A L’OMBRE DES GEANTS

A L’OMBRE DES GEANTS

 

Rommel, Patton, Montgomery, Eisenhower : des généraux passés à la postérité, connus du grand public et définitivement rattachés à la Seconde Guerre mondiale dans la mémoire collective. On connaît le fameux texte de Brecht « Questions d’un ouvrier qui lit » dans lequel le dramaturge allemand écrit notamment : « Le jeune Alexandre conquit les Indes. Tout seul ? César vainquit les Gaulois. N’avait-il pas à ses côtés au moins un cuisinier ? » De fait, les hauts faits de bien des grands hommes doivent beaucoup à nombre d’individus dont l’Histoire n’a pas retenu le nom. Pis, on attribue parfois un mérite à celui qui n’en est pas à l’origine. Intéressons-nous ici aux collaborateurs oubliés de quelques-uns des généraux les plus célèbres.

 

Rommel, Patton, Montgomery: la gloire est à eux

Frederick Morgan

Les adjoints proches d’Eisenhower sont peu connus. Certes, Harry Butcher a laissé ses mémoires tandis que Kay Summersby, cette jeune britannique qui n’était initialement que son chauffeur, a rédigé deux ouvrages sur sa vie et ses relations avec Ike. Pourtant, si certains personnages émergent parfois du souvenir, tel le Group-Captain Stagg, le météorologue dont les prévisions ont poussé le commandant suprême à reporter le Débarquement de 24 heures, on ignore le nom de la plupart des responsables du SHAEF (le haut-commandement des forces alliées). Si Bedell Smith, l’irascible et terrible chef d’état-major, est connu, son rôle réel dans les prises de décision reste méconnu. On oublie aussi très souvent que Frederick Morgan, qui a fourni la première ébauche de plans de l’Invasion dans le cadre du COSSAC (chef d’état-major du commandant suprême) en 1943, est ensuite passé au SHAEF où il a continué à servir la cause alliée.

Après l’exploitation de la percée d’Avranches, l’exploit de Patton est incontestablement sa brillante contre-attaque menée dans les Ardennes. Le Californien a démontré qu’il n’était pas seulement un bon tacticien mais qu’il était également supérieur pour organiser, mettre en mouvement des troupes et pour les encourager. Il a montré qu’il est capable d’anticiper et de réagir. Il serait pourtant abusif de lui attribuer tous les mérites du virage à 90° de la 3rd Army : le colonel Maddox et les officiers de plan changent une ligne de front ; le colonel Perry organise le transport des unités à bord des transports de troupes; la colonel Muller réorganise la logistique, ce qui suppose la mise en place de nouveaux dépôts de munitions et d’essence ; le colonel Hammond met en place un nouveau réseau de transmission ; le colonel Coates transfère et installe de nombreux hôpitaux d’évacuation. Tous ces officiers, de même qu’Oscar Koch, le chef des renseignements de Patton, grâce auquel il avait prévu à l’avance l’éventualité d’une contre-attaque allemande dans les Ardennes, et Robert Allen, adjoint G-2, demeurent inconnus du grand public.

Ludwig Crüwell

Un autre général a, comme Patton, finit par incarner son armée : Erwin Rommel, le chef de l’Afrika-Korps. De fait, on attribue les succès du DAK et de la Panzerarmee Afrika au seul « Renard du Désert » en oubliant un peu rapidement les chefs d’état-major (Gause, Westphal, Bayerlein) et même de divisions (comme Bismarck). Pis, qui du grand public sait que Rommel, très vite devenu chef de la Panzergruppe puis de la Panzerarmee Afrika, aura des successeurs brillants à la tête du prestigieux Afrika-Korps. Citons seulement les deux premiers, Crüwell et Nehring, qui ne se montreront pas inférieurs en jugement, bien au contraire. L’ouvrage de Samuel Mitcham intitulé Rommel ‘s Desert Commanders (2007) permet de rétablir un peu les choses.

Il en va tout autant sur le front de Normandie où toutes les responsabilités semblent lui appartenir alors qu’il faut tenir compte des chefs d’armées (Schweppenburg, Dollmann et Hausser), mais aussi de corps sans oublier que Rommel a un supérieur direct en la personne du Feldmarschall Gerd von Rundstedt. Au sein de son état-major, Hans Speidel, connu pour son implication dans l’attentat du 20 juillet ainsi que pour son ouvrage Invasion 44 (1964), et Friedrich Ruge, auteur du célèbre Rommel face au Débarquement (1960), sortent du lot. Pourtant, le Heeresgruppe B fonctionne grâce à plusieurs responsables dont les noms restent inconnus pour la plupart et leurs actions restent méconnues. Au Heeresgruppe B, qui connaît l’Oberst Tempelhof (Ia , opérations) ou l’Oberst Staubwasser (Ic, chef des renseignements ) ? Au Panzergruppe West, le Major Burgsthaler (Ia) et l’Oberstleutnant von Zastrow (Ic) ? A la 7. Armee, mis à part peut-être le Generalmajor Pemsel (grâce au Jour le Plus Long), qui peut parler du rôle de l’Oberst Helmdach (Ia) ou de l’ Oberstleutnant Vorwerk (Ic) ? Le lecteur pourra cependant lire certains ouvrages comme Panzer in Normandy (2009) de Samuel Mitcham qui reprend les écrits de Hans Eberbach, le commandant de la 5. Panzerarmee.

Bernard Montgomery, qui ne mérite certes pas autant le titre de grand général que Patton ou Rommel, est passé à la postérité pour sa victoire remportée à El Alamein. Quelle fut sa part dans le succès ? Monty, il faut le reconnaître, a souvent su s’entourer des subordonnés compétents pour les responsabilités qui leur incombaient, sans que cela constitue une règle absolue. De Guingand, qui fut le brillant chef d’état-major de Monty, mérite ainsi de rester dans la mémoire collective de la guerre. Montgomery n’a pas seulement attiré vers lui toute la renommée, l’Histoire a fini par oublier qu’il y avait une 8th Army avant celle de Monty, en remontant jusqu’à l’époque de la Western Desert Force en 1940.

Si la gloire reste attachée aux principaux généraux dans la mémoire collective, le blâme retombe-t-il a contrario de façon injuste sur les grands hommes ? En Histoire, on a parfois tendance à attribuer un échec patent à l’incompétence d’un subordonné. Dans ce cas précis, l’homme de l’ombre sort à la lumière. Si certains historiographes ont voulu minimiser des échecs notoires, comme Caen ou Arnhem dans le cas précis de Montgomery, la rigidité de l’armée britannique en matière de doctrine du commandement implique que le général en chef assume a pleine responsabilité des décisions prises et, donc, des échecs (puisque les subordonnés n’ont pas le droit de faire preuve d’initiative). La règle ne vaut pas toujours. Ainsi, Miles Dempsey, qui a voulu cette opération, a-t-il sa part de responsabilité dans l’échec de Goodwood, lancée au-delà de Caen le 18 juillet 1944, ce que montre bien John Buckley dans son Monty’s Men (2013) de même que Stephen Hart dans Colossal Cracks (2007), deux ouvrages majeurs sur les opérations menées par le 21st Army Group.

Eichelberger

On constate qu’en France, si on franchit les mers et les continents, la guerre en Asie-Pacifique du côté américain se résume au mieux à deux noms : Chester Nimitz et Douglas McArthur. On reste donc au niveau des commandants de théâtres des opérations ! Qui connaît les chefs d’armées comme Slim, Holland-Smith, Eichelberger, Buckner ou encore Krueger, sans parler de leurs différents subordonnés au sein de leurs états-majors ?

 

L’oubli des généraux qui ne sont pas « du terrain »

Les acteurs de l’ombre, ce sont aussi les généraux occupants les plus hauts postes de la hiérarchie et qui, de par leur position, ont été amenés à prendre des décisions fatidiques pour l’issue du conflit. Il ne suffira pas à George Marshall de devenir Secrétaire d’Etat et de donner son nom au fameux programme de redressement de l’économie européenne initié en 1947 pour imprimer dans la mémoire du plus grand nombre le souvenir sa qualité de chef d’état-major de l’US Army pendant la Seconde Guerre mondiale. Somerwell (le responsable de la logistique de l’US Army), ou encore McNair, le commandant des Army Ground Forces, et qui a donc présidé à la mise sur pied de l’US Army, méritent mieux qu’une mention comme victime collatérale du carpet bombing de lors de l’opération Cobra le 25 juillet 1944.

Sir Alan Brooke

En dehors des passionnés, qui connaît le rôle –et même l’existence- d’Albert Kesselring et autres Ettore Bastico, pourtant supérieurs hiérarchiques du « Renard du Désert » qui se couvre de gloire en Afrique du Nord ? Du maréchal Alan Brooke, chef d’état-major impérial britannique, sans même parler de ses prédécesseurs, à l’instar de Sir John Dill, qui a par ailleurs tenu un rôle clé au sein des chefs d’états-majors combinés anglo-américains.

La victoire remportée par Montgomery à El Alamein puis l’incroyable poursuite qui s’ensuivit jusqu’à Tripoli et au-delà doit beaucoup à l’action du Middle East Command dirigé par un Harold Alexander secondé par des subordonnés de talent à l’instar de McCreery, son chef d’état-major. On pourra peut-être regretter la part trop belle accordée à Alexander par certains de ses biographes (cf Adrian Stewart dans son The Campaigns of Alexander of Tunis. 1940-1945 (2008)).

Les grands oubliés sont aussi souvent ceux du renseignement ou de la logistique. Il est pourtant possible de connaître les officiers responsables de ces services si essentiels dans certains ouvrages. Pour ce qui est de la guerre du désert, citons par exemple Für Rommels Panzer durch die Wüste (2010) par Hellmuth Frey (responsable de la logistique de la 15. Panzer) ou encore  Rommel’s Intelligence in the Desert Campaign (1980) de Hans-Otto Behrendt, qui était un des officiers de renseignement de Rommel. Le rôle de la composante aérienne et de ses officiers est souvent tout aussi négligé. C’est chose rectifiée pour la 3rd Army de Patton grâce au très bon Patton’s Air Force (2002) de David Spires.

 

Une possible inversion de la tendance ?

Des ouvrages récents nous permettent de découvrir des personnalités qui ont servi dans l’entourage des grands généraux : outre ceux déjà évoqués, citons Mon père, l’aide camp du général Rommel (Privat, 2007) de Hans-Albrecht Schraepler. L’excellent Corps Commanders of the Bulge (2007) d’Harold Winton a le double mérite de présenter la bataille des Ardennes du point de vue américain mais aussi d’insister sur le rôle effectif des chefs de corps, ce qui ne remet pas pour autant en cause l’importance de Patton. Le tout récent The Men Behind Monty de Richard Mead (2015) est remarquable à cet égard car son propos est précisément de révéler aux lecteurs les noms et les actions des principaux membres des états-majors de Montgomery. Outre De Guingand, le brillant chef d’état-major, le rôle d’individus comme Brian Robertson, Fred Kish, Sydney Kirkam, Bill Williams ou encore Charles Richardson, sans parler des nombreux aides de camp, est remarquablement expliqué. A l’inverse, Wavell in the Middle East, 1939-1941. A Study in Generalship (1993) de Harold Raugh permet par exemple de rétablir les faits sur différentes décisions prises, notamment lors des préparatifs de Compass (décembre 1940) et d’accorder plus honnêtement les mérites qui reviennent à Wavell par rapport à O’Connor.

Je ne pense pourtant pas que l’on puisse assister à un renversement de la tendance. Les raisons qui sont à l’origine de cette mémoire collective sélective semblent constituer des impondérables. Une biographie remarquée de Joukov comme celle de Jean Lopez ne suffira pas à diffuser largement et durablement l’intérêt pour les généraux soviétiques. La principale explication est aussi éditoriale : ce serait un suicide pour une maison d’édition que de publier une suite de biographies de personnages connus d’un cercle trop restreint, même si des ouvrages sur William Slim, Albert Kesselring ou Claude Auchinleck seraient les bienvenus. Quant aux officiers d’état-major, il n’est nul besoin d’y songer. Celui qui dirige attire naturellement l’intérêt. La pérennité du souvenir d’un général victorieux est aussi liée au pays. Sera-t-on surpris du peu de place accordée à de Gaulle en tant que chef de guerre en mai-juin 1940 dans des livres publiés hors de France ? Dans notre pays, peut-on imaginer des biographies de généraux britanniques autres que Montgomery ?

Ces illustres généraux ont accaparé la gloire des victoires remportées par leurs armées. Constat moins injuste qu’il n’y paraît. Brecht oublie que les soldats ont besoin de guides, de leaders pour les inspirer et donner l’impulsion. En définitive, le choix final et les ordres décisifs et nombre de paramètres essentiels dépendent pour beaucoup de la personnalité et des qualités, ainsi que des défauts, du chef. Les grands hommes ont leur place dans l’Histoire et celle-ci leur rend justice. Nier l’importance des grands hommes est faire montre de contresens. Pour autant, il serait souhaitable que les noms d’une partie des hommes qui les ont assistés, souvent de façon décisive, de leurs compétences ou de leurs conseils, sortent des méandres de l’Histoire et ne soient pas connus que par un cercle limité d’initiés.

 

 

 

 

 

 

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