La Peur et la Liberté

Recension dès je l’aurai lu de ce qui me semble être une des grandes sorties de l’année des éditions Perrin: La Peur et la Liberté. Comment la Seconde Guerre mondiale a bouleversé nos vies de Keith Lowe

GERMAN BIAS LA MISE EN AVANT DE L’ARMEE ALLEMANDE DANS LA LITTERATURE SUR LA SECONDE GUERRE MONDIALE

GERMAN BIAS

LA MISE EN AVANT DE L’ARMEE ALLEMANDE DANS LA LITTERATURE SUR LA SECONDE GUERRE MONDIALE

 

Il est récurrent de lire de reprocher aux magazines spécialisés sur la Seconde Guerre mondiale d’accorder une part trop belle à la Wehrmacht et à la Waffen SS, un constat similaire pouvant être posé sur les publications des maisons d’éditions consacrées à ce conflit.

Outre Afrikakorps, Invasion! et Rommel, trois ouvrages centrés sur la Wehrmacht, J’ai par ailleurs moi même publié l’an dernier L’armée d’Hitler chez Ouest-France, en attendant que mes lecteurs découvrent un nouveau livre Ouest-France axé sur l’armée allemande et, surtout, un travail de très grande ampleur chez un autre éditeur…

 

Une origine liée au contexte de la Guerre Froide

On a souvent mis l’accent sur le contexte de la Guerre Froide pour expliquer le mythe d’une Wehrmacht considérée comme l’armée efficiente entre toutes. Pour beaucoup, cet état de fait expliquerait le German Bias. Certes, les mémoires de Manstein et autres Guderian ont fait la part belle aux erreurs du Führer et aux hordes soviétiques, victorieuses des magnifiques soldats allemands par le seul poids du nombre. Certes, les études diligentées par l’armée américaine ont laissé la parole des généraux allemands s’exprimer librement avec la tacite acceptation comme parole d’Evangile de tout ce qu’ils pouvaient avancer… La présentation caricaturale de l’Armée rouge en est un excellent exemple. Mais l’opprobre touche aussi les autres adversaires de la défunte Wehrmacht (à commencer par l’armée française), ce qui signifie que le contexte de la Guerre Froide, d’une influence indéniable, se doit être relativisé. Rien ne peut d’ailleurs assurer que l’armée allemande n’aurait pas été considéré comme la meilleure de son temps sans la division du monde en deux blocs : après tout, sa valeur est déjà reconnue et soulignée à maintes reprises par ses adversaires pendant le conflit.

Chef de file de ces généraux qui reçoivent l’oreille attentive des Américains : Franz Halder, ancien chef d’état-major de l’OKH, qui a pour lui l’avantage d’avoir été mis sous les verrous à l’issue de l’attentat manqué du 20 juillet 1944 (dans lequel il n’était absolument pas impliqué). Les Britanniques tiennent aussi leur part de responsabilité. On connaît également le succès de « The Other Side of the Hill » de Basil Liddell Hart, où le point de vue des généraux allemands, certes intéressant, pèche tout autant par son manque d’objectivité. Le concert de louanges de l’ancien ennemi, sur le plan militaire s’entend, est aussi celui des anciens combattants, aux premiers rangs desquels les généraux qui écrivent leurs mémoires : Eisenhower, Bradley, Montgomery,…

L’Allemagne renaissante est à ce moment-là, à partir de la fin des années 40, le nouvel allié face à l’adversaire soviétique. Mieux, les généraux allemands de la nouvelle Bundeswehr (la nouvelle armée allemande) sont des anciens de la Wehrmacht et ils ont déjà affronté l’adversaire du moment. Pis, les nouveaux alliés de l’armée allemande font leur l’idée qu’elle fut avant tout le premier rempart contre le bolchevisme. Il faut donc mettre à profit leur expérience acquise dans la lutte face aux Soviétiques.

Il faut également veiller à ne pas froisser les susceptibilités : les soldats de la Wehrmacht ont eu un comportement honorable et les crimes de guerre ne sont imputables qu’aux seules unités SS qui n’auraient rien de commun avec l’armée, en particulier les militaires de carrière, supposés « corrects ». Hollywood s’en fait largement l’écho (voir mon article sur ce sujet dans 2e GM n°59 : « Le soldat allemand au cinéma : de la caricature à la réalité »). Les généraux allemands qui ont servi sous Hitler ne pensaient sans doute jamais pouvoir s’en sortir à si bon compte : non seulement ils sont injustement exonérés des pires crimes du régime nazi, mais ils ont l’opportunité de sauvegarder l’honneur et la réputation de leur caste.

Une armée particulièrement efficace, dotée d’un équipement de pointe et qui n’a plié que sous les poids du nombre : cette distorsion des faits explique en grande partie l’intérêt apparemment démesuré accordé à l’armée allemande dans les publications, alors même que la cause indéfendable pour laquelle elle aurait si brillamment combattu est étrangement occultée (ce qu’on n’a jamais accordé à l’armée soviétique)…La littérature spécialisée a longtemps épousé cette vision déformée et continue de le faire. Dès les années 1960, les ouvrages de Paul Carell et de Franz Kurowski sont exemplaires en la matière.

 

Une explication discutable

Nombre d’historiens parmi mes connaissances m’ont confié avoir cédé à cet attrait du mythe de troupes d’élite aux faits d’armes exceptionnels, y compris les unités de la Waffen SS, que ce soit à Kharkov, à Koursk ou en Normandie. Même constat dans les souvenirs de jeunesse de mes camarades d’école dans lesquels apparaissent nombre de livres sur les SS signés Jean Mabire et autres Sven Hassel. Pour tous, les récits de la guerre à l’Est par les vétérans ont été pris au pied de la lettre. Ou comment la propagande de Goebbels continue à œuvre à des dizaines d’années distance…

Les ingrédients du German Bias semblent donc évidents : une propagande de guerre efficace, une histoire réécrite et biaisée par les généraux allemands, en particulier sur la guerre à l’Est et sur les troupes d’élite, une récupération par des écrivains douteux. Pourtant, ces explications semblent plus refléter le parcours personnel de ceux qui ont forgé ce concept, à commencer par des Américains qui n’ont jamais été confronté à des récits de l’Occupation ou de la déportation à propos de leurs familles, ou encore à des Français qui ont grandi loin des grands champs de bataille et qui ont donc abordé la guerre sans : la guerre à l’Est semble alors logiquement le cœur de la guerre, or son récit est complètement faussé.

En ce qui me concerne, j’ai toujours été très passionné par l’armée allemande mais, éducation et films manichéens de l’époque, jamais par les SS (dont les mythes et légendes n’ont eu aucun impact sur moi bien que j’ai été sensible à ceux des Fallschirmjäger, ce qui revient presqu’au même…) et je ne me suis pas intéressé à la guerre à l’Est avant l’âge de 25 ans, ce qui signifie que l’attrait pour la Wehrmacht n’a jamais été lié aux « exploits » qu’on lui prête dans son immense confrontation avec l’Armée rouge : point de mythe de Koursk et autres…

En grandissant sur les champs de bataille de Normandie, l’armée allemande m’a forcément intéressée à une époque où jeux de soldats et films de guerre sur le petit écran étaient très répandus. Tout simplement, comme beaucoup, les figurines petits soldats allemands me plaisaient plus, et un Tiger, que ce soit en miniature ou le Panzer grandeur nature de Vimoutiers, avait à mes yeux plus d’allure, d’attrait, qu’un Sherman ou un Churchill. Une préférence bien arbitraire et ô combien subjective mais qui me semble éclairante. Un constat qui n’est pas isolé : c’est le cas de la plupart de mes amis d’enfance. Donc exit les mythes de la guerre à l’Est et de Wittmann à Villers-Bocage ou encore de l’impact nécessaire de la Guerre Froide pour expliquer l’intérêt pour l’armée allemande (et généraliser cette explication).

Si la légende de l’armée allemande colportée depuis la guerre n’avait donc eu aucun impact, le GI connaît presque la même aura chez un large public. Et ce dernier n’a rien à voir avec la Guerre Froide, quand bien même les Américains étaient nos Alliés. Car, enfin, à une certaine époque, il eut été difficile d’échapper à un certain American Bias (sauf, bien entendu chez ceux dont l’orientation politique pousse à un anti-américanisme primaire) : John Wayne en GI et « Les Têtes Brûlées » sur le petit écran, les souvenirs des libérateurs (et un peu l’oubli des Anglo-Canadiens…)… Il en va de beaucoup de passionnés. Lier Guerre Froide au German Bias est donc à mes yeux une théorie qui ne repose au final sur rien, ou à tout le moins cela ne reflète qu’un aspect de la question, largement liée au parcours personnel de chacun d’entre nous.

 

L’attrait suscité par l’armée allemande

L’intérêt pour l’armée allemande n’a rien d’idéologique. Il serait stupide, et même insultant, de supposer qu’il en va autrement. Ne pas céder aux mirages des révisionnistes et autres admirateurs de tenues Feldgrau (admirer n’a pas la même signification que s’intéresser) est avant tout une question d’éducation, de milieu, d’esprit critique. Le German Bias ne représente au pire un danger potentiel uniquement pour ceux qui sont influençables ou mal informés : et encore, à condition que les textes soient outrageusement partiaux, fascisants (il y en a, hélas) et que le lecteur soit prédisposé à y accorder foi.

Affirmer que la Wehrmacht est au cœur de la Seconde Guerre mondiale est une évidence. C’est une armée qui a été engagée sur de nombreux fronts, forts différents : elle s’est battue sur plusieurs continents et a affronté ses ennemis sur de nombreux mers et océans. Elle est aussi impliquée dans l’expérience de l’occupation des territoires conquis ainsi que dans nombreux crimes de guerre, voire des crimes contre l’Humanité. Enfin, ses avancées techniques et technologiques expliquent également l’intérêt qu’on peut lui accorder. Une telle variété de situations explique donc que la littérature qui lui est accordée soit particulièrement fournie et justifie dans un sens qu’elle ait la primauté, même si celle-ci peut être considérée comme trop marquée.

Celui qui aime la chose militaire et qui ne considérerait que cet aspect de la question peut ressentir aisément une attirance pour l’armée allemande en raison de son aspect martial, sa discipline. On ne saurait nier la différence d’allure, en faveur de l’Allemand, entre un Landser de la Westfeldzug et le piou-piou français qui lui fait face au cours de la même campagne. L’esthétique, indiscutable, des uniformes et du matériel allemand tient son rôle (on pourrait le dire aussi en partie des GIs). Sans considération partisane ou idéologique, on ne peut guère en dire autant du fameux casque « plat à barbe » anglais ni d’un uniforme de Frontovik : l’armée britannique et l’Armée rouge attirent et passionnent le plus souvent pour d’autres raisons.

La variété des uniformes au sein de l’armée allemande semble d’ailleurs inégalée. Une aubaine pour le fana de miniatures ou le féru de militaria. Quel maquettiste n’a pas ressenti d’intérêt devant l’originalité et la multiplicité des uniformes, des blindés et des avions allemands ? Quelle autre armée de la Seconde Guerre mondiale offre un panel aussi large de camouflages d’engins et d’uniformes ?

 

Un renouveau historiographique salutaire

Comment imaginer étudier la Seconde Guerre mondiale sans s’intéresser de près à l’armée qui se trouve au cœur des affrontements ? Sans connaître l’armée dont les victoires et la combativité expliquent la durée et l’âpreté des combats ? Etudier l’armée allemande est nécessaire et salutaire : ne la laissons pas aux la laissons pas aux Mabire et autres Eric Lefèvre (ce qui ne signifie pas pour autant que ces auteurs, dont je ne partage absolument pas les positions, n’ont pas écrit des textes intéressants). On ne le soulignera jamais suffisamment : si des auteurs et des maisons d’éditions sont à juste titre d’une réputation sulfureuse (en un mot : d’extrême-droite, admirateurs de troupes nazies et/ou de grands blonds à toutes époques), n’y a aucun lien entre l’intérêt pour la Wehrmacht et une distorsion de la connaissance de la guerre ou des idées pro-nazies.

Des spécialistes nous permettent de connaître l’armée allemande sous tous ses aspects. L’intérêt toujours marqué pour la Wehrmacht est le bienvenu. Il permet un révisionnisme, dans le bon sens du terme, de ce qu’était réellement cette armée, aussi bien dans ses campagnes et son efficacité, que dans son implication dans les crimes les plus ignobles, à commencer par la Shoah elle-même. Citons seulement Omer Bartov et son Armée d’Hitler, Wolfram Wette et son ouvrage Les Crimes de la Wehrmacht. Jean-Luc Leleu a publié une remarquable étude sur la Waffen SS, qui fait autorité et qui illustre combien est salutaire le renouvellement de l’étude en profondeur de l’armée allemande. Citons également Lettres de la Wehrmacht de Marie Moutier et Fanny Chassain, Comme un Allemand en France d’Aurélie Luneau et Jeanne Guérout, Hôtel Majestic. Ordre et sécurité en France occupée (1940-1944) de Gaël Eismann ou encore Guerre et extermination à l’Est : Hitler et la conquête de l’espace vital, 1933-1945 de Christian Baechler. D’autres livres nous permettent d’accéder à une connaissance précise d’un aspect militaire de la Wehrmacht grâce à un sérieux travail sur les archives, où aucun présupposé idéologique nauséabond ne viendrait entacher le résultat. Un seul exemple pour les Panzer : Thomas Jentz. Pour connaître l’Afrika-Korps, on pourra faire confiance aux travaux de Cédric Mas. Les nouvelles biographies de Rommel ou de Manstein ont également permis de revisiter l’aura qui entoure ces deux officiers, et plus particulièrement le « Renard du Désert » : le Rommel de Benoît Lemay n’a rien en commun avec l’ancien et dithyrambique livre de Desmond Young. Les travaux de ces historiens sont indispensables pour la bonne compréhension de la guerre.

L’étude détaillée de l’armée de Hitler a toutefois ses limites. Certains titres posent question. Les éditions Heimdal se sont faits une spécialité de publier des ouvrages portant sur des unités allemandes, particulièrement des SS (mais il convient de ne pas circonscrire cette maison d’éditions à ce type de production car ses ouvrages sur la bataille de Normandie sont remarquables et les magazines qui en émanent fourmillent d’informations). Mais, ne connaissant pas personnellement ces auteurs, je ne peux m’avancer sur leurs intentions. Dans certains écrits, à trop relativiser les crimes des uns et des autres, on finit par les banaliser, établir une équivalence, et mettre sur un même pied les troupes qui ont servi Hitler et celles qui l’ont combattu… Un révisionnisme voulu et qui n’a rien d’anodin.

 

Le danger de trop relativiser

A l’inverse, prendre le contrepied systématique du German Bias peut mener à un révisionnisme trop marqué. A trop le rejeter, à trop critiquer les écrits des témoins allemands ou encore les ouvrages adoptant le point de vue allemand datant de ces décennies de la Guerre Froide, on finit par plonger dans l’outrance inverse. La relativisation des peut pousser à des excès. Certains auteurs finissent par refuser d’accepter tous les textes et souvenirs des années 50-60, qui ne sont pourtant pas sans intérêt, à condition de savoir les prendre comme tels et de ne pas avoir la prétention d’en savoir systématiquement plus qu’un témoin ou de refuser le moindre témoignage pour des raisons de méthodes historiques mal comprises. Le dossier de « Guerres & Histoire n°7» n’hésite pas à proclamer : « La supériorité militaire allemande ? Le mythe du siècle ! » Tout est dit. A en lire certains, on s’attend à ce qu’ils nous démontrent un jour que les meilleures troupes de la guerre étaient les gendarmes luxembourgeois…

Or cette réputation d’excellence est en grande partie justifiée et aucunement usurpée. Les carences, évidentes et désormais bien connues, de la Wehrmacht, notamment en stratégie, et dans une moindre mesure sur le plan opérationnel, ne sauraient masquer ses réussites, aussi bien sur le plan tactique que dans l’équipement et le matériel. Certains auteurs finissent par confondre les difficultés qui émanent de l’armée elle-même de celles qui sont le produit de l’économie ou du gouvernement du Reich, ce qui n’est pas forcément la même chose. Quant à admettre un aspect téléologique de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a qu’un pas.

 

Et les autres Bias dont souffre l’historiographie du conflit ?

On admettra tout de même que les historiens français ont aussi leur part de responsabilité dans ce German Bias. Après tout, concernant l’étude de la Seconde Guerre mondiale, la recherche (ainsi que l’intérêt du lectorat) n’est-elle pas axée sur des événements qui ne relèvent pas de l’histoire militaire comme les Années Noires, Vichy et la Collaboration, la Résistance, la Déportation et la Shoah ? Non pas que cet intérêt ne se justifie pas –je suis le premier à m’intéresser à ces questions- mais quid d’études sur l’armée britannique ou américaine pendant le conflit ? De travaux universitaires sur l’Armée rouge ou nipponne ? La campagne d’Italie se résume-t-elle au CEF et à son action à Monte Cassino ? Combien compte-t-on d’ouvrages sur Bir Hacheim et sur les FFL par rapport à ceux qui traitent de la guerre du désert plus généralement ? N’a-t-on pas un mépris et une méconnaissance de l’armée britannique en France ? La campagne de Tunisie n’est-elle donc intéressante que sous le prisme de l’Armée d’Afrique, qui y tient pourtant sans doute le rôle le moins crucial ? La vulgate gaulliste ou communiste n’arrange aucunement les choses. Certes, on ne saurait comparer un German Bias et un FFL Bias, ne serait-ce que parce que le second ne peut être suspecté de faire le lit d’auteurs douteux du point de vue idéologique. Mais tout de même : doit-on accepter d’être toujours condamnés à voir aborder les mêmes thèmes sur nos étals ? Les maisons d’éditions, et plus encore la recherche universitaire ne pourraient-elles pas s’intéresser à d’autres aspects de la guerre, à moins qu’elles ne tiennent pour acquis que le lecteur français ne puisse s’intéresser à autre chose ? Jean Lopez, Nicolas Bernard et Nicolas Pontic (qui ne sont pas plus des nostalgiques du Komintern et du Goulag que les spécialistes de la Wehrmacht sont ipso-facto des néo-nazis) ont ouvert la brèche pour l’étude et la connaissance de l’Armée rouge pendant le conflit. J’espère que dans les années à venir les ouvrages militaires vont s’ouvrir, et de plus en plus, à cette armée et aux autres, sans pour autant délaisser l’armée allemande.

 

Conclusion

Parler de German Bias a-t-il un sens ? Il faut éviter de faire des procès d’intention qui n’ont souvent aucun sens. Je serais curieux d’étudier ce qui fait le plus souvent la une des revues sur la Grande Guerre ou sur l’épopée napoléonienne, sans parler des sujets antiques. Je ne suis pas convaincu que les Askaris de Lettow-Vorbeck, les Mamelouks ou les frondeurs des Baléares soient les plus présents…

L’importance de l’étude de la Wehrmacht s’impose. L ‘excellence militaire allemande n’est pas un cliché. La nier est une absurdité. Elle n’a jamais empêché d’éprouver une admiration sans bornes pour des héros qui ont servi de plus nobles causes. Qu’on le veuille ou non, cette armée reste celle qui intéresse le plus grand nombre. Loin d’être anodin, ce constat est un point essentiel : un magazine spécialisé sur la Seconde Guerre mondiale ne peut faire l’économie de couvertures et de dossiers consacrés le plus souvent à l’armée allemande, faute de disparaître, pour le plus grand dam des lecteurs. Il suffit que d’autres articles du même numéro abordent des sujets tout aussi intéressants mais moins vendeurs : il n’y a alors plus raison d’évoquer un moindre German Bias.

 

 

Patton

 

Patton avec son colt à crosse d’ivoire (un de ses nombreux revolvers et pistolets), dans un paysage désertique, plus précisément à El Guettar, en Tunisie, où la 10. Panzer s’est cassée les dents sur la « Big Red One ».

Rommel

Belle recension de mon Rommel signée Nicolas Anderbegani dans 2e Guerre Mondiale Magazine N°8. Merci à lui

Dernier article

Mon dernier article dans 2e Guerre Mondiale Magazine N°81: Ecrire l’Histoire « Batailles décisives et leaders providentiels: un mythe? »

La nécessaire polyvalence de celui qui écrit l’histoire militaire

La nécessaire polyvalence de celui qui écrit l’histoire militaire

Du wargame et au maquettisme au militaria et à la connaissance du terrain : des atouts pour l’histoire militaire ?

 

Il est évident qu’un historien ne peut se remettre à la place d’un GI fonçant sur la plage d’Omaha Beach, d’un Panzerschütze cherchant à s’esquiver de son char en proie aux flammes ou de Rommel sur le point de prendre une décision. Il est pourtant des hobbies ou activités qui se révèlent être des atouts pour l’histoire militaire : en quoi les jeux, la connaissance du matériel, la connaissance du terrain, le maquettisme, etc, peuvent être des « + » alors que les négliger ou les ignorer peut être un écueil ? Un universitaire spécialiste de la Seconde Guerre mondiale n’est pas forcément un bon écrivain d’histoire militaire, voire même quelqu’un qui maîtrise les aspects militaires de cette guerre… Ainsi, Le Grand Tournant. Pourquoi les Alliés ont gagné la guerre. 1943-1945, de Paul Kennedy (Perrin, 2012) est d’un propos très intéressant, mais dès que l’auteur a quitté la guerre navale et la guerre aérienne pour aborder des sujets qui me sont plus familiers, force est de constater que Kennedy maîtrise beaucoup moins son sujet, voire fait des erreurs… A contrario, un fana d’uniformes qui raconte une bataille n’est pas forcément au point sur la question, tandis que certains collectionneurs de véhicules ne sont que des férus de mécanique qui n’entendent rien au déroulement des opérations…

 

Le wargame permet de saisir et de visualiser les enjeux d’une campagne ou d’une bataille

Un fameux wargame

« Pousser le carton » est une activité ludique des plus agréables pour le passionné d’histoire militaire. Pour l’historien, ou celui qui se veut tel, cette activité présente un deuxième intérêt. Des chiffres écrits sur une pièce de jeu ainsi qu’un tableau de combat ou de logistique ne peut évidemment prétendre à restituer la vérité, d’autant qu’il y a forcément une part d’arbitraire. En revanche, cette activité aide à la réflexion, à visualiser les contraintes, notamment topographiques, ainsi que diverses contingences (autres fronts, priorités diverses, délais nécessaires à l’établissement de fortifications ou de lignes de défense, ravitaillement…). Lorsque j’y jouais jadis, « Invasion Norway » de GMT avait ceci de palpitant qu’il fallait gérer les trois armées (terre, aviation, marine) et leur ravitaillement sur une carte stratégique ainsi que sur une carte tactique. J’ai dû batailler sur tous les fronts de la Birmanie à Kasserine en passant par Koursk, et ce à différentes échelles. Outre l’aspect ludique, on apprend beaucoup. On visualise notamment beaucoup mieux la topographie et les contraintes qu’ont dû surmonter les armées.

L’uchronie est toujours nécessaire pour déceler les enjeux véritables d’une bataille. J’y ai consacré un chapitre dans mon livre sur l’Afrika-Korps (« Les conséquences d’une victoire de l’Axe » à propos d’une hypothétique victoire de Rommel en Egypte). L’un des défauts majeurs des wargames est que la table d’arrivée de renforts et de remplaçants se base avant tout sur les faits historiques et non sur l’évolution de la situation. Certains jeux sur la bataille de Normandie donnent ainsi la possibilité de percer le front sans que les divisions de la 15. Armee, ou les divisions de Panzer non encore déployées sur le front de Normandie, n’interviennent (un détail qu’un concepteur français susceptible avait balayé avec mépris sur un forum il y a une vingtaine d’années)…

Faire un Kriegspiel c’est aussi refaire un combat, une campagne ou une guerre à différents niveaux : tactique, opérationnel ou stratégique. Personnellement, seuls les deux derniers cas m’intéressent, n’ayant jamais « accroché » par exemple à Advanced Squad Leader, ne consentant à ne descendre à ce niveau qu’avec des figurines, comme beaucoup de ceux appartenant à la dernière génération ayant grandi avec des magasins regorgeants petits soldats. Un paradoxe car, dans mes lectures et dans mes écrits, j’attache toujours de l’importance au vécu et au récit du combattant de base…

 

Du maquettiste au collectionneur d’engins militaires

Un Bren Carrier à Omaha en 2008

Salons, blogs, magazines et forums spécialisés nous permettent de découvrir régulièrement des merveilles miniaturisées. L’exploit de certains maquettistes n’est pas mince, tant le niveau de réalisme atteint peut s’avérer époustouflant. Pour l’historien, plus qu’un manuel technique ou une série de photographie, la connaissance des véhicules, de leur équipement et de leur moindre détail peut passer notamment par le maquettisme, d’autant que la pratique sérieuse de ce hobby suppose une recherche documentaire parfois conséquente. L’étude des photographies, source d’informations pour un ouvrage sera facilitée par la connaissance des engins militaires et on reconnaîtra d’emblée le moindre détail. On sera capable de reconnaître au premier coup d’œil un modèle, une unité, une particularité,… même si cette science acquise peut s’obtenir par la seule lecture. L’agencement de matériel sur un Sherman ou la disposition d’éléments de camouflages sur un Tiger sera également beaucoup plus explicite si on l’a pratiqué en miniature.

Rien bien entendu de comparable avec un véhicule grandeur nature ! Etre proche d’un conservateur de musée ou d’un collectionneur facilitera bien des choses… à moins d’être soi-même le propriétaire d’engins. Dans ce dernier cas, l’auteur pourra se spécialiser sur son véhicule fétiche, à l’image de Nigel Watson, rencontré sur un salon du livre en Normandie, et sa trilogie sur l’Universal Carrier. Il est plus aisé de faire part d’opérations d’unités de reconnaissance britanniques lorsqu’on a roulé avec un Daimler Dingo et qu’on a pu inspecter tout à loisir un Humber Mk II. Etudier l’habitacle d’un Tiger et ses divers agencements sera également une aubaine pour celui qui aura à narrer des combats impliquant cet engin. Si l’exiguïté d’un U-Boot type VII C semble évidente à la lecture d’un livre, explorer à loisir le superbe exemplaire conservé à Kiel sera un plus pour l’historien de la bataille de l’Atlantique. Cela ne suffira certes pas pour narrer des combats, mais qui niera que l’historien qui a eu cette chance ne bénéficie pas d’un atout ?

Plus rare (et plus dangereux) est l’écrivain qui a piloté ou est monté à bord d’un appareil en état de voler. Si l’étude d’engins de musée par le menu détail sera encore fois ici appréciable, il ne saurait se suffire à lui-même. Mais, un historien de la guerre du Pacifique qui serait monté à bord d’un Dauntless dans un musée ou, quasiment improbable, qui aurait piloté un Corsair (on peut toujours rêver…) comprendrait naturellement mieux les sensations et les récits des protagonistes.

Toutes ces connaissances dans le matériel, ses performances, ses défauts et qualités, sont essentielles. Elles permettront aussi de reconnaître un détail, un engin ou une unité d’un simple coup d’œil sur une photographie, car l’étude des photographies s’avère très précieuse quand on fait de l’histoire. Pour un maquettiste, un collectionneur ou un passionné, il est facile de déterminer un front ou une période de la guerre, voire une unité, au premier regard. Si savoir que tel ou tel Panther est du modèle A, D ou G ou que tel matériel est du modèle spéciale à cinq boulons fabriqué par telle firme uniquement en 1942 n’est pas essentiel, on ne peut plus accepter que des erreurs flagrantes d’iconographie se multiplient, ce qui est courant dans les documentaires mais aussi encore parfois dans les livres (de soi-disant spécialistes…). Confondre un Sdkfz 250 et un 251 ou un Panzer III avec un Panzer IV (si, cela existe…) ou offrir une image de Tommies de 1940 pour illustrer la bataille de Normandie, ce n’est pas acceptable pour moi.

 

Les connaissances en militaria : loin d’être superflues

GIs, musée de Catz

Bien connaître le matériel, y compris le plus petit équipement individuel est un atout pour l’historien qui veut saisir le quotidien du combattant. Voir et manipuler en réel est autre chose qu’une simple photographie. Celui qui examine de ses mains le matériel à disposition des engineers le D-Day sera mieux à même de comprendre leur action le 6 juin. L’uniformologie a aussi son intérêt : l’aspect pratique de certains effets (les poches cargos des tenues de paras américains M42) ou au contraire leur mauvaise adaptation (pensons pour ce dernier cas aux uniformes du DAK ou encore au Battle Dress britannique), les innovations (parka, certains tissus), les camouflages réussis (comme ceux des Waffen SS), les échecs (fragilité, etc)… Connaître le moindre détail peut aider à saisir l’aspect pratique de certains équipements (pensons par exemple à la poignée décentrée des caisses de munitions pour MG 34/42). Connaître les armes procède de la même évidence, sans même avoir bien entendu eu besoin de décharger soi-même une rafale de 12.7… Les récits des témoins et des vétérans seront nettement plus parlants pour le chercheur ou l’écrivain qui aura tenté de mettre des bandes molletières, qui aura vécu le poids de la plaque de base d’un mortier de 81 mm ou qui saura concrètement quels types de vêtements étaient à disposition pour les Landser devant Moscou en 1941. Il est très surprenant de lire quelqu’un qui s’essaye à l’histoire militaire sans connaître un minimum le matériel et les armes. C’est le cas d’Olivier Wieviorka dans son Histoire du Débarquement en Normandie, un livre que je considère pourtant comme réussi car son intérêt est ailleurs. Constat similaire dans une biographie récente de Rommel dans laquelle les auteurs, si dithyrambiques avec eux-mêmes, confondent « asperges de Rommel » (pieux en bois qu’ils présument de surcroît en métal…) et obstacles de plages, ce qui est d’un amateurisme flagrant (confirmé par leur piètre compréhension de la bataille de Normandie).

Cette connaissance peut revêtir un aspect davantage pratique lorsque l’historien est un adepte de ce qu’on appelle « l’histoire vivante » dans le cadre d’un groupe de reconstitution (plus ou moins douteux, il est vrai, mais c’est là un autre problème). Vivre sous la tente, creuser des positions, mimer la guerre, se nourrir de rations similaires à celles des soldats en guerre, effectuer de longues marches qui en tenue de parachutiste de la 6th, de la 82nd ou de la 101st Airborne, qui en piou-piou de 1940, est une expérience des plus enrichissantes pour celui qui, ensuite, devra coucher par écrit le souvenir d’épiques combats de la Seconde Guerre mondiale. Il est plus aisé de saisir ce qu’il est possible ou non de faire avec telle ou telle pièce d’équipement ou arme. Ces reconstitutions ont souvent pour cadre des commémorations qui sont autant d’occasions de côtoyer des vétérans.

 

La connaissance du terrain : un atout essentiel pour comprendre

El Alamein

Converser avec des vétérans sur les lieux mêmes où ils ont combattu est une expérience à la fois unique, enrichissante et également, il faut l’avouer, bien émouvante. Un privilège devenu de plus en plus rare au fil des années… Ce sera un « plus » pour l’historien, une chance qui n’est réservée qu’à ceux qui s’intéressent à l’histoire la plus contemporaine.

Parcourir un champ de bataille aide à visualiser les récits et rapports des combats qui s’y sont déroulés. L’étude en amont et en aval de la bataille avant d’en explorer le territoire confère un avantage déterminant dans la narration qui sera ensuite donnée des faits. Non qu’elle soit indispensable, mais il est évident qu’elle évite de commettre des impairs et qu’elle aide à la compréhension des événements (facilement visualisé avec davantage d’acuité) tout en ayant à l’esprit que la configuration des lieux aura parfois considérablement changé en 70 ans. Parcourir le terrain de long en large, à la même période de l’année que la véritable bataille, cartes et documents en main, le survoler en avion si on en a l’opportunité : voilà une belle préparation à l’écriture d’un livre et d’un article. Pour ma part, j’adore les articles et les livres d’After the Battle. Lisez The Battles for Monte Cassino. Then and Now de Jeffrey Plowman et de Perry Rowe (After the Battle, 2011), et vous serez vraiment dans l’ambiance, texte et photos actuelles et d’époque à l’appui !

Je ne parle pas ici de la sortie exceptionnelle d’un Parisien qui se veut historien qui estime avoir fait un retour sur le terrain pour son livre après quelques heures de promenade. Une connaissance réelle et approfondie du terrain ne peut certes s’acquérir que sur la longue durée. Ayant vécu à Caen pendant 37 ans, j’ai été de ce point de vue extrêmement chanceux pour arpenter facilement les principaux lieux de la fameuse bataille. Pour ne citer que quelques exemples concernant la bataille de Normandie, on appréciera ici les travaux de Ian Daglish (ses remarquables retours sur le terrain tels que Goodwood et Epsom publiés chez Pen & Sword respectivement en 2006 et 2007), Didier Lodieu (par exemple ses différents livres sur la 90st US ID montrent qu’il connaît bien la topographie du terrain) ou encore de Georges Bernage (notamment Objectif Saint-Lô, Heimdal, 2011). On peut aussi faire confiance à Christophe Prime pour sa connaissance de la Normandie aussi bien dans ses divers ouvrages sur Omaha Beach que sur la guerre des haies (La bataille du Cotentin, Tallandier, 2015). Il est certes évident que bien des détails ont changé ou disparu mais il n’est plus acceptable de voir un livre ou un wargame américain ou français sur lequel le bocage n’existe que dans le Cotentin… De trop nombreuses cartes indiquent visiblement que certains n’ont pas usé leurs bottes jusqu’en Suisse Normande et, plus encore dans le Pays d’Auge jusque dans ses développements les plus méridionaux.

Je serais en revanche bien en mal de prétendre connaître la topographie de Narvik, de Kohima ou de Sébastopol autrement que par les cartes, les textes et les photographies… En revanche, j’ai pas mal arpenté le terrain à El Alamein et dans les Ardennes belge et Luxembourgeoise (mais pas en période hivernale, je le concède), mais sans avoir la prétention de mieux le connaître qu’un autochtone.

Je ne sais par ailleurs pas ce qu’est être un sous-marinier en proie aux grenades ou un pilote de B17 encadré par la Flak. Je n’ai certes pas porté un FM 24/29 et pris position pour affronter les Italiens lorsque j’ai fait de l’alpinisme dans les Alpes, pas plus que je n’ai été chasseur-alpin au cours de mon service militaire, ni eu à redouter des Fallschirmjäger embusqués lorsque j’ai marché sur le Monte Cassino, ni à endurer des tirs d’artillerie sous un soleil de plomb à El Alamein ou en arpentant le Mont Castre en Normandie. Mais ces expériences aident à comprendre. Etre allé dans les profondeurs du Désert Occidental égyptien à une époque où il n’était pas imprudent de s’y aventurer me fait vivre beaucoup plus intensément les récits d’anciens du LRDG comme l’excellent Bearded Brigands de Frank Jopling (Brendan O’Carroll, 2002).

Outre l’intérêt pour celui qui écrit, parcourir un champ de bataille –ou même tout site archéologique ou historique- est enthousiasmant pour tout passionné d’histoire dont l’imagination est exaltée : on ressent le souffle de l’histoire et l’émotion est bien présente. On pourra certes écrire un bon livre ou produire des recherches de qualité sans une connaissance directe du terrain, mais celle-ci est indéniablement un «+ » par rapport à celui qui n’en a pas.

 

Conclusion :

On pourrait évidemment multiplier à l’infini les activités/qualités/ attendues d’un historien de l’histoire militaire. Il est notable à ce propos que des praticiens prennent eux-mêmes la plume : citons par exemple Vincent Arbarétier, Michel Goya ou encore Rémy Porte qui sont (ou ont été) soldats tout en écrivant sur l’histoire militaire, ce qui peut parfois –mais pas systématiquement- représenter un avantage pour la compréhension de faits militaires. Plus encore, des témoins oculaires et/ou acteurs des faits ont eux-mêmes écrits des ouvrages qui ont pu devenir des références. Le présent article ne veut que souligner combien certaines activités directement liées à l’histoire militaire permettent d’engranger de précieuses connaissances qui peuvent, au moment d’écrire un livre, faire toute la différence avec les historiens à qui elles font défaut. Etre un bon historien ce n’est pas n’être qu’un bon chercheur ou quelqu’un qui sait questionner ses sources (ce qui n’est pas la même chose que les consulter). C’est aussi quelqu’un qui doit savoir transmettre et raconter. Mais c’est surtout quelqu’un qui doit maîtriser son sujet. De ce point de vue, force est de constater que bien des réputations sont surfaites (ce qui dépasse le cadre de notre sujet) et que loin d’être anodines ou secondaires, bien des passions ayant trait aux armées et à la guerre représentent de sérieux atouts pour qui prétend coucher par écrit la narration d’une bataille.

D-Day

Incroyable…

https://www.ouest-france.fr/europe/royaume-uni/royaume-uni-quand-la-royal-mail-place-le-debarquement-de-1944-en-indonesie-6153536

Recension « La Course au Rhin (25 juillet-15 décembre 1944) », Nicolas Aubin (Economica, 2018)

Nicolas Aubin, La Course au Rhin (25 juillet-15 décembre 1944). Pourquoi la guerre ne s’est pas finie à Noël?, Economica, 2018, 512 pages

 

Ce livre comble, non sans une certaine réussite, une lacune historiographique francophone et il est le bienvenu car, même si tous ces affrontements ont été bien décrits dans des ouvrages étrangers ou dans des hors-série des revues hexagonales, il n’existe pas de synthèse en français de cette partie de la campagne de 1944, pourtant cruciale (alors qu’on ne compte plus les livres en français consacrés à la Normandie et aux Ardennes, voire, dans une moindre mesure, à Arnhem, aux Vosges et au débarquement en Provence). Il n’était pas facile d’écrire un synthèse complète sur tant d’opérations et tant de problématiques: objectif rempli. Les 150 premières pages traitent de stratégie et de doctrines, mais surtout de la fin de la bataille de Normandie (un mois, tout de même…). Le livre est dense car l’auteur dispose d’encore 350 pages pour le reste, ce qui fait que les détails ne manquent pas: on ne survole aucune question, et c’est un des points forts de l’ouvrage. Par ailleurs, autre point apprécié, l’auteur nous gratifie de nombreuses réflexions d’ordre stratégique ou opérationnel, ainsi que de données chiffrées nombreuses et pertinentes. Tout au long de l’ouvrage, N. Aubin ne manque pas de nous présenter les diverses options offertes aux Alliés au moment cruciaux de la campagne ainsi que celles des éventuelles occasions perdues. Enfin, une dernière partie, intéressante aussi, s’intitule « Enseignements et réflexions », où il est beaucoup question de commandement.

C’est d’ailleurs un sujet sur lequel je rêvais d’écrire. C’est chose faite par un autre, et plutôt bien faite (en dépit des réserves qui vont suivre), mais je ne suis pas quelqu’un de la trempe de Daniel Feldmann/Cédric Mas, c’est à dire prompt à dénigrer un auteur dès lors qu’il s’intéresse et écrit sur mes sujets de prédilection.

Les opérations sont bien décrites, le propos bien documenté. Le texte se lit bien (même si on décèle quelques tics de langages à peu de distances), d’autant qu’il est agrémenté de témoignages et de citations (peut-être pas assez pour le simple soldat, ce que N. Aubin et ses pairs méprisent sous le vocable de « pop history »). Le plan est également bien organisé. Indubitablement, N. Aubin connait le sujet qu’il traite.

Passons aux problèmes décelés, en commençant par quelques erreurs de détails, qui ne nuisent cependant pas à la qualité de l’ensemble, même si elles sont inattendues pour une production qui se veut soignée… On est surpris qu’une maison d’édition qui se veut spécialisée et à la pointe de l’histoire militaire et un auteur qui me semble bien prétentieux se laissent à des approximations de terminologie : Aubin parle de Dakota (alors que la version militaire du DC3, le C-47, est surnommé Skytrain, ce qui est bien connu par tous les passionnés) ; idem pour le soi-disant « Hetzer » (un terme a priori d’après-guerre : il s’agit en fait du Panzerjäger 38 (t)) (ou7,5 cm PaK 39 L/48 auf Panzerjäger 38(t) (Sd.Kfz. 138/2)); l’auteur ose comparer le paysage de haies anglais avec le bocage normand, sans doute parce que, contrairement à moi, il connaît très mal la Basse-Normandie et/ou l’Angleterre : point de chemins creux avec haies épaisses outre-Manche : non, rien de comparable avec ce qui attendait les forces alliées (et pas seulement dans le bocage du Cotentin, voire la Suisse normande, n’en déplaise à ceux qui connaissent très mal la Normandie) ; la 10. SS –Panzer-Division est appelée « Frunsberg » au lieu de « Frundsberg » (une erreur qui est aussi la mienne dans un chapitre d’un de mon « Les Divisions du Débarquement), mais l’erreur se répète tout au long du livre, ce qui signifie donc qu’il ne s’agit pas d’une étourderie ; Patton n’est pas le général au revolver « à crosse de nacre », mais à crosse d’ivoire, un détail bien connu pour qui s’intéresse au front de l’Ouest et qui a lu mes livres (bizarre avec Feldmann qui est présenté comme un relecteur exigeant…) ; etc.  Certes, en ce qui concerne les erreurs, N. Aubin est moins médiocre que dans Infographie de la Seconde Guerre mondiale où il a multiplié les inexactitudes (dont le succès est tout de même mérité à mes yeux, même si cela ne va pas améliorer son ego), mais le lecteur lambda n’y verra que du feu.

Ces erreurs de détails ne touchent pas au fond, mais donnent une impression de manque de sérieux, heureusement indécelable par l’immense majorité des lecteurs potentiels.

En revanche, à trop vouloir prendre le contrepied de ce qui est admis, nombre de conclusions ou d’affirmations un  peu trop péremptoires me paraissent erronées ou hasardeuses.

Avant d’aborder le vif du sujet, page 45, N. Aubin, qui est un béotien sur l’Afrikakorps (il me l’a avoué lorsqu’il a recensé mon livre éponyme publié en 2013), ose écrire, à propos d’El Alamein, en parlant de Montgomery: « Le général était alors parvenu à réussir l’impensable: détruire, en attirant à lui les groupes mobiles ennemis, l’armée de l’Axe sans même l’encercler ». Et de citer le livre de C. Mas (à l’excellente iconographie et cartographie, au texte certes réussi car émanent d’un indéniable spécialiste, mais en rien de réellement novateur; je n’ai par ailleurs jamais compris son mépris à mon égard…). C’est oublier les nombreuses unités italiennes déployées au sud du front, et de fait encerclées faute d’avoir pu se replier suffisamment vite, c’est oublier que Rommel a dû se maintenir à El Alamein plus longtemps que voulu sur ordre du Führer, c’est oublier que réduire la force blindée adverse presque à néant n’est pas une nouveauté dans le désert (La 8th Army puis le DAK au cours de « Crusader »; la 8th Army pendant la bataille de Gazala), c’est oublier que l’idée d’attirer les Panzer dans « un piège antichar » est bien connu depuis des lustres (il n’a pas fallu attendre 2012…). Passons…

Comment peut-on admettre raisonnablement que ne pas prendre Brest d’assaut n’aurait pas signifié davantage de moyens ailleurs, particulièrement en munitions? Sans parler des effectifs détournés pour le siège… Si Anvers est pris avec son embouchure dégagée, la stratégie des Festung de Hitler se serait avérée caduque affirme l’auteur. Oui, mais justement ce ne fût pas le cas ! Hitler a décidé de la meilleure stratégie. Sans parler des avantages évidents qui auraient découlé du renoncement à la stratégie des Festung pour la logistique alliée… L’auteur, qui se veut précisément le spécialiste de la logistique (son livre sur le sujet est en effet une réussite), affirme que le problème du ravitaillement allié tient en grande partie dans son matériel, en particulier les modèles de camions, ainsi que la trop grande distance : un argument spécieux qui aurait volé en éclat avec le contrôle rapide (et sans destructions) des ports de la Manche et d’Anvers, ce qui n’était pas prévu.

Les conclusions sont plusieurs fois erronées (à mes yeux, mais mon opinion est bien entendu discutable: le tout est de ne pas être trop affirmatif, surtout lorsque le propos n’a vraiment rien d’évident). Envisager de contourner le flanc de la 7. Armee en Normandie comme le font Monty et Bradley, c’est très différent de caracoler en profondeur, comme le fera Patton, et, plus encore, d’encercler l’ennemi. Et la conclusion de N. Aubin est contredite par l’opération « Bluecoat » : la logique de cette offensive n’est pas de soutenir « Cobra »et d’attirer les réserves allemandes (à ce stade, « Cobra » a déjà réussi et les 2. et 116. Panzer sont face aux GIs), mais elle est envisagée comme une opportunité pour percer et contourner l’armée allemande (et ce n’est pas ce qui se passe…).

Nicolas Aubin souligne que les Allemands, accrochés à leur système défensif en septembre-octobre, pour la première fois depuis le D-Day, réussissent à se constituer des réserves opérationnelles de Panzer, ce qui avait été impossible en Normandie. Quelle appréciation bien rapide ! Il semble oublier qu’à l’automne 1944, toutes les divisions d’infanterie sont en ligne, et ce en nombre suffisant pour retirer du front quelques unités mobiles, alors que ce n’était pas le cas en Normandie où la majeure partie des formations d’infanterie gardent l’Atlantikwall et le Sudwall (ce qui oblige Rommel erg Rundsetdt à maintenir les PZD en 1ères lignes). C’est aller un peu vite en réflexion ; après tout, de nombreuses divisions blindées sont en réserve le long de la côte et/ou en cours de reconstitution : songeons ainsi à la 9. Panzer qui peut intervenir ainsi en août, à la 11. Panzer dont la présence sera décisive après le débarquement en Provence, sur la 116. Panzer demeurée si longtemps dans le Pas-de-Calais et donc encore « fraîche » lors de « Cobra », sur le fait que la 12. SS Hitlerjugend soit placée en réserve avant « Goodwood » en vue d’être redéployée plus au nord ; etc.

N. Aubin a beaucoup de mal avec la bataille de Caen : il cherche à me répondre en prétendant que les PZD n’y sont pas concentrées sans l’arrière-pensée de pouvoir être redéployée plus au nord en cas de nouveau débarquement. Les Allemands y envisagent par ailleurs leur contre-offensive (même si Rommel aurait désiré un effort sur Carentan). De toute façon, cette idée que Monty voulait y attirer les PZD, pas entièrement fausse, se heurte à deux réalités : 1)il n’a jamais prévu d’être bloqué devant ou à proximité de Caen, 2) si Hitler avait écouté ses maréchaux et envoyé les ID demandées en renforts, les Allemands auraient disposé d’une belle réserve et nul n’oserait écrire que Montgomery a mené avec brio sa campagne…

On finit, en conclusion, par négliger les facultés de la Wehrmacht : il est en effet de bon ton de les réduire, alors qu’on assiste à un redressement spectaculaire tout en préparant conjointement une contre-offensive majeure (ce qui sera la bataille des Ardennes). Certes, si les armées alliées n’avaient pas été à bout de souffle, la Wehrmacht n’aurait pu tenir.

La Wehrmacht n’était-elle pas un trop « gros morceau » pour être anéantie en une seule campagne (en l’occurrence la Normandie)? Il semble que non, car les Alliés ont manqué plusieurs occasions d’occasionner des pertes drastiques : la 7. Armee à Falaise ; la 7. Armee et la 5. Panzerarme sur la Seine ; mais aussi les forces de Blaskowitz qui remontent du sud et du sud-ouest ; le repli de la 15. Armee de Zangen à travers l’Escaut… Quant à affirmer que les divisions de Panzer disposent encore d’une grande partie de leurs effectifs, c’est oublier que les unités de Panzergrenadiere sont saignées à blanc… Enfermer la nasse complétement à Falaise aurait changé tout de tout au tout. Mais force est de constater que les Alliés ont eu « chaud » eux aussi, et ce dès le début de la campagne. Rien n’était écrit à l’avance. La guerre pouvait finir avant le 8 mai 1945, ou après…

On ressent un besoin constant de tout relativiser. Aubin est moins pire vis-à-vis de Patton que je ne le craignais, mais si Monty n’est pas épargné, il a le beau rôle, bien que l’auteur ne fasse pas preuve d’un trop grand excès de dythirambisme. Mais quid du fait de présenter Patch comme le meilleur des généraux alliés (un absurdité qui vient a priori de Feldmann, déjà marqué par un pro-Monty outrancier dans ses ouvrages précédents) ? Certaines contingences ne sont pas liées au leader concerné. On ne peut imputer à Patton le blocage des ports de la Manche, ce qu’il ne pouvait prévoir…Par ailleurs, les critiques formulées valent parce que le général en question a échoué, alors que leur pratique aurait été saluée s’ils avaient réussi, ce qui était fort possible. En revanche, on apprécie l’effort pertinent de mettre en avant l’éducation militaire des protagonistes et de montrer les différences doctrinales au sein de la coalition anglo-saxonne. Mais l’auteur s’embrouille quelque peu lorsqu’il évoque la question de l’attaque sur tous les fronts au point nodal, les échelons tactique et stratégique n’étant pas comparables. On peut presque regretter que certains auteurs (les stratèges « de salon » évoqués à la dernière page) n’aient pas été aux commandes du SHAEF : on aurait gagné en 1944… Nous possédons et savons des éléments que les protagonistes de l’époque ignoraient. Le plan du SHAEF ne prévoyait pas une poussée au-delà de la Seine dans un premier temps. Le matériel et l’équipement ne posent aucun problème, alors que N. Aubin prétend que le matériel de la logistique américaine n’est pas configuré comme il convient : il l’aurait été avec des bases sur la Seine et le contrôle des ports, et il l’a été car il a été possible de le transporter.

Les sources sont abondantes, pertinentes mais pas originales (je les ai presque toutes lues), accordant très peu de place aux sources primaires, alors que le style se veut universitaire « à l’anglo-saxonne », sans en avoir ni le statut ni le talent. Une bibliographie est forcément sélective, mais pour être sérieuse elle se doit de prendre en compte le plus récent et le plus abouti sur les sujets abordés. Même s’il ne m’apprécie pas, comment ne pas mentionner mon ouvrage sur Patton lorsqu’on cite les biographies des personnages concernés (il faut dire que dans son Routes de la Liberté, qu’il présente, en toute modestie comme salué par la critique et comme la référence sur le sujet, il reprend un texte d’un de mes articles sans me citer, sans doute pour ne pas se faire mal voir vis-à-vis de ses maîtres à penser… à une époque où il critiquait désormais mon Invasion alors qu’il m’en avait fait personnellement des louanges en 2014…)? Mauvaise fois, je cite bien Mas/Feldmann dans mon Rommel. Ce jeu à l’auteur universitaire suppose de citer des historiens divers avec régularité, pour appuyer un propos, réfuter ou amender leurs thèses. Quant aux citations, l’auteur nous trompe : quand il cite Patton, il ose mettre en note la version américaine de ses carnets, alors que son texte est celui de la traduction de J. Mordal des années 1960 (reprise à l’identique par Nouveau Monde Editions). Or cette traduction n’est pas tout à fait exacte , outre qu’Arnaud Aubin nous trompe sur sa source. Ma biographie du grand général américain a le mérite de proposer une autre traduction tirée du texte américain (je l’ai reprise moi-même et l’ai expliquée dans un article publié sur mon blog). On peut donc se demander si les autres sources données sont toujours les bonnes… J’y ai retrouvé aussi un auteur qu’il est allé écouter, avant de le critiquer vertement dans un échange avec moi, puis de vanter ses écrits sur un forum…

On retrouve le passionné du communisme sous-jacent chez N. Aubin, ce qui explique sans doute ses références à un ouvrage de Jean Quellien (très réussi au passage, mais très classique), dont il avait encensé la Seconde Guerre mondiale parue chez Tallandier au détriment de celle de Claude Quétel publiée au même moment chez Perrin (je connais très bien les deux hommes, Bas-Normands comme moi, les ayant côtoyés dans des contextes très différents). Il y a toujours un danger à se laisser aller à des considérations d’ordre politique… L’aspect idéologique (qui doit pourtant être banni de tout livre d’Histoire) transparaît dans des réflexions sur la pensée libérale, la critique de la réussite personnelle au détriment du succès collectif, et autre gabegies d’un autre âge fustigeant l’esprit de compétition… Et de citer M. Crozier et E. Friedberg.

N. Aubin, critiquant de façon fort peu objective mon Patton, dans la rubrique livres -toujours assassine quand on n’appartient pas au cénacle de Jean Lopez- de « Guerre & Histoire », avait osé écrire que j’avais peut-être été trop rapide (deux ans quand même…), jalousant peut-être mon rythme de production. La genèse de son projet, dont on lit ici l’aboutissement, date en effet de 2013 : la lenteur n’est ni gage de réussite, ni preuve de sérieux alors que, sans confondre vitesse et précipitation, rédiger un ouvrage dans un délai relativement court est au contraire preuve d’efficacité et de bonne organisation. Certains sont laborieux… Avec le temps qu’il y a consacré, il aurait bien fait de relire plus scrupuleusement et éviter bien des erreurs de détails.

En dépit de ces critiques, parfois vives, mais fondées et non recherche systématique de mépris à la Feldmann, j’ai apprécié la lecture de cet ouvrage. Si je ne suis pas toujours d’accord, contrairement à certains auteurs mal intentionnés et agressifs, je ne suis pas pour la pensée unique, ni pour accepter une seule méthode de travail, ni pour imposer un type de livre de guerre ou un type de biographie -et de quel droit?- à bon entendeur… Le mérite est qu’au moins cela permet de se poser des questions, et puis, si on oublie certaines appréciations (personnelles ou copiées), l’essentiel de la période est rapporté, et plutôt bien rapporté.

On ne peut que déplorer que flotte l’ombre de Feldmann, non historien, spécialiste du dénigrement injuste et injustifié des autres auteurs sous le couvert de l’anonymat et de pseudos, que ce soit sur les forums ou sur son blog, noircisse le tableau: N. Aubin ne peut malheureusement s’en défaire dans ses publications et n’a de cesse d’y faire référence, que ce soit dans ses ouvrages ou dans ses recensions. N. Aubin est pourtant potentiellement un bon historien. En ce qui me concerne, voilà qui remet en cause la qualité des éditions Economica : qu’en est-il du contenu des ouvrages sur les périodes qui me passionnent mais pour lesquelles je ne suis pas un spécialiste?

 

 

Recension « La Luftwaffe face au Débarquement. Normandie 6 juin-31 août 1944 », Jean-Bernard Frappé (Heimdal, 2018)

Jean-Bernard Frappé, La Luftwaffe face au Débarquement. Normandie 6 juin-31 août 1944, Heimdal, 2018, 431 pages

Version revue et augmentée de celle de 1999.

Jean-Bernard Frappé est incontestablement un spécialiste de la question étudiée. Le travail est à l’évidence le fruit d’un travail considérable, basé sur un épluchage des archives et une confrontation avec des témoignages. L’iconographie porte la « touche » Heimdal : des photographies abondantes et de qualité, outre des profils en couleur. Ce livre fourmille d’une multitude d’informations.

L’auteur détaille avec précision les différents engagements aériens sur le front de l’Invasion. On y voit à plusieurs reprises son souci de la recherche de la vérité, une réflexion digne d’une enquête lorsqu’il s’agit d’établir la véracité sur les pertes ou sur tel ou tel engagement. On apprend beaucoup sur la bataille aérienne de Normandie, d’autant plus que le point de vue adopté est celui des Allemands. Les témoignages constituent à mes yeux le point fort du récit car ils sont fournissent un élément essentiel à la compréhension des événements.

Hélas, le titre est trompeur : plutôt que de la Luftwaffe, il est question en fait essentiellement de la chasse, accessoirement d’unités de reconnaissance ou de chasseurs-bombardiers. Des escadrilles de bombardiers, ou encore de l’engagement des Arado ou des transports Ju-52, il n’en est pas question. L’évocation des « rampants » de la Luftwaffe est anecdotique, celle de la Flak oubliée, ou presque, sans mentionner les unités radars et autres…

Le livre pêche aussi par le manque –pour ne pas dire l’absence- de réflexion stratégique, le bilan de l’engagement des escadrilles de la Luftwaffe… La litanie des duels aériens devient répétitive, un travers récurrent à nombre de récits concernant les forces aériennes. L’auteur a en effet pris le parti de raconter successivement l’engagement de chaque escadrille, donc des entrées par unité, alors que celles-ci sont engagées le plus souvent dans les mêmes secteurs. Il eût été plus intéressant et utile d’adopter une approche à la fois chronologique (en parallèle avec les opérations terrestres) et thématique (différents types de missions), le tout suivi d’un bilan.

En dépit de ces réserves, ne boudons pas notre plaisir de disposer d’un tel ouvrage: le livre, résultat d’un travail conséquent, mérite cependant l’achat car il fournit de précieuses informations et traite d’un sujet abordé de façon si précise nul par ailleurs.

Recension de « Heitai », Agustin Saiz (Heimdal, 2017)

Agustin Saiz, Heitai. Uniformes, équipements, matériel personnel du fantassin japonais 1931-1945, Heimdal, 2017, 464 pages 

Superbe ouvrage des éditions Heimdal sur un sujet fort original : le soldat japonais, c’est à dire « Heitai », comme le soldat britannique est « Tommy » ou l’Américain « GI ». Loin de n’être qu’une litanie d’équipement, l’auteur, dans l’introduction, replace le combattant nippon dans un contexte culturel. La présentation de l’armement et du matériel japonais est l’occasion de découvrir des informations fort parlantes sur le soldat de l’armée japonaise, les nombreuses photographies d’époque, des cartes postales, des magazines, des documents et de l’équipement, fort bien légendées, fournissent des indications non anodines pour comprendre les conditions matérielles du combat pour le Japonais. S’il s’agit de guerre, il est aussi question de religion, de propagande, du service médical, etc. L’auteur ne fait pas que décrire des objets, il les relie à une culture ainsi qu’à des aspects très pratiques. Outre les très nombreuses photographies de combattants japonais, la qualité et la diversité des équipements et uniformes présentés sont impressionnantes. On apprécie aussi le fait que la traduction de chaque mot est donnée en japonais en vis-à-vis (par exemple: Les casques- Tetsu-Bo ; Les ceinturons-Obigawa ). L’équipement fourni à un soldat est en effet lui aussi lié à la culture de son pays, à la façon dont sont gérées et considérées les forces armées. Hetai nous fournit des détails surprenants (sur des poupées ou encore le drapeau et l’écharpe des mille points »), toujours en lien avec la culture du Japon, qui sur le sabre, qui sur les sandales traditionnelles, qui sur le thé ou encore la bière… Hetai est un complément indispensable à la lecture d’une somme comme La Guerre du Pacifique de Nicolas Bernard ou encore de Les Marines dans l’enfer du Pacifique de Charles Trang (recensé ici). Un très beau livre dont le prix ne doit pas rebuter : il est épais et unique en son genre. Superbe.