Lire sur la campagne d’Italie: « The Day of Battle » de Rick Atkinson

Rick Atkinson, The Day of Battle, Holt, 2007

La campagne d’Italie, éternelle oubliée chez les Français qui la résume à la geste du CEF en Italie (et encore, pas forcément sur le plan strictement militaire), mis à part du côté de la presse : les anciens hors-séries « Militaria Magazine » de l’excellent Yves Buffetaut, ainsi qu’une synthèse solide signée Vincent Bernard pour « Conflits et Stratégie ». Avec An Army at Dawn, l’Américain Rick Atkinson a écrit la meilleure relation de la campagne de Tunisie, il réitère presque l’exploit avec The Day of Battle, dans lequel on retrouve les ingrédients qui font sa force : une documentation conséquente, un va-et-vient entre le vécu du simple soldat au front et le haut-commandement, une explication de la stratégie, un récit clair, vivant et bien amené. Las, l’auteur se concentre trop sur ses compatriotes, même si les Alliés et l’ennemi ne sont évidemment pas oubliés. Pis, le récit s’achève avec la prise de Rome. Une étrangeté, alors que la campagne va encore s’éterniser sur presque une année ! Et non des moindres. Ne boudons pas notre plaisir de pouvoir lire sur cette difficile campagne d’Italie, dans laquelle le maréchal allemand s’est illustré entre tous parmi les officiers des deux camps impliqués dans l’épreuve.

Recension de « The Crucible of War, The definitive history of the Desert War » de Barrie Pitt

 

Barrie Pitt, The Crucible of War, The definitive history of the Desert War, Cassel, 2001 (pour ma version, l’originale date de 1980)

Envie de relire la guerre du désert ? Outre le livre de Kitchen, la trilogie de Barrie Pitt est efficace. Trois tomes d’environ 300 pages chacun : Wavell’s Command, Auchinleck’s Command, Montgomery’s Command (on aurait logiquement dû avoir un Alexander’s Command pour ce troisième tome). Une somme appréciable, qui permet d’embrasser tous les événements survenus dans la sphère de commandement du Commander in Chief Middle East puisque Barrie Pitt nous emmène suivre le raid sur Tarente, les campagnes d’Irak, de Syrie et d’Afrique orientale, de même que l’invasion de l’Iran, mais aussi la Grèce. Les opérations navales et aériennes ne sont pas négligées. Des récits de bataille précis, bien menés, avec témoignages à l’appui. Surtout, de nombreuses pages liées aux armées considérées, ainsi qu’à la stratégie globale et aux enjeux des combats. Un bon livre, qui laisse pourtant de côté la campagne de Tunisie et qui manque parfois de détails sur les combats ou sur certains points essentiels (je suis à a connaissance le seul à accorder de longues pages aux conséquences d’une victoire de Rommel en Egypte), parfois (mais rarement) erroné. A lire sans modération et à compléter avec mon Afrikakorps, l’armée de Rommel, publié aux éditions Tallandier.

POUR CHANGER DE SIR BERNARD MONTGOMERY (6)

 

John Keegan (direction), Churchill’s Generals, Grove Weidenfeld, 1991

Ce livre écrit à de nombreuses mains est une pépite qui permet de suivre le parcours des principaux officiers supérieurs de l’armée britannique au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le lecteur se voit offrir pour chaque officier un résumé assez denses et suffisamment long de la carrière de celui-ci, avec un tableau de ses fonctions en fin de chapitre, ainsi qu’une bibliographie. On découvre ainsi les différents généraux qui ont occupé le poste de chef d’état-major impérial (Ironside, Gort, Dill, Alan Brooke), ainsi que les chefs des théâtres d’opérations (Wavell, Auchinleck, Alexander, Wilson), puis ceux des groupes d’armées (Montgomery) et d’armées (Slim, Dempsey, Percival si l’on veut, Cunningham -ce n’est pas lui qui est sur la couverture mais Coningham de la RAF!-, Ritchie et Leese, ces trois derniers, commandants de la 8th Army, étant traités dans le même chapitre). S’y ajoutent quelques chefs de corps (O’Connor, Horrocks), des excentriques inclassables (Wingate, Hobart) et des généraux aux fonctions particulières (Carton de Wiart, Spears). Un complément indispensable pour bien maîtriser l’histoire militaire de la Seconde Guerre mondiale, qui ne se limite nullement à des batailles ou aux armées allemande, soviétique et américaine. Quelques affirmations un peu datées, notamment au profit du toujours surévalué Bernard Montgomery, mais le propos est dans l’ensemble efficace et très professionnel, servi par des historiens de renom, même si la qualité des chapitres est inégale. A compléter par les quelques biographies déjà suggérées sur mon blog.

Recension « Goodwood » de Ian Daglish

Ian Daglish, Goodwood, Pen & Sword, 2005

Encore la Normandie ? J’ai rencontré l’auteur, décédé depuis, il y a quelques années au salon du livre de Tilly-sur-Seulles, qui se tient régulièrement à l’occasion des festivités célébrant l’anniversaire du Débarquement. Un bel ouvrage qui traite d’une bataille bien connue : l’opération Goodwood. Certes, mais point de redondance. L’auteur écrit bien, s’appuie sur les archives et une connaissance précise du terrain. Un récit d’autant plus facile à suivre pour moi que j’ai grandi sur ce champ de bataille de Goodwood… L’utilisation des photographies aériennes, reproduites dans l’ouvrage, est pertinente. On apprécie aussi beaucoup les témoignages, les réflexions sur le matériel et les conditions de combat, ainsi que la clarté générale du propos. L’auteur ne manque pas non plus de s’élever au-dessus du simple combattant pour présenter les aspects stratégiques des enjeux. Bref, on est loin des textes mornes qui ne font que reprendre les journaux de guerre, sans l’aspect vivant conféré par les témoignages ou par une réflexion qui dépasse le simple recopiage de données brutes. Hautement recommandé. Daglish a récidivé puisque vous pouvez également lire sous sa plume Epsom et Bluecoat : la bataille de Normandie comme si vous étiez, sans dérives pro-SS et autres absurdités des nostalgiques du Feldgrau.

Pour changer de Sir Bernard Montgomery (5)

 

Adrian Stewart, The campaigns of Alexander of Tunis 1940-45, Pen & Sword, 2008

Harold Alexander est sans doute l’un des grands généraux britanniques les plus injustement méconnus de la guerre. L’homme a pourtant assumé une série impressionnante de commandements d’importance au cours du conflit. Simple divisionnaire, les circonstances font qu’il prend en charge le commandement et l’évacuation des forces britanniques à Dunkerque. Son premier commandement outremer est ensuite celui d’une situation désespérée : l’armée de Birmanie alors en proie à l’invasion japonaise. Ayant fait ses preuves, il est, cette même année 1942, nommé commandant en chef au Moyen-Orient. Las, la gloire va à son subordonné Montgomery, qui doit pourtant beaucoup à son supérieur. Alexander cumule ensuite les fonctions de haut-commandement : chef des forces terrestres alliées en Tunisie, en Sicile puis dans la botte italienne, avant d’accéder au commandement suprême en Méditerranée. Sa modestie, sa contenance, son flegme et sa façon d’être dignes d’un gentleman, masquent une résolution certaine. Une manière de donner les ordres à la Robert E. Lee et un manque apparent de fermeté dissimulent son professionnalisme, d’autant que le peu de cas qu’il fait de la recherche de la publicité le laisse dans l’ombre d’une diva égocentrique telle que Montgomery. Adrian Stewart permet ainsi de « remettre les pendules à l’heure », même si le propos est par trop critique à l’endroit des généraux Slim, Auchinleck et Patton, mais aussi l’amiral Cunningham, et accorde la part trop belle à Montgomery (un travers habituel de Stewart) et fait fi de certaines réalités, manquant ainsi parfois d’objectivité, mais cela est loin d’être systématique, particulièrement lorsqu’il est question de Dunkerque où l’auteur ne sombre pas dans une francophobie si fréquente dans les récits que les écrivains anglo-saxons consacrent à la campagne de 1940. L’ouvrage est cependant de lecture plaisante, bien mené et permet de découvrir un officier hors-norme, ainsi que des campagnes trop méconnues en France : Birmanie, El Alamein, Tunisie, Sicile, Italie.

Recension de « L’esprit impérial » de Robert Gildea

L’esprit impérial de Robert Gildéa, Passés Composés, 2020

Ce livre m’a intéressé, le sujet est passionnant, mais il est mal traité et peu objectif. Sur la colonisation et la décolonisation, s’il convient certes d’éviter les nationalistes à la Lugan, capables de justifier l’injustifiable, il faut également fuir les gauchistes enclins à imposer leur vision totalement biaisée, anti-européenne et militante des événements. Je recommande en revanche vivement plutôt la lecture de The Decline and Fall of the British Empire 1781-1997 de Piers Brandon, Les empires coloniaux européens 1815-1919 d’Henri Wesseling ou La question post-coloniale d’Yves Lacoste.

L’auteur s’est fait remarquer par une vision apparemment outrancière de l’occupation allemande en France, qui n’aurait pas été si pénible que supposée (mais, n’ayant pas lu ses travaux, j’ignore si la critique de son livre est justifiée), ce qui augurait mal du présent ouvrage.

L’esprit impérial est certes intéressant à lire, soulevant de bonnes questions, évoquant des moments difficiles et essentiels de l’histoire coloniale des deux principaux empires coloniaux outremer de l’Histoire: ceux de la France et de l’Angleterre (étant entendu que les conquêtes terrestres effectuées au 19e siècle par les Etats-Unis et la Russie ne disparaîtrons jamais, sans même évoquer la Chine…). R. Gildea montre bien comment ces deux pays ont difficilement accepté la perte de ces empires et que de nouveaux fantasmes d’empire se sont mis en place, mais il semble généraliser quelque peu ou prêter des intentions, voir attribuer la notion impérialisme (dans le sens « empire colonial » ou équivalent) à tout et n’importe quoi.

Si la période de la colonisation est rapidement traitée (ce qui est dommage), la suite a son intérêt, même si on ne suit pas toujours l’auteur dans ses conclusions. Gildea a parfois tendance à s’écarter trop de son sujet, notamment lorsqu’il évoque longuement la construction européenne ou ce qu’il prétend être un néo-colonialisme (il est aussi question de l’empire néo-libéral), même si le lien peut être fait avec l’effondrement ou non des empires (mais c’est loin d’être le seul facteur ou que celui-ci soit vraiment déterminant).

Je suspecte surtout Gildea d’être très marqué politiquement, un écueil grave pour un historien, surtout s’il éprouve des difficultés à s’écarter de ses conceptions personnelles dans son propos, qui semblent percer ça et là un peu trop souvent. S’agit-il d’un livre d’histoire ou d’un essai politique engagé? Il faudrait à tout le moins avoir l’honnêteté intellectuelle de l’annoncer en avant-propos. L’auteur peine à masquer ses opinions dans sa manière de narrer l’épisode dramatique de la grotte d’Ouvéa. Lorsqu’il est question des excuses d’Emmanuel Macron pour les crimes du colonialisme, crimes qui sont avérés et indéfendables (seuls quelques racistes de mauvais aloi y verrons autre chose), il est tout de même inouï que R.Gildea ne semble voir aucune imperfection ni aucun crime du côté des Africains, dont bien des leaders sont tout sauf des démocrates (sans parler de leur implication totale dans la traite négrière, dont ils partagent la responsabilité aux yeux de l’Histoire). On en retire également l’impression que l’idée d’impérialisme et de conquête ne serait que le fait d’Européens (et au mieux des Japonais)…

Le reste du texte est à l’avenant. Lorsqu’il est question du ressenti du récit de la libération par les ressortissants des anciennes colonies, l’auteur cite une interview à Q News, sans en discuter le propos, d’autant plus qu’on ne voit pas en quoi cela s’oppose au discours de Norman Tebbit cité juste avant. Quant à l’opération Serval, présentée par de façon éhontée par certains comme « une politique de la canonnière » de type colonial, il aurait été bon que l’auteur ne se contente pas de citer comme il le fait à maintes reprises: qu’il commente en toute impartialité. Il aurait pu aussi se dispenser de prétendre que la décision de frapper Daech marque le retour de pratiques « néo-coloniales » de la part de la France. Je ne le suis pas non plus lorsqu’il cite Edgar Morin et Patrick Singaïny, sans en discuter le propos, et écrit que les « immigrants d’origine arabe et musulmane, soutenaient les deux auteurs, étaient ghettoïsés dans les banlieues où ils résidaient, harcelés par la police « (sic!). Le pire est lorsque R. Gildea ose comparer l’intervention des forces de l’ordre françaises dans les banlieues avec des pratiques coloniales (re-sic!): on est dans le déni absolu et dans le non-sens.

Que dire aussi quand il affirme que la dernière intervention du Royaume-Uni contre un dictateur « fasciste » était l’offensive sur Suez, contre Nasser, qui ne correspond en rien à cette définition… d’autant qu’on sent poindre dans la même phrase un attrait pour les Brigades Internationales, en oubliant largement que la plupart des Républicains étaient loins d’être plus démocrates et moins cruels dans leurs pratiques que les Nationalistes (à tout le moins le POUM et les communistes), qui, bien entendu, et Franco le premier, ne méritent pas non plus notre admiration, loin s’en faut.

L’ouvrage explique la fin des empires coloniaux, et surtout les conséquences  qui s’ensuivent au sein des anciennes métropoles, qui voient l’arrivée de ressortissants d’anciens territoires colonisés, ainsi que dans les anciennes colonies elles-mêmes. Le propos n’est pas nouveau, il a déjà été abordé par Yves Lacoste dans La question post-coloniale (bien plus crédible lorsqu’il évoque les banlieues, non conçues dès l’origine comme des ghettos n’en déplaise à Gildea), et ce de façon plus honnête à mes yeux, quoique cet auteur soit aussi très politisé. Le propos de Gildea est ici plus pertinent que dans d’autres pages : les descendants des populations colonisés souffrent d’une nouvelle forme d’exclusion, un racisme qui rappelle le « temps des colonies » et il y a bien une fracture coloniale, mais, en revanche, nulle intention originelle de les « parquer » dans des banlieues: c’est leur niveau social qui l’explique avant tout (mis à part les Vietnamiens fuyant le communisme, les élites et les plus éduqués restent souvent dans leur pays d’origine, sans que cela soit certes systématique). L’auteur semble oublier d’ailleurs que ces problèmes seraient beaucoup moins marqués en l’absence de chômage et de crise économique. Il semble aussi oublier que les Belges, Polonais et autres Italiens ont vécu le même mépris au cours de la première moitié du 20e siècle,  ans que la colonisation y soit pour quelque chose (que dire aussi des non-WASP aux Etats-Unis ou, actuellement, des Turcs en Allemagne). Le propos est donc encore une fois bien rapide…

Cet écueil de biais politique militant n’est pas le seul dont souffre l’ouvrage.

On ne peut pas dire que R. Gildea soit très au fait de la Seconde Guerre mondiale sur le plan factuel, en tout cas dès lors qu’on aborde les questions militaires (c’est pire chez certains universitaires français pourtant « spécialistes » de la période). Hitler ne convoite pas la Syrie et le Liban en 1941, et Rachid Ali ne se rapproche de lui qu’en raison de l’hostilité de la Grande Bretagne qui va intervenir contrer lui, alors qu’il n’est pas ouvertement germanophile. Quant aux protocoles de Paris signés par Darlan, ils ne sont pas vraiment suivis d’effet à Dakar et à Bizerte, sans compter qu’à cette date il n’y a plus d’appareils de la Luftwaffe en Syrie. J’ai aussi découvert que les Japonais se sont emparés de Calcutta et de Colombo: erreur de « débutant », mauvaise relecture ou marque de celui qui ne s’intéresse nullement à l’histoire militaire (classique chez les universitaires « spécialistes » de WWII)… Un peu gros, tout de même…  Quant à l’affirmation que les troupes de l’empire britannique répugnaient de plus en plus à obéir, c’est une contre-vérité, particulièrement pour les Indiens et les Népalais (et je ne parle pas des Dominions…). Je veux bien en revanche admettre que la reprise des Philippines par les Américains en décembre 1943 soit une faute de frappe, ou une étourderie…

Bref, il y a de meilleures lectures sur le sujet, comme celle-ci:

Recension « Les cent derniers jours d’Hitler » de Jean Lopez

Jean Lopez, Les cent derniers jours d’Hitler, Perrin, Tempus, 2020

Une réédition en petit format d’un livre publié en grand format il y a quelques années. Le style de Jean Lopez est agréable et l’ouvrage se lit facilement, presque comme un roman. Hitler, figure centrale certes, mais l’auteur prend soin de nous décrire la situation sur tous les fronts au jour le jour, ainsi que les épreuves endurées par le peuple allemand au cours de cette période qui s’avère être la plus meurtrière de la guerre. Jean Lopez nous narre de façon limpide et haletante comment le dictateur nazi, obnubilé par sa postérité, et soucieux de repousser l’échéance de la mort, sacrifie sans vergogne un peuple qu’il soumet chaque jour davantage à son emprise criminelle. Le texte est agrémenté d’un certains nombre de focus qui apportent d’utiles compléments. La question des crimes nazis est bien sûr abordée à de nombreuses reprises, en particulier les drames des marches de la mort. Il ne faut pas y voir une narration détaillée des opérations militaires, mais un récit haletant de la fin du III Reich selon le point de vue allemand, qui procure un très agréable moment de lecture, en dépit de la gravité du sujet.

Documentaire sur le SAS

 

 

David Stirling

Un documentaire très intéressant sur le SAS signé Ben MacIntyre. Mais ce dernier se montre trop, sans être en plus photogénique, et, pis, prend à plusieurs reprises le le rôle de… David Stirlin. On appréciera le récit, l’accès aux archives du SAS, de belles images et, surtout, les interviews des anciens, dont Stirling en personne.

Hélas, le réalisateur a tourné au Maroc pour donner l’illusion de l’Egypte, ce qui est ridicule en sus de tromper les téléspectateurs. Ce n’est pas la première fois. Or l’Egypte et le Maroc ne se ressemblent pas, ni dans les vêtements, ni dans les bâtiments, pas davantage si on considère l’aspect physique des individus. 6 000 kilomètres entre les deux et une histoire et une civilisation différente. Aurait-on idée de tourner un documentaire sur les Vikings à Porto ou à Lisbonne en prétendant être en Scandinavie ? 

Une des vues du documentaire: le Maroc sensé représenter l’Egypte

 

Recension « Guderian, souvenir d’un soldat »

Il ne faut pas bouder la chance de lire le récit des principaux protagonistes de cette guerre, même si c’est au prix de la lecture de passage dans lesquels l’auteur acène des affirmations qu’on ne peut admettre. J’ai préféré lire Manstein que Guderian, mais ce dernier nous livre des faits des plus intéressants, à tout le moins sa version des événements. Il faut en effet lire les campagnes de Pologne, de France et surtout de Russie par celui qui fut le promoteur de la Panzerwaffe et de ce qu’on appellera la « Blitzkrieg ». L’homme, de par sa proximité avec Hitler, nous informe beaucoup sur la personnalité de celui-ci et de son mode de fonctionnement, ainsi que de son entourage. Comment se sont prises les décisions les plus importantes de la guerre ? Ce livre nous donne un embryon de réponse. En revanche, il convient de suivre le texte avec beaucoup de recul. De plus, des erreurs et des contre-vérités parsèment le texte, notamment en ce qui concerne le front de l’Ouest. Guderian aime à se donner le beau rôle, charger Hitler. Le passage sur l’attentat du 20 juillet 1944 puis celui de son action à la tête de l’OKH valent l’achat du livre à eux seuls. On se demande comment l’auteur peut prétendre avoir été mis dans la confidence d’un projet dont la date exacte n’avait pas été déterminée. On reste interdit devant nombre de déclarations de Guderian. Il s’insurge du traitement des Allemands de l’Allemagne orientale (il en est lui-même originaire), en soulignant la responsabilité de Churchill qui les abandonne aux Soviétiques ! Guderian est révolté à l’idée de l’attentat du 20 juillet en raison de « notre religion chrétienne » : on ne peut pas dire que la charité chrétienne a perturbé son action quand il s’est agit de mettre en œuvre les ordres criminels du régime à l’Est… Il se dédouane de sa participation à la « cour d’honneur » où il était question des responsables de la Wehrmacht qui auraient été impliqués dans l’attentat. Le contexte de la Guerre Froide est latent lorsqu’il affirme que rien n’aurait pu arrêter les Russes, qui n’auraient pas eu besoin de l’aide des Alliés, si la production du Panzer IV avait été arrêtée aux seuls profits des Tiger et Panther : « Les problèmes européens auraient été sensiblement simplifiés eux aussi. Nous saurions alors tous ce qu’est la vraie démocratie ». Guderian a été fidèle à Hitler jusqu’au bout et il s’est bien gardé de mettre en avant ses compromissions avec le national-socialisme, ce qu’explique Benoît Lemay (qui nous a déjà gratifié de belles biographies de Manstein et de Rommel, toutes les deux parues chez Perrin) dans sa présentation réussie de l’ouvrage.

POUR CHANGER DE SIR BERNARD MONTGOMERY (4)

Harold E. Raugh JR, « Wavell in the Middle East, 1939-1941. A Study in Generalship. », University of Oklahoma Press, 2013, 323 pages

Cette réédition d’un ouvrage paru en 1993 est une belle initiative tant on apprécie ce travail de fond mené par un historien. Wavell, considéré comme le meilleur général britannique du début du conflit, est injustement tombé dans l’oubli du grand public (à l’instar d’Auchilneck ou de Slim) au profit d’un Montgomery controversé à tout point de vue. L’auteur s’attache à la période au cours laquelle Wavell doit assumer la lourde tâche de commandant en chef au Moyen Orient, un théâtre d’opération immense qui va voir ses responsabilités s’étendre jusqu’à la Grèce et l’Est africain. S’appuyant sur une documentation sérieuse, Raugh explique les prises de décisions de Wavell, les pressions qu’il dût subir mais également les divers plans et préparatifs ainsi que les estimations de la situation dressés par cet officier de talent et les hommes qui l’entourent. L’auteur ne cache pas les travers de Wavell mais sait également mettre en valeur sa responsabilité dans les prises de décision ainsi que lui attribuer les mérites qui lui reviennent. Le dernier chapitre, résumant son art de commander et tirant le bilan de deux années cruciales au Moyen-Orient, est particulièrement intéressant. On ne s’accordera pas toujours sur les éléments apportés par Raugh, mais l’ouvrage est très réussi et doit être lu pas les amateurs de ce théâtre des opérations.

Il faut lire aussi la biographie de Wavell de Victoria Schofield.