquées, l’officier allemand oscille donc entre la brute nazifiée et le militaire éduqué et correct qui ne cherche qu’à accomplir son devoir en dépit de la cause qu’il semble servir bien malgré lui : il n’est qu’un soldat qui obéit aux ordres. Le septième art multiplie les portraits d’officiers impeccables et cultivés.

Le cinéma et la télévision française abondent de ces exemples d’officiers francophiles qui s’attachent à leurs hôtes : pensons aux rôles principaux du film « Le Silence de la Mer » (Jean-Pierre Melville en 1947 puis Pierre Boutron en 2004) ainsi que de la série télévisuelle « Le 15 à Kerbriant » (Michel Wyn, 1972).

L’Hauptmann von Stegel campé par Hardy Krüger dans « Un Taxi Pour Tobrouk » (Denis de la Patellière, 1961) a également tout de l’officier de carrière, respectueux des lois de la guerre et bon père de famille, à même de susciter la sympathie du spectateur. Hollywood ne manque pas non plus d’officiers de carrière honorables : citons seulement le commandant de sous-marins joué par Curd Jürgens dans « Torpilles sous l’Atlantique » (Dick Powell, 1957) ou encore les aviateurs de « La Bataille d’Angleterre » (Guy Hamilton, 1969). Certains s’en sont fait une spécialité. Parmi les abonnés aux rôles de ces soldats allemands « corrects » à Hollywood, on notera ainsi notamment l’acteur allemand Wolfgang Preiss qui aura prêté ses traits à une pléiade d’officiers de la Wehrmacht, dont trois Feldmarshall : Rommel (« Le Cinquième Commando » d’Henry Hattaway en 1971) ; Rundstedt (dans « Un Pont Trop Loin » de Richard Attenborough en 1977 ; Kesselring (dans « La Bataille pour Anzio » de Duilio Coletti et Edward Dmytryk en 1968). Ses rôles dans « Le Train » (John Frankenheimer, 1964) et « Le Jour le Plus Long » restent ceux d’officiers de carrière « faisant leur devoir ».

Symbole éculé du « bon » officier allemand sous la plume des historiens jusqu’à il y a peu, Rommel est systématiquement présenté sous des traits sympathiques (sauf dans « Les Cinq Secrets du Désert » de Billy Wilder, en 1943, avec Erich von Stroheim dans le rôle du maréchal mais il s’agit là d’une œuvre de propagande en temps de guerre) : soldat de carrière (« Le Jour le Plus Long » avec Werner Hinz ou encore « Patton » où Karl Michael Vogler joue un Rommel peu crédible et assez désabusé), subissant parfois les injonctions jugés absurdes de Berlin (« La Bataille d’El Alamein » de Giorgio Ferroni, tourné en 1969 avec Robert Hossein), voire conspirateur (« La Nuit des Généraux » d’Anatole Litvak en 1967). Le summum en la matière est atteint avec « Le Renard du Désert » (Henry Hathaway, 1951), d’après la célèbre biographie dithyrambique de Desmond Young (qui apparaît d’ailleurs dans son propre rôle au début de l’adaptation à l’écran). James Mason prête les traits à un Rommel de légende tel qu’il est apparu aux historiens et, partant, au grand public, pendant près d’un demi-siècle. Plus récemment, en 2012, les spectateurs ont eu une nouvelle version, discutable, axée sur la fin de sa vie: « Rommel, le stratège du 3ème Reich » de Nikolaus Stein von Kamienski avec Ulrich Tukur.

 

Des personnages plus nuancés dans les films plus modernes ?

La Guerre Froide seule responsable d’une présentation manichéenne des Allemands ? Voire. La méthode perdure.

Certes, en 2002, dans « Amen » de Costa-Gavras, Kurt Gerstein, joué par Ulrich Tukur, est un SS plus inattendu que d’accoutumé en présentant ce nazi tentant d’alerter le Vatican du drame qui frappe les communautés juives d’Europe. « Fury », pourtant très récent, puisque sorti en 2014, met en scène encore cette distinction SS/Wehrmacht avec un Brad Pitt particulièrement avide de tuer des SS. On sait que la découverte des camps de concentration ne faut pas sans conséquences sur la vision qu’ont eu les soldats alliés de leurs adversaires. Les personnages campés par les Allemands sont plus nuancés dans certaines œuvres, notamment dans « De l’Or Pour les Braves », où ils paraissent aussi cupides et retors que les héros américains du film.

         On appréciera la diversité des caractères, mais aussi la présentation du soldat allemand au quotidien et dans la camaraderie au front dans « Croix de Fer » de Sam Peckinpah (1977), « Le Bateau » de Wolfgang Petersen » (1981) ou encore « Stalingrad » de Joseph Vilsmaier (1992).

Pourtant, des films comme « Stalingrad » de Joseph Vilsmaier (1992) ou encore « Walkyrie » de Bryan Singer (2008) nous laissent encore entrevoir l’image d’officiers que l’on veut nets et valeureux. L’Oberleutnant von Witzland qui est le héros du premier film se distingue ainsi par son attitude respectueuse envers une jeune femme russe ainsi que par sa préoccupation du sort de prisonniers russes. Pourtant, comme dans les décennies précédentes, ce sont des soldats qui paraissent bien apolitiques et comme tous les autres, comme voudrait nous le laisser croire une certaine littérature d’extrême-droite. Steiner et Stransky, les deux protagonistes de « Croix de Fer », n’ont-ils pas en commun de ne se sentir aucune attirance pour le parti nazi tout en mettant un point d’honneur à faire leur devoir ? Steiner met immédiatement en garde l’unique soldat « du parti » qui arrive à son poste, et ce avec une ironie et une franchise qui auraient pu avoir de graves conséquences dans la réalité. Le commandant de l’U-96, admirablement interprété par Jürgen Prochnow ne lance-t-il pas à la cantonade une tirade contre la propagande et les caciques du parti ?

 

Nazis fanatiques et criminels

Parallèlement à ces productions mettant en scène des soldats de la Wehrmacht semblables aux soldats de toutes les armées du monde, certains films les présentent sous des traits de fanatiques, dans des portraits sans nuances. De façon caractéristique, ce sont des films russes ou français, donc de peuples ayant subi l’occupation nazie, qui présentent le soldat allemand sous ses aspects les plus noirs et criminels.

« La Bataille de Brest-Litovsk », film biélorusse d’Alexander Kott (2010) ou encore le film russe Stalingrad de Fiodor Bondartchouk (2013), dépeignent des Landser brutaux, violeurs, assassins et sans respect pour les civils.

Le célèbre « Requiem pour un Massacre » (Elem Klimov, 1985), est sans concession avec les crimes nazis et la politique brutale menée contre les Slaves par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Les films tournés dans l’Hexagone sont nombreux à suivre ce schéma : citons pour exemple « Le Vieux Fusil » de Robert Enrico (1975) où des Waffen SS commettent des outrages dans une ambiance rappelant le célèbre massacre d’Oradour-sur-Glane.

Dans « Il faut sauver le soldat Ryan » de Steven Spielberg (1998), on notera ce soldat allemand retord qui avait été épargné près de la station radar et qu’on retrouve à la fin du film dans la scène du pont. Dans « Frères d’Armes » de David Frankel (2001), comme dans « Il faut sauver le soldat Ryan » et même « Le Jour le Plus Long », les soldats alliés n’hésitent pas eux-aussi à commettre des crimes de guerre à leur endroit : les trois films (sur un ton assez badin dans « Le Jour le Plus Long ») présentent des exécutions de prisonniers de sang-froid, particulièrement dans « Frères d’Armes ». Dans « Fury » également, les GI abattent de sang froid un prisonnier et n’hésitent pas à laisser rôtir leurs malheureux adversaires transformés en torches vivantes. Par ailleurs, dans « Frères d’Armes », les Allemands sont les ennemis et on les voit à peine.

Ce phénomène atteint son paroxysme dans « White Tiger » Karen Shakhnazarov (2012) où l’adversaire germanique se résume en une machine d’acier infernale. Une autre façon d’appréhender un adversaire qui fut implacable.

 

En guise de conclusion :

L’image du soldat allemand à travers les quelques exemples retenus est donc fort variée, fruit de l’époque où les films ont été tournés, mais aussi de la nationalité du réalisateur ainsi que de ses intentions. Les liens entre la Wehrmacht et le régime nazi qu’elle a servi avec un zèle indéniable sont complexes et cette complexité se reflète sur l’écran au profit, trop souvent, de raccourcis. On relève, depuis les années 1950, une nette distinction entre de « bons » soldats allemands (ceux de la Wehrmacht, notamment des officiers pétris de culture française) et des « mauvais » (les SS). Quelques films récents atténuent en partie cette tendance (personnages plus complexes, crimes également perpétrés par des Alliés, moins de maladresses en tant que combattants) mais cela ne reste en rien une généralité. Entre image d’Epinal éculée, réhabilitation malfaisante d’une idée de « tous des soldats comme les autres » et une présentation plus nuancée des caractères, l’armée allemande au cinéma restera un élément incontournable auquel la plupart des réalisateurs s’attaquant à une œuvre se déroulant entre 1939 et 1945 devront tenir compte.

 

Films de Guerre/War Movies (22/100): TROP TARD POUR LES HEROS

TROP TARD POUR LES HEROS

 

La guerre du Pacifique, dans les Nouvelles-Hébrides, mais sous un angle peu commun: les héros du film de Robert Aldrich (1970; j’ai évoqué ses Douze Salopards ici) ne sont pas des Américains (sauf un), mais des Britanniques. Autre différence marquante: alors que, d’accoutumée, Hollywood affecte de donner aux soldats (et surtout aux officiers) de Sa Majesté une attitude raide et compassée sous un uniforme impeccable, des hommes par ailleurs très stricts sur la discipline, alors que les GI’s sont inévitablement d’éternels joyeux drills, prompts à la plaisanterie et très décontractés, nous avons l’inverse ici: ces Britanniques, peu élégants, ont tout des fortes têtes alors qu’au contraire, l’Américain qui les accompagne -le lieutenant Lawson- semble peu sûr de lui et se présente dans un uniforme plutôt ridicule pour une mission devant se dérouler dans la jungle.

Le lieutenant Lawson ( Cliff Robertson) : un Américain lancé bien malgré lui dans une incroyable aventure…

Les soldats britanniques qui assurent la défense de la base, mais qui sont bien incapables de couvrir leurs camardes qui doivent franchir un dangereux No Man’s Land

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces Tommies ne sont pas des va-t’en-guerre… Des tire-au-flanc plutôt oisifs et plus portés sur les courses de cafards que sur leur devoir de soldats…

Des personnalités très diverses au sein du commando, dont les inévitables individus dépourvus de tout scrupule. On notera l’inévitable scène du camarade abandonné pour ne pas retarder les autres (Percy Herbert, à qui il arrive la même mésaventure dans Les Diables du désert, dont je parle ici)…

Une aventure dans la jungle: la mission est assez palpitante à suivre. Pour autant, le comportement de certains membres du « commando » est déconcertant…

Un officier japonais cruel et inquiétant, assez cynique et fourbe, comme bien souvent au cinéma

Un petit rôle d’ouverture pour Henri Fonda. 

 

Le scénario du film réside dans l’envoi d’un commando en mission pour détruire un radio transmetteur japonais. On épargne au lecteur de dévoiler les péripéties du raid (la 1ère embuscade est un moment fort original en raison même de son déroulement)… Le réalisateur nous dépeint certes certains événements attendus, mais nous offre en même temps tout un panel de personnalités fort différentes et qui réagissent chacune à leur manière à une situation de guerre. On sent d’ailleurs, au début du film, combien des soldats peuvent se sentir éloignés de toute motivation patriotique: ils acceptent un statu quo avec leurs homologues japonais (ce qui reflète la situation dans nombre d’îles avant les opérations finales de 1945, comme Bougainville ou La Nouvelle-Bretagne).

Un film qui ne joue pas sur la fibre patriotique et qui ne manque pas de cynisme, comme l’illustre d’emblée le générique au cours duquel la bannière étoilée, l’Union Jack et le Soleil Levant…

Le final, dans l’espace à découvert sous le feu des Japonais, est assez palpitant…