Recension « Histoire Mondiale de la Guerre Froide.1890-1991 » d’Odd Arne Westad

Odd Arne Westad, Histoire Mondiale de la Guerre Froide.1890-1991, Perrin, 2019, 712 pages

Une somme considérable consacrée à la Guerre Froide, et plus particulièrement à l’antagonisme entre les deux grandes puissances de l’après Seconde Guerre mondiale: les Etats-Unis et l’Union soviétique. L’auteur va au-delà de la période traditionnellement retenue, à savoir 1947-1991. Odd Arne Westad débute en effet son étude avec les cinquante années qui précèdent la Guerre Froide (sans doute la partie la plus intéressante), cinquante années qui président à la montée en puissance des Etats-Unis, à la révolution bolchevique, ainsi qu’au déclin de l’Europe occidentale, à tout le moins dans la domination mondiale qu’elle exerce. Les tensions entre les Etats-Unis et la Russie, aux idéaux si antagonistes, débutent par ailleurs bien avant 1947. La révolution de 1917 est l’un des événements majeurs du siècle précédent, de même que le développement de la puissance américaine, jusqu’à devenir la superpuissance par excellence. Les thèmes abordés sont forts variés et clairement traités. Si la trame est événementielle et chronologique, elle est également thématique, par zone géographiques (L’Inde, la Chine, le Moyen-Orient, …) et aborde des sujets aussi variés que l’économie, les sociétés, etc. En raison de l’étendue du sujet, on pourra penser que certains événements sont traités trop rapidement, comme l’érection du mur de Berlin par exemple (sans allusion au fameux discours de Kennedy), mais il est facile de compléter par d’autres lectures si le besoin s’en fait sentir. Un ouvrage qui au final fait le tour de la question de façon claire et abordable, n’omettant aucun sujet: un bel outil pour les passionnés, mais aussi les enseignants. L’occasion aussi pour nombre de lecteurs de revivre des événements vécu au 20e siècle, mais avec le bénéfice de l’éclairage d’un historien. L’occasion aussi de se réjouir une nouvelle fois que ce soient les Américains qui soient sortis victorieux de la Guerre Froide, et non leurs adversaires, et également d’être satisfait que la grande démocratie d’outre-Atlantique, en dépit de tous ses défauts, reste la puissance majeure dans les années 1990, alors que la domination absolue d’un Etat tel que la Russie (soviétique ou non) ou la Chine, liberticides à souhait, n’est pas souhaitable.

 

Il y a 77 ans El Alamein: 3 novembre 1942

3 novembre 1942: Tell-el-Aqqaqir

                         

Les combats pour Tell el Aqqaqir et la piste de Rahman sonnent le glas des Panzer de l’Afrika-Korps

L’arrivée de la nuit n’apporte aucun répit aux combats. La 7th Motor Brigade affronte à son tour l’écran antichar enterré sur la piste de Rahman mais elle est repoussée. Au nord, les Australiens poursuivent leur poussée. La journée du 3 novembre est le cadre de nouveaux assauts délivrés par les chars des 8th et 2th Armoured Brigades sans toutefois parvenir à briser l’énergique résistance des soldats allemands de l’Afrika-Korps. A droite, la 2nd Rifle Brigade dépasse la piste de Rahman pour être décimée par la défense italienne de la Trieste : les Bren-Carriers sont touchés par les antichars et l’infanterie est balayée par les rafales de mitrailleuses des blindés. Au centre, la 7th Rifle Brigade subit un sort bien pire encore. La pression continuelle exercée par la 8th Army est cependant sur le point de porter ses fruits car les troupes de Rommel ont atteint le point de rupture et ont arrivées à la limite de leurs forces. Le « Renard du Désert » réalise qu’il ne lui est plus possible de tenir la ligne de front à El Alamein compte tenu de l’état de ses forces. Il ne peut plus contre-attaquer mais peut profiter de l’épuisement britannique pour se retirer avant l’écrasement complet de ses troupes. Il prend donc la décision de replier les 20èmeet 21ème Corps italiens derrière l’écran protecteur de l’Afrika-Korps. Les unités du saillant nord, près de la route côtière, sont également repliées. L’ordre de repli se déroule complètement à l’insu des Britanniques au sud et au centre. Rommel écrit : « Déjà, les jours précédents, nous avions commencé à évacuer vers l’ouest les installations de l’arrière […] La 90.Leichte, l’Afrika-Korps et le 20ème Corps italien devaient se replier lentement pour permettre l’évacuation, à pied ou par camions, des divisions d’infanterie. Du fait que, jusqu’ici, les Britanniques nous suivaient en hésitant et qu’une prudence extrême –parfois incompréhensible- semblait être un des principes de leurs opérations, j’espérais au moins sauver une partie de l’infanterie. Après dix jours de lutte, la puissance de l’armée était tellement affaiblie qu’elle e trouvait dans l’impossibilité de repousser la prochaine tentative de percée de l’adversaire. Par suite de la pénurie de moyens de transport, une évacuation régulière des unités non motorisées semblait irréalisable. De plus, nous pouvions difficilement espérer que la totalité des unités rapides, durement engagées dans la bataille, fussent capables de se dégager. Dans une telle situation, nous devions nous attendre à la destruction progressive de l’armée et c’est dans ce sens que, ce même jour, j’avais alerté le quartier général du Führer ».

Les troupes motorisées seront-elles les seules à pouvoir s’extraire du front d’El Alamein et échapper à la 8th Army?

Rommel pense que la partie est perdue en Afrique et mise sur un rapatriement en Europe de ses divisions expérimentées. Le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord française cinq jours plus tard ne fera que le conforter dans son opinion. En fin de journée, les Allemands parviennent une nouvelle fois à repousser in extremis une attaque britannique lancée contre la piste de Rahman. Pourtant, la réponse de Hitler à Rommel tombe comme un couperet. Le message du Führer est le suivant : « Au maréchal Rommel,

C’est avec une pleine confiance dans votre talent de chef et dans la vaillance des troupes germano-italiennes que vous commandez, que le peuple allemand et moi suivons le déroulement de l’héroïque bataille défensive en Egypte. Dans la situation où vous vous trouvez, votre seule pensée doit être de tenir, de ne pas reculer d’un mètre et de jeter dans la bataille toutes vos armes et tous vos combattants. D’importants renforts d’aviation sont envoyés au commandant en chef Sud. De même le Duce et le Commando Supremo ne négligeront aucun effort pour vous procurer les moyens de continuer la lutte. Malgré sa supériorité, l’ennemi doit se trouver lui aussi à la limite de ses forces. Ce ne serait pas la première fois, dans l’Histoire, qu’une volonté plus forte triompherait d’un ennemi supérieur en nombre. Vous ne pouvez montrer d’autre voie à vos troupes que celle qui mène à la victoire ou à la mort.

Adolf Hitler. »

La mort dans l’âme, Rommel, en soldat obéissant, suit les ordres de son Führer et prend les dispositions pour arrêter la retraite. Les troupes allemandes sont, de l’aveu même de Rommel, prêtes à lutter jusqu’au bout, conformément aux ordres reçus. Le « Renard du Désert » est pourtant choqué par Hitler, dont l’ordre lui fait l’effet d’un désaveu, pensant que lui seul avait en main la destinée de l’armée qui lui avait été confiée.

 

Il y a 77 ans à El Alamein: 2 novembre 1942

2 novembre :  l’opération « Supercharge »

 

La dernière offensive des Australiens a donc trompé Rommel sur les intentions de Monty. Le « Renard du désert » est persuadé que la 8th Army va tenter sa principale percée le long de la route côtière. Montgomery a au contraire le projet de frapper plus au sud, dans le secteur de « Woodcock » et de « Snipe ». Le secteur est en effet défendu par des troupes italiennes. Monty convoque ses principaux subordonnés pour leur expliquer avec détails la manœuvre attendue. La discussion est très précise et de nombreuses modifications sont adoptées. La manière de commander de Montgomery et les qualités de de Guingand au poste de chef d’état-major sont brillamment illustrées par cette conférence. Lors de la première bataille d’El Alamein, personne, à part Auchinleck et Dorman-Smith, n’était en mesure de saisir la totalité des buts et objectifs d’une opération. La 8th Army se prépare à cette poussée finale, qui doit réaliser enfin une percée et aboutir à la victoire dès le 27 octobre. Le 30th Corps reçoit en effet l’ordre de retirer du front la 2nd New-Zealand Division, y compris la 9th Armoured Brigade, et rejoindre la 10th Armoured Division, déjà mise en réserve. La 7th Armoured Division reçoit également pour consigne de se préparer à rejoindre cette réserve qui se constitue dans le secteur nord du front.

Le plan de l’opération « Supercharge » offre quelques similitudes avec celui de « Lightfoot ».Sous le couvert des formations aériennes et avec le soutien d’une nouvelle préparation d’artillerie, les unités d’infanterie partiront les premières à l’attaque pour ouvrir le chemin aux blindés. L’objectif est distant de quatre kilomètres. Une différence de taille avec l’assaut du 23 octobre réside dans le fait essentiel que les champs de mines sont peu profonds, moins denses et non continus. L’attaque initiale de l’infanterie sera le fait de la 2nd New-Zealand Division,renforcée par l’appoint de la 151st Brigade de la 50th Division et de la 152nd Brigade de la 51thDivision, toutes deux soutenues par un bataillon blindé de 38 Valentines, soit un appuis de 76 chars. Précédée d’un tir de barrage roulant de l’artillerie, la 9th Armoured Brigade suivra de près l’avance des formations d’infanterie et devra exploiter immédiatement sans perdre le moindre temps. La percée de cette brigade blindée, commandée par le brigadier Briggs, devra se poursuivre deux kilomètres au-delà de l’objectif assigné à l’infanterie, jusqu’à la piste de Rahman. Il s’agit d’une véritable mission de sacrifice pour laquelle Monty dit à Briggs qu’il est prêt à assumer 100% de pertes ! Toutefois, les équipages de chars de l’unité ne sont pas mis au courant de leur mission de sacrifice afin de ne pas les démoraliser. L’initiative et l’allant de l’attaque ne doivent en aucun cas être perdu, de sorte que la 1st Armoured Division interviendra aussitôt, prête à repousser l’Afrika Korps. Des attaques simultanées seront également lancées sur d’autres secteurs du front, les unités guettant la moindre opportunité d’exploiter une éventuelle brèche. Ayant atteint la piste de Rahman, la 8th Army pourra envelopper les unités allemandes et les acculer à la mer avant de les détruire.

En fin de journée du 1er novembre, la Royal Navy se livre à un simulacre de débarquement pour abuser l’ennemi. La Desert Air Force et l’USAAF commencent pour leur part une suite ininterrompue de 7 heures de bombardement et de matraquage systématique des positions germano-italiennes. 184 tonnes de bombes tombent sur les forces de l’Axe, coupant toutes les communications téléphoniques du QG de l’Afrika Korps. L’opération « Supercharge » est lancée à 1h05 dans la nuit du 2 novembre. Un terrible barrage d’artillerie jette un ouragan de feu devant la 2nd New-Zealand Division qui part une nouvelle fois à l’attaque. 150 000 obus s’abattent sur les positions germano-italiennes en un déluge ininterrompu de feu et d’acier de 4 heures 30. Les 151st et 152nd Brigades et leurs chars Valentines de soutien se ruent courageusement sur les lignes adverses, pendant que la couverture des flancs est assurée au nord par la 133rd Lorried Brigade et au sud par le 28th Maori Battalion. L’attaque débute de façon fort satisfaisante puisque la 2nd New-Zealand Division parvient à conquérir ses objectifs après avoir enfoncé les lignes ennemies sur 4 kilomètres de profondeur sans avoir subi de pertes excessives. Les Allemands de la 90.Leichte Division et les Italiens de la Trieste ont pourtant luttés avec détermination, souvent jusqu’à la mort. Profitant sans tarder de la percée effectuée, deux régiments d’automitrailleuses tentent de s’engouffrer dans la brèche. La ruée des véhicules du 1st Royal Dragoons s’avère particulièrement réussie puisque l’unité va causer de sérieux dégâts sur les échelons arrières de la Panzerarmee Afrika.

            Comme prévu, suivant de près l’infanterie, la 9th Armoured Brigade se porte à son tour à l’attaque à 6h15. En raison de nombreux problèmes mécaniques, seuls 94 chars sur 133 parviennent sur la ligne de départ. Précédés d’un barrage d’artillerie, les chars de Briggs chargent courageusement les défenses antichars germano-italiennes en position sur la piste de Rahman. Bien que Rommel s’attend à une offensive sur la côte, il n’a pas pour autant négligé les défenses plus au sud, en particulier dans le secteur de Tell el Aqaqir où de nombreuses pièces antichars sont enterrées le long de la piste de Rahman avec au moins 24 pièces de 88 mm dans des positions défensives plus en arrière. Le ciel commence à s’éclaircir à l’est, de sorte que les silhouettes des chars se découpent sur l’horizon. Le feu nourri des canons antichars parvient presque à stopper la brigade blindée mais celle-ci parvient à atteindre son objectif, au prix exorbitant de 70 chars détruits sur 94 ! Sur 400 hommes d’équipages, plus de 200 sont perdus. Les antichars germano-italiens ont retenu leur tir jusqu’au dernier moment, puis le combat se transforme en une multitude de duels. Les pertes de l’infanterie d’accompagnement sont également sensibles car le nombre de camions détruits est terrifiant. La voie est donc ouverte pour les autres unités blindées. A ce moment précis, la 1st Armoured Division est introduite dans la bataille mais sa 2nd Armoured Brigade se heurte aux Panzer et aux antichars de l’Afrika Korps au nord de Tell el Aqaqir. Rommel a décidé de contre-attaquer et ses Panzer manoeuvrent sous le couvert des 88 mm. Ce n’est pas du tout ce que voulait Monty. Les pertes sont lourdes dans les deux camps. Un autre secteur de Tell el Aqaqir est alors attaqué à son tour, cette fois-ci par la 8th Armoured Brigade. Les blindés britanniques sont une nouvelle fois stoppés dans leur élan mais ils parviennent à infliger des pertes substantielles à Rommel. Ce dernier lance tout ce qu’il possède dans la bataille mais ses concentrations sont soumises à 7 raids de 18 bombardiers. La bataille autour de Tell el Aqaqir et sur la piste de Rahman, appelée piste du Télégraphe par les Allemands, atteint donc une intensité inégalée. Sur les autres parties du front, les lignes germano-italiennes, durement pressées depuis 10 jours de combat, commencent à donner des signes de craquement. En fin de journée, Rommel fait le point. Il ne lui reste que 35 Panzer en état et à peine plus de chars italiens. Le ravitaillement est en outre plus déficient que jamais, d’autant que les mouvements des unités brûlent un carburant précieux. Du côté britannique, les pertes sont très lourdes, dépassant les 150 chars. Mais plus de 300 chars sont encore opérationnels au sein des quatre brigades blindées britanniques. Montgomery peut donc attaquer à presque 10 contre un, sans compter 300 autres blindés pouvant intervenir à plus ou moins brève échéance en cas de nécessité. La seule division blindée encore intacte dont dispose Rommel, l’Ariete, n’est pas encore sur place avec sa centaine de chars. La ligne germano-italienne n’a cependant pas cédée et aucune percée n’a été réalisée l’opération « Supercharge » est donc un échec à cet égard.

Il y a 77 ans El Alamein: victoire décisive?

La deuxième bataille d’El Alamein : Une bataille décisive ?

L’Afrika-Korps (ici son chef, capturé : von Thoma): définitivement battu et anéanti?

Certes, Rommel a sauvé son armée mais peut-on encore parler d’armée ? Les premières estimations par les Britanniques des pertes germano-italiennes à El Alamein sont les suivantes : 1 149 Allemands et 971 Italiens tués, 3 886 Allemands et 933 Italiens blessés, 8 050 Allemands et 15 552 Italiens capturés. Les pertes purement allemandes se montent à 13 879 hommes en octobre et 11 282 en novembre, dont, pour ces deux mois, 927 tués, 2 763 blessés, 5 657 disparus et près de 16 000 malades. Selon les sources, entre 330 et 450 chars et plus de 1 000 canons sont abandonnés sur le champ de bataille. 75 Chars supplémentaires seront abandonnés au cours de la retraite faute de carburant. Ces chiffres vont vite augmenter puisque, le 11 novembre, le nombre de prisonniers atteint 30 000. Les tués et blessés oscillent entre 20 et 25 000. La Panzerarmee Afrika a donc perdu 55 000 hommes, soit la moitié de ses effectifs. 84 avions germano-italiens ont été perdus. Le 5 novembre, l’Afrika Korps ne compte plus que 38 Panzer en état de combattre, 20 pièces antichars, 37 canons et 600 Panzergrenadiers. La 164.Leichte Division ne compte plus que 700 combattants et 6 antichars. La 90.Leichte Division est pour sa part limitée à trois faibles régiments et quelques pièces d’artillerie. Les unités italiennes dépourvues de véhicules abandonnées dans le désert sans eau ni vivres n’ont d’autre alternative que de chercher à se rendre à l’ennemi. On l’a vu, Ramcke rallie Rommel avec 600 parachutistes. Plus de 50 000 hommes auraient réussi à se replier. Ainsi, si les QG des unités et la structure vitale des troupes de soutien parviennent à se retirer, les effectifs des troupes combattantes sont dramatiquement réduits. L’armée n’est plus que l’ombre d’elle-même. Le 8 novembre 1942, pour tenir les positions de la frontière égypto-libyenne, Rommel ne dispose, réserves comprises, que d’une arrière-garde de 7 500 hommes, 11 chars allemands, 10 chars italiens, 125 canons allemands antichars, antiaériens et d’artillerie et un nombre inconnu de pièces italiennes. Le reste de l’armée poursuit sa retraite vers l’est, vers la Tripolitaine, tandis que les unités de génie multiplient les obstacles et les actions retardatrices face à la 8th Army.

La 8th Army a payé le prix fort pour sa victoire : 2 350 tués, 8 950 blessés et 2 260 disparus, morts pour la plupart. Le total des pertes humaines se monte donc à 13 560. Au moins 332 chars et 111 canons ont été définitivement détruits au cours de la bataille. Entre 500 et 600 chars auraient été touchés en tout. Certaines sources estiment les chars définitivement détruits à 150, 350 ayant été réparés. 97 avions ont été abattus, dont 20 américains.

La bataille d’El Alamein est souvent présentée comme étant une des batailles décisives du second conflit mondial. Cette vision des choses repose sur le fait capital que la défaite de Rommel signifiait la fin de toute prétention de l’Axe à une quelconque possibilité d’envahir l’Egypte puis de s’emparer du Moyen Orient. Par ailleurs, cette bataille mettait un terme à ce mouvement de balancier qui semblait caractériser la guerre du désert avec sa succession de succès et d’échecs dans un camp puis dans l’autre. A partir du 4 novembre 1942, les troupes alliées allaient s’ébranler une nouvelle fois vers l’ouest, mais cette fois-ci l’avance victorieuse sera définitive et les mènera jusqu’en Tunisie.

En outre, la victoire de Montgomery à El Alamein est une victoire nette de l’armée britannique après trois années de guerres au cours desquelles le sort des armes n’a guère été favorable aux Britanniques qui subirent un nombre retentissant d’humiliations, particulièrement pour l’armée de terre, en France avec le BEF, en Grèce, en Crète en Malaisie, en Birmanie et en Afrique du Nord. El Alamein apparaissait comme une victoire britannique, ou plus précisément du Commonwealth car les contingents de l’Empire étaient conséquents au sein de l’armée. Il est évident que cette victoire se produit en des circonstances opportunes puisque le 8 novembre 1942, dans le cadre de l’opération « Torch », une armée anglo-américaine met le pied en Afrique du Nord française, scellant par là même le sort de la campagne dans le théâtre des opérations nord-africain : la victoire alliée sur la rive sud de la Méditerranée n’est désormais plus qu’une question de temps. Il est donc évident que la situation de la Panzerarmee Afrika, aventurée en Egypte jusqu’aux portes d’Alexandrie, est alors plus que précaire dès lors qu’une nouvelle menace apparaissait sur ses arrières. Le repli aurait été inévitable sans même que la formidable puissance adverse que représentait la 8th Army de Montgomery ne déclanche son offensive. En outre, il est clair que l’immense supériorité de Monty en moyens humains et matériels, en munitions, en réserves et des conditions logistiques infiniment plus favorables faisait que la défaite du « Renard du Désert » était inéluctable. Par ailleurs, Monty ne va pas être démuni de ses meilleures troupes à l’issu d’un succès prometteur comme l’ont été avant lui Wavell et Auchinleck après Beda Fomm et « Crusader ». La victoire d’El Alamein marque clairement la fin de l’Axe en Afrique, mais uniquement dans la mesure où « Torch » est un succès. Il est en effet évident que toutes les unités destinées à renforcer Rommel sont détournées vers la Tunisie : la défense de la Libye devient donc impossible. Toutefois, Monty veut s’assurer qu’il n’y aura pas de revers de fortune. La poursuite qu’il entreprend n’aura rien de l’improvisation de Rommel en pénétrant en Egypte après la victoire de Tobrouk. Au contraire, la prudente avance de Monty sera un chef-d’œuvre en matière de logistique.

La seconde bataille d’El Alamein bénéficie aussi du parallèle que l’on peut dresser avec les combats pour Stalingrad qui ont lieu au même moment. La bataille colossale qui oppose l’Axe aux Soviétiques sur les berges de la Volga, dans le Caucase et ailleurs en Russie est d’une tout autre ampleur, tant dans les effectifs que sur le déroulement de la guerre. Il n’en reste pas moins que l’offensive déclanchée par Monty le soir du 23 octobre s’incruste dans un contexte de basculement de la guerre en faveur des Alliés : Stalingrad à l’Est, Guadalcanal dans le Pacifique, el Alamein en Afrique, succès confirmés au premier semestre 1943 avec les défaites de l’Axe à Stalingrad et en Tunisie et la victoire, après d’âpres combats, sur les U-Boote dans l’Atlantique en mai.

La victoire d’Auchinleck en juillet 1942 au cours de la première bataille d’El Alamein est en revanche absolument décisive. En réussissant à arrêter Rommel, Auchinleck sauve l’Egypte, voire le Moyen Orient, quoique les combats se seraient poursuivis sur le Delta et sur le canal de Suez et au-delà. Le canal de Suez est vital pour l’Empire britannique et, plus encore, le Moyen Orient et ses réserves d’hydrocarbures, certes encore peu mis en valeur, étaient un objectif de la plus haute importance stratégique. En outre, l’Iran menacé, c’était l’approvisionnement de l’Armée Rouge par les Alliés qui était gravement compromis. Et quelle aurait été alors la réaction de la Turquie face à l’irruption des Allemands en Orient et à une nouvelle défaite britannique ? Si Hitler et son état-major avaient su saisir l’opportunité qui s’offrait à eux, le Moyen-Orient aurait pu être conquis avec facilité dès 1941 et, avec de désastreuses conséquences sur le cours de la guerre.

Auchinleck avait su parer la menace immédiate que Rommel avait fait planer sur l’Egypte. Montgomery a su profiter de la chance qui a été la sienne de prendre les rennes de la 8th Army à un moment opportun. Il a su l’organiser tout en créant sa propre légende, il a remporté une brillante victoire. Le Royaume Uni avait sa victoire. Elle avait aussi un nouveau héros : Monty. Et Churchill, toujours attentif aux grands épisodes qui marquent l’histoire, décida de faire sonner les cloches pour commémorer la grande victoire dans le désert. Il a alors ces mots célèbres : « ce n’était pas le commencement de la fin, mais en tout cas c’était la fin du commencement. » En fait, ce qui compte avant tout pour Montgomery et Churchill, ce n’est pas tant la manière dont la 8th Army a remporté la victoire, mais bien plus le fait qu’elle ait vaincu l’ennemi. Monty a su utiliser de façon adéquate le formidable outil militaire mis à sa disposition. La puissance de feu et l’attrition étaient la seule manière de remporter la victoire sur un front solidement tenu n’offrant aucun contournement de flanc possible. Par ailleurs, face à un ennemi aussi habile dans la manœuvre et l’emploi des blindés, une supériorité numérique écrasante était absolument indispensable. Monty a payé le prix fort pour décrocher la victoire mais c’était pour lui la seule chose qui comptait. Cette victoire, à n’en pas douter, a redonné du baume au cœur des Britanniques alors que la guerre n’avait jusqu’alors apporté souvent que de bien sombres nouvelles. La portée de la victoire de Monty est à cet égard plus psychologique que stratégique : l’armée britannique a vaincu une armée allemande, qui plus est une armée aguerrie sous les ordres d’un chef talentueux. Et ce n’était que le début d’une suite de succès qui semblaient indiquer que la guerre avait définitivement basculé dans le camp allié.

Certes la victoire de Montgomery n’a pas résulté en la destruction de l’armée adverse, bien que cela fut la tâche clairement assignée par Churchill à Alexander et à Montgomery. Rommel, avec un brio témoignant de son habileté et des ses qualités de grand commandant, emmène son armée en Tunisie, après une poursuite de plus de 2500 kilomètres ! La campagne va s’éterniser jusqu’à la mi-mai 1943 ! Il ne fait aucun doute que la victoire de Montgomery ait contribué a contribué à la défaite de l’Axe en Afrique, mais il est raisonnable de se poser la question du caractère décisif de cette bataille du désert à une centaine de kilomètres d’Alexandrie en cet automne 1942. Son aspect décisif est contestable du point de vue militaire car le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord signifiait de toute façon que la position de Rommel était intenable. Bien plus, la destruction de l’armée de Rommel aurait coupé court à une campagne de Tunisie prolongé. Mais Monty a laissé Rommel s’échapper avec brio vers l’ouest. En revanche, El Alamein est une magnifique victoire de l’Empire britannique et une page glorieuse et fameuse pour l’armée britannique. Son impact dans les esprits de l’époque et dans l’histoire est indubitable.

La bataille est également décisive pour le développement de la 8th Army. En ce sens, les trois batailles livrées à El Alamein forme un tout. Ces trois batailles sont un ensemble qui a permis une rééducation et une réorganisation de l’armée britannique du désert sur une grande échelle. En fait, il est important de souligner que, lors les opérations ultérieures de la guerre, l’armée britannique va être considérablement influencée par les acquis de la 8th Army. Toutefois, l’équipe victorieuse d’El Alamein sera démembrée (les 9th Australian et 1st South African Divisions rentrent dans leurs pays, la 44th ID est dissoute et certaines unités restent en Italie avec la nouvelle 8th Army) la majorité des unités engagées en Normandie en 1944 n’auront aucune expérience de la guerre et devront apprendre d’elles-mêmes au front ces leçons des dures réalités de la guerre.

Le caractère que revêt une bataille est très aléatoire et dépend pour beaucoup du point de vue adopté par celui qui en juge. L’importance d’un combat varie en fonction de la perception qu’on en a. Et celle-ci est très subjective. Elle diffère entre celui qui est au front et celui qui est à l’arrière, entre le vainqueur et le vaincu, entre le blessé et celui qui reviendra avec une médaille. Pour un combattant qui a connu d’autres campagnes et d’autres batailles, est-ce que El Alamein lui apparaîtra comme la bataille la plus décisive à laquelle il aura participé ? Faut-il raisonner en termes d’effectifs engagés, de pertes en hommes, en termes de conséquences stratégiques ? Il est indéniable et indiscutable que la bataille d’El Alamein, au sens large : de juillet à novembre 1942, fut une des grandes batailles de la seconde guerre mondiale. Il me semble que les combats de juillets furent décisifs. La bataille menée par Monty est indubitablement une grande bataille et une grande victoire. Mais ce ne fut pas un succès décisif. Néanmoins elle s’inscrit dans un tournant essentiel au sein de la guerre, dans le contexte d’un théâtre d’opérations aux conditions de guerre bien particulières qui laisseront une empreinte indélébile dans la mémoire de ceux qui y participèrent.

Il y a 77 ans El Alamein: les idées reçues

EL ALAMEIN

Au-delà de la légende

La victoire remportée par la 8th Army à El Alamein est perçue comme un tournant de la guerre. Page glorieuse et fameuse pour l’armée britannique, elle prend sa place parmi les grandes batailles de l’Histoire, les engagements décisifs, ceux qui changent la donne. Son impact dans les esprits de l’époque et dans l’histoire est indubitable. Pourtant, bien des idées reçues perdurent sur cette bataille désormais auréolée d’un mythe.

Le mythe du barrage des 1 000 canons

Dans ses mémoires, évoquant le déclenchement de l’opération « Lightfoot » le 23 octobre 1942, Montgomery écrit « à 21h40, commençait le tir de barrage d’un millier de canons »[1]chiffre allégrement repris par les historiens, y compris Correlli Barnett, peu soupçonnable de complaisance à l’endroit de Monty. 1 000 canons : ce total dépasse la dotation la 8th Army. Rommel fait même dans la surenchêre puisqu’il mentionne « 540 batteries de 105 »,ce qui représente plus de 2 000 canons[2]. La 8th Army dispose en fait de 832 pièces de 25 livres et de 52 pièces de 4,5 et 5,5 pouces, soit un total de 884[3] (908 selon certaines sources[4]). Certes, plus de 1 400 pièces antichars sont en ligne et les canons antiaériens se comptent par centaines mais ils ne sont évidemment pas impliqués dans la préparation d’artillerie qui sonne le lever de rideau de la seconde bataille d’El Alamein. Sur le front d’attaque principal, celui du 30th Corps, les divisions d’assaut bénéficient du soutien de 456 pièces d’artillerie[5], soit plus de la moitié du total dont dispose l’armée. Si Monty est loin de disposer de 1 000 pièces d’artillerie pour son assaut, le tir de contre-batterie est d’une ampleur sans précédent dans le désert. Le barrage roulant qui appuie la progression des vagues d’infanterie partant à l’assaut des positions de l’Axe représente également un soutien conséquent. Des soldats allemands vétérans du front de l’Est ont affirmé que l’artillerie britannique était plus terrifiante que celle de l’Armée Rouge. Ce sont des témoignages à prendre avec caution : où et quand ces soldats ont-ils combattu sur le front russe? Etaient-ils en première ligne?… Quoi qu’il en soit, le chaos semé dans les lignes de la Panzerarmee (positions détruites, lignes de communications coupées, impact psychologique…) et la violence des tirs d’artillerie sont indéniables, mais la bataille ne fait que commencer…

 

Montgomery bénéficie-t-il d’une supériorité numérique absolue?[6]

Les historiens s’accordent pour accorder une supériorité numérique dans tous les domaines en faveur de la 8th Army : environ 2 contre 1 en hommes (210 000 contre 104 000), en blindés (1 035 en première ligne -en incluant les Churchill arrivés en Egypte- contre 511 -sans compter les canons automoteurs et les chars de prise), en pièces d’artillerie (environ 900 contre 571), au moins 1,5 contre 1 en canons antichars (1 451 contre, selon les sources, 520, 850 ou 1 063 canons s’il faut en croire Niall Barr, ce dernier chiffre paraissant élevé[7]) La Desert Air Force et les appareils américains assurent également à Monty une maîtrise de l’espace aérien (530 avions opérationnels contre 350). Les réserves en munitions et en carburant sont à l’avenant (268 000 obus de 25 livres sont stockés dans la zone avant de l’armée[8]). Les auteurs rappellent à l’envie l’avantage que présente la proximité du front des bases d’Alexandrie (une centaine de kilomètres) et de Suez alors que, dans le camp de l’Axe, les lignes de ravitaillement s’étirent sur 2 500 kilomètres jusqu’à Tripoli (compte tenu de la relative faible capacité de fret des ports de Benghazi et de Tobrouk). Une base logistique si proche d’El Alamein aurait toutefois été un handicap pour les Britanniques si la Luftwaffe et la Regia Aeronautica s’étaient assuré de la suprématie aérienne au-dessus d’El Alamein car il leur aurait été alors aisé d’interrompre l’approvisionnement.

Toutefois, la majeure partie des divisions de Montgomery n’est pas constituée de combattants. Chaque division d’infanterie n’aligne qu’entre 4 et 5 000 fantassins. C’est sur ces hommes que reposent les espoirs de percée. Les divisions d’assaut étant avant tout des formations du Commonwealth -9th Australian, 2nd New-Zealand, 1st South African-elles ne disposent que d’un pool ténu de remplaçants. Le potentiel démographique est en effet relativement limité dans les Dominions concernés, et, d’autre part, en ce qui concerne les Australiens et les Néo-Zélandais, il faut prendre en compte la nécessité de pourvoir à l’effort de guerre contre le Japon. Corollaire direct, il est impossible d’amalgamer ces troupes entre-elles, étant entendu qu’aucune recrue britannique ne peut combler les pertes de ces unités à forte identité nationale, pas plus que troupes des FFL, des Highlands ou de l’armée des Indes ne peuvent mixer leurs contingents respectifs au sein d’unités communes pour reformer des bataillons dont les rangs auraient été clairsemés.

L’Afrika Korps, solidement retranché, attend la confrontation avec confiance à l’abri d’un réseau de champs de mines à la densité jusqu’alors inégalée (445 000 au total) sous le couvert de nombreuses pièces antichars capables d’opérer des coupes sombres au sein des unités blindées britanniques comme ce fut toujours le cas jusqu’alors depuis l’entrée en lice du DAK en 1941. Dans le secteur d’attaque principal, celui du 30th Corps, quatre divisions d’infanterie alliées (9th Australian, 51st Highland, 2nd New-Zealand, 1st South-African), soit 20 000 fantassins au plus, sont confrontées à deux divisions d’infanterie de l’Axe (164. Leichte et Trento), soit 15 000 hommes. On ne constate donc aucune supériorité numérique manifeste.

Certes, les fantassins alliés bénéficieront du soutien de chars en nombre conséquent : 122 chars à la 9th Armoured Brigade (rattachée à la 2nd New-Zealand Division), 194 chars à la 23rd Armoured Brigade, 29 chars au 2nd New-Zealand Divisional Cavalry Regiment et 19 chars au 9th Australian Divisional Cavalery Regiment[9]De son côté, l’infanterie de la Trento et de la 164. Leichte peut compter sur 90 pièces d’artillerie et près de 300 canons antichars en comptant les Flak de 88 mm. En retrait, la 15. Panzer-Division et la Littorio (un peu plus de 200 blindés à elles-deux) peuvent apporter leur concours à la défense, étant entendu que le 10th Corps blindé de (449 chars[10]) ne pourra pleinement entrer en lice que lorsque les premières lignes germano-italiennes auront été enfoncées par le 30th Corps.

 

Le matériel allié était-il supérieur à celui de l’Afrika Korps?

Pour la première fois de la guerre du désert, les Alliés disposent en nombre d’un char aux performances supérieures à celles de ses adversaires : le M4 Sherman. L’engin, devenu l’emblème des forces blindées américaines du conflit, fait son baptême du feu à El Alamein. Le 11 septembre, 318 Sherman arrivent à Suez[11]. Le blindage des Sherman et leur armement principal, un canon de 75 mm à stabilisation gyroscopique, leur assurent un avantage décisif sur l’ennemi pour les combats à longue distance, caractéristiques de la guerre du désert.

 

La 8th Army est pareillement dotée en Lee/Grant (170) qu’à Gazala (167) et possède donc 252 nouveaux Sherman[13]. Malgré tout, les régiments blindés alignent encore 607 chars obsolètes ou nettement dépassés (Valentine, Stuart, Crusader)[14]. Les premiers chars Churchills Mk III, armés d’une pièce de 6 livres apparaissent également à El Alamein (6 exemplaires en ligne) mais ne sont guère une réussite. Contrairement à ce qui a prévalu au cours des combats du printemps et du début de l’été, Rommel dispose désormais de puissants Panzer en nombre – 86 Panzer III J Lang armés de 50 mm longs et 30 Panzer IV F2 à canon de 75 mm L/43 alors qu’il n’a engagé que 19 Panzer III Lang à Gazala et seulement 9 Panzer IV F2 (sans munitions!). Ces Panzer à l’armement amélioré sont nettement plus dangereux pour les tanks alliés que leurs prédécesseurs qui ont opérés dans le désert depuis février 1941. L’avantage essentiel du Sherman et du Grant réside dans leur capacité à engager les chars adverses à distance. Alors que les autres tanks des brigades blindées britanniques ne peuvent guère espérer pénétrer le blindage d’un Panzer à plus de 500 mètres, les Panzer III et IV ainsi que les Pak 38 peuvent percer l’avant de la caisse de tous leurs adversaires à 1 000 mètres. La situation est encore plus dramatique lorsque les 88 mm sont engagés dans un rôle antichar puisque leurs obus s’avèrent mortels pour tous les modèles de chars anglo-américains jusqu’à une distance de 2 000 mètres ! Le Panzer III avec un canon long (Lang) est craint par les Britanniques qui l’appellent le « Mark III Special ». Il en va de même en ce qui concerne le dernier modèle de Panzer IV, le modèle F2, armé d’un canon long de 75 mm, qui surclasse largement tout ce que peuvent lui opposer alors les Alliés. Les engins blindés allemands ne sont pas pour autant invulnérables aux coups portés par les chars anglais, même armés du canon de 2 livres. Quant aux Tiger I et aux Nebelwerfer promis par Hitler à Rommel, ils n’apparaîtront dans l’ordre de bataille qu’en Tunisie. Plus que le matériel, c’est une tactique efficace et une bonne coordination interarmes qui fait défaut au sein de la 8th Army.

A côté des chars de combat, la 8th Army dispose, pour la première fois dans l’armée britannique, de canons automoteurs, en l’occurrence une centaine de M7 Priests américains armés d’une pièce de 105 mm et des Bishops britanniques. Les Priests ont des châssis de Lee/Grant tandis que les Bishops sont des canons de 25 livres montés sur châssis de Valentine. En raison de sa trop haute silhouette et de la faiblesse de son blindage, le Bishop n’est pas vraiment une réussite à l’inverse de son homologue américain. L’avantage de ces canons automoteurs est bien évidemment le gain de temps considérable gagné par rapport à la mise en batterie des pièces attelés à des camions ou à des semi-chenillés. Ces automoteurs ont en outre la capacité de se mettre rapidement à couvert une fois leur position repérée. Ils ont aussi l’avantage de pouvoir se mouvoir plus près du front et d’accompagner plus rapidement les unités qui vont de l’avant.

Les forces de l’Axe disposent également de canons automoteurs et de chasseurs de chars. Les Italiens alignent une quarantaine de Semovente 75/18 avec leur excellente pièce de 75 mm, qui représente un progrès dans la dotation en armement lourds au sein de l’armée italienne. Les Allemands disposent de quelques automoteurs s.I.G 33 de 150 mm ainsi que de 36 pièces de 150 mm montées sur châssis de chenillettes française « Lorraine ». Les unités antichars allemandes alignent encore un certain nombre de Panzerjäger I, rescapés des premiers combats en Afrique, ainsi que un ou deux Sturmgeschütze (au Sonderverband 288) et des Marder III équipés du terrible canon antichar russe de 76,2 cm, aussi redoutable que le canon de 88 mm.

            Du côté des canons et des obusiers, la Royal Artillery peut compter sur l’excellente pièce de 25 livres. La profusion de pièces antichars à disposition de la 8th Army – 1 451 dont 849 excellentes pièces de 6 livres[16]– permet d’employer enfin le 25 livres uniquement à des fins de soutien d’artillerie, ce qui s’est avéré crucial depuis le début du mois de juillet 1942 et les premiers combats à El Alamein. Si le canon antichar de 6 livres soutient la comparaison avec le Pak 38 de 50 mm (290 exemplaires à El Alamein), les forces de l’Axe

Si les Britanniques disposent de centaines d’automitrailleuses de qualité (Daimler Mk II etHumber notamment), celles-ci ne pourront se déployer et opérer sur les arrières ennemis qu’une fois la percée acquise. La Panzerarmee Afrika ne compte ses engins blindés de reconnaisance que par dizaines. En revanche, sur le plan de l’armement individuel, les soldats de l’Afrika Korps sont dotés de mitraillettes MP38/40 et surtout de mitrailleuses MG 34 et 42 sans équivalent dans les rangs de leurs adversaires. Ceci étant, l’armement individuel, fusil-mitrailleur Bren, fusil Lee-Enfield Mk III et mitraillette Thompson, et l’armement collectif, mitrailleuses Vickers et mortiers, sont tout à fait satisfaisant. Au final, le bilan de la supériorité qualitative du matériel et de l’équipement de la 8th Army à El Alamein est quelque peu mitigé.

 

Un plan suivi à la lettre?

A la conférence de presse qui suit la bataille, le général Montgomery affirme sans ambages que tout s’est déroulé exactement comme il l’avait prévu et que, si des écarts semblaient s’être produits avec le plan, c’était exactement ce qu’il attendait. Son biographe, Alan Moorehead, écrit : « dans ses grandes lignes, la bataille d’El Alamein fut disputée conformément au plan de Montgomery »[17]. Pourtant, les erreurs furent légions et en aucun cas le plan ne fut suivi à la lettre. Dès le premier jour, l’assaut s’enlise et les chars sont encore déployés à l’est de la crète de Miteirya. Au sud, les opérations menées par le 13th Corps devaient certes s’apparenter à une feinte et fixer la 21. Panzer-Division et la division Ariete mais elles sont si peu couronnées de succès que Montgomery y met un terme tandis que la 7th Armoured Division sera rappellée et mise en réserve au nord.

Il convient cependant de mettre au crédit de Montgomery d’avoir su réagir à l’impasse dans laquelle il se trouve apparemment les 25-26 octobre. En attirant l’attention de Rommel sur le secteur australien en bordure de la côte et en contraignant l’Afrika Korps à user prématurément ses forces dans d’inutiles contre-attaque, Montgomery est parvenu à préparer les conditions pour une nouvelle offensive, l’opération « Supercharge », qui doit apporter le décision. Force est pourtant de constater que celle-ci bute également sur la résistance farouche des troupes germano-italiennes : les forces blindées britanniques sont étrillées sur Tell el Aqqaqir. La bataille d’attrition a cependant suivi son cours et, ne disposant pour ainsi dire plus que d’unités aux rangs clairesemés, Rommel doit s’avouer vaincu et entreprendre un difficile repli. La victoire est donc acquise dans des délais (10 jours) et avec des pertes (13 000) conformes aux prévisions de Montgomery[18], mais le déroulement de la bataille n’a pas été sans altération des plans dressés par le chef de la 8th Army.

 

L’ordre d’Hitler de résister sur place : l’arrêt de mort de la Panzerarmee?[19]

Le 3 novembre, alors que, la veille, la situation désespérée a contraint Rommel à prendre les mesures pour abandonner la position d’El Alamein, un message d’Hitler parvient au « Renard du Désert ». L’ordre, fameux, enjoint à l’Afrika Korps de combattre sur place jusqu’à la « victoire ou la mort ». La défaite est pourtant déjà consommée à ce moment-là. Les attaques ennemies ne pourront être contenues encore longtemps. Les pertes sont lourdes (le 3 novembre, à 14h30, les 15, et 21, Panzer-Divisionen n’alignent plus que 24 Panzeropérationnels contre 242 le 23 octobre[20]) et, sans l’ordre d’Hitler, le repli des forces de la Panzerarmee se serait de toute façon vraisemblablement avéré très délicat, en particulier pour le 10° Corpo et les Fallschimrjäger de Ramcke, déployés au sud du front. Les divisions blindées et motorisées du 20° Corpo, décimées le 4 novembre (l’Ariete perd environ 70 chars sur la centaine qui lui restait) au cours d’un combat qui sauve l’Afrika Korps en passe d’être isolé, auraient de toute façon probalement beaucoup souffert elles-aussi.

 

Rommel a-t-il abandonné les Italiens?

Rommel s’est-il replié en laissant à leur sort les unités italiennes déployées au sud du front? En fait, quand il se résigne au repli le 2 novembre, il espère sauver son infanterie en ordonnant au DAK et au formations motorisées italiennes de résister le plus longtemps possible. Les formations déployées au sud ne sont pas seulement italiennes puisque les parachutistes allemands de la Brigade Ramcke y ont également leurs positions. Le 4 novembre, après le contretemps consécutif à l’ordre de tenir donné par Hitler, le 10° Corpoest informé de l’ordre de retraite en fin d’après-midi. Depuis le 2 novembre, les véhicules disponibles sont mobilisés au profit du 10° Corpo mais la plupart sont interceptés par les unités se repliant le long de la côte. Ramcke est prevenu plus rapidement que le 10° Corpo et entame le repli sans en aviser les Italiens. Le salut d’une partie de son unité -pourtant partie à pied- ne sera dû qu’à la capture opportune de véhicules britanniquesà la faveur d’une embuscade. Les colonnes italienens seront pour leur part rattrapées dans le désert. Bien des soldats italiens sont capturés dans un état déshydratation avancée. Compte tenu des circonstances, Rommel n’aurait guère pu faire davantage en leur faveur sans compromettre l’existence de son armée durement pressée par l’ennemi.

 

El Alamein : une grande victoire britannique?

S’il a bien été de tout temps une armée composite, il s’agit bien de l’armée britannique. La 8th Army ne fait en aucune manière exception. Aux contingents anglais, écossais, gallois et irlandais s’ajoutent les alliés français, grecs, polonais et tchécoslovaques, les troupes des Dominions australiennes, néo-zélandaises et sud-africaines, ainsi que les forces provenant des colonies et de l’empire, à savoir des unités de l’armée des Indes, de Rhodésie et du Soudan.

La participation des Australiens, qui se considèrent eux-même comme des combattants de première classe, à la bataille d’El Alamein sera déterminante. Autres soldats venant des Antipodes, les Néo-Zélandais, dont le bataillon d’indigène -les Maoris- s’avèrent être des combattants tout aussi coriaces. Rommel les considère comme les meilleures troupes alliéeq. Moins renommés, les Sud-Africains participent aussi à El Alamein. Enfin, l’armée des Indes (la 5th Indian Division) se distingue des troupes des Dominions par sa composition particulière. Les Indes appartenant à l’Empire britannique, son statut est différent des armées des Dominions. En effet, dans chaque brigade, un bataillon sur trois est exclusivement composé de Britanniques, qui forment également en général les effectifs des unités d’artillerie.

Pour ne s’en tenir qu’aux hommes -puisqu’on l’a constaté plus haut le matériel made in USAà l’instar des M4 Sherman tient un rôle essentiel dans l’équipement- le constat est donc évident: la 8th Army est loin d’être une armée venant de Grande Bretagne (6 divisions sur 10 seulement). Les pertes enregistrées au cours de la bataille reflètent l’effort consenti par l’Empire : on ne compte que 58% des Britanniques parmis les 13 560 hommes tombés à El Alamein entre le 23 octobre et le 4 novembre 1942[23].

Un constat similaire pourrait être fait sur les forces aériennes engagées à El Alamein. Sur les 96 escadrilles dont dispose Tedder, qui chapeaute les forces aériennes alliées au Moyen-Orient, on dénombre, outre les formations du Commonwealth, 13 Squadrons de l’USAAF du général Brereton.

 

La pluie : facteur décisif au cours de la poursuite?

Le matin du 4 novembre, il est indubitable que Monty pense que sa victoire est complète. La poursuite est lancée : l’ennemi ne pourra s’y soustraire. Mais la prudence de Monty a sauvé la Panzerarmee de la destruction. Le général n’est pas le seul à blâmer. Ses subordonnés sont las[24] et les troupes sortent épuisées d’une confrontation de douze jours. La congestion de l’étroit corridor obtenu après la percée est telle que les embouteillages génèrent bien des retards. La majeure partie de la 8th Army se trouve encore du mauvais côté des champs de mines à El Alamein et il faut encore neutraliser les Italiens au sud du front[25]. La lenteur des opérations menées par les Britanniques est cependant clairement illustrée le 5 novembre par le fait que la poursuite s’arrête à la nuit tombante. En direction de Fouka, un faux champ de mines retarde la 10th Armoured Division puis la 7th[26]

Pourtant, Montgomery dispose de nombreuses unités d’automitrailleuses, très mobiles et bien équipées, qui sans nul doute pourraient être employées plus judicieusement. De même, dès le 2 novembre, le général Harding, le chef de la 7th Armoured Division, a présenté un plan pour couper la retraite de l’ennemi après la prise de Mersa Matrouh en fonçant vers Tobrouk via la piste de Siwa. Ce plan aurait mis Rommel en grand péril mais Monty l’a rejeté.

Le 6 novembre, les intempéries constituent une aide providentielle pour les hommes de Rommel. Engluées dans un sable devenu boueux, les colonnes britanniques sont stoppées les unes après les autres. De plus, les terrains d’aviation récemment capturés à El Daba deviennent inutilisables. Les Britanniques sont-ils pour autant si désavantagés par la météo ? Comme Montgomery[27], Churchill, explique lui-aussi l’impossibilité de détruire l’armée de Rommel par la pluie qui s’abat sur le champ de bataille[28]. Or, la Panzerarmee est également handicapée par les pluies qui s’abattent sur le champ de bataille puisque seule la route côtière est utilisable, ce qui provoque immédiatement des embouteillages et des ralentissements. La timidité de la poursuite explique davantage l’échec des Britanniques à anéantir l’armée de Rommel.

Conclusion:

Un mythe s’est forgé autour de la bataille d’El Alamein. Il est en grande partie l’oeuvre du vainqueur, Bernard Montgomery, et de ses admirateurs. Les mêmes approximations ont été maintes et maintes fois répétées depuis lors : un tir de barrage de 1 000 canons digne de la Grande Guerre, une supériorité dans tous les domaines assurant à coup sûr une nette victoire, des Italiens abandonné par Rommel dont l’armée est irrémédiablement affaiblie suite à un ordre insensé du Führer, la pluie qui frustre la 8th Army d’une victoire à sa portée… Plus que tout reste tenace la légende de la bataille décisive. Le Royaume Uni, qui avait subi de nombreux revers depuis 1940, avait alors besoin d’un héros et d’une bataille rédemptrice : il a eu Monty et El Alamein. L’Histoire a su rendre justice à Claude Auchinleck et à l’importance de la première bataille d’El Alamein, livrée en juillet 1942. Néanmoins, les mythes ont la vie dure et, dans l’esprit du grand public, la bataille d’El Alamein n’a eu lieu qu’en octobre-novembre 1942 et restera encore pour longtemps associée à Montgomery et au tournant de la Seconde Guerre mondiale. Il est aussi des historiens, prenant à rebours l’opinion la plus communément admise, pour réhabiliter les talents de général de Montgomery, mis à mal après guerre, et, donc, pour faire perdurer le mythe.

 

Bibliographie:

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THOMPSON R.W., « La légende de Montgomery », Presse de la Cité, 1967

[1] Montgomery B., « Mémoires », p 116

[2] Rommel E., « La Guerre sans Haine », p 281

[3] Pour tous ces chiffres, cf Playfair I.S.O., « The Mediterranean and Middle East. Volume IV : the Destruction of the Axis Forces in Africa », p 30 et Ford K., El Alamein 1942. The Turning of the Tide », p 61

[4] Playfair I.S.O., p 30

[5] Playfair I.S.O., p 36

[6] Barr N., « The pendulum of war. The three battles of El Alamein », p 276 et suivantes

[7] Barr N., p 276 ; 850 selon Playfair I.S.O.

[8] Playfair I.S.O., p 15

[9] Playfair I.SO., p 9

[10] Playfair I.S.O., p 9

[11] Playfair I.S.O., p 8

[13] Playfair I.S.O., p 9

[14] Playfair I.S.O., p 9

[16] Playfair I.SO., p 30

[17] Moorehead A., « Montgomery », p 170

[18] Barr N., p 404

[19] Barr N., p 401-405 ; Buffetaut Y., « Les Batailles d’El Alamein », p 147-157

[20] Rommel E., p 316

[23] Lucas Philllips C.E., « El alamein, bataille de soldats », p 324

[24] Stewart A., « Eighth Army’s Greatest Victories. Alam Halfa to Tunis, 1942-1943 », p 115

[25] Stewart A., p 119

[26] Playfair I.S.O., p 87

[27] Montgomery B., p 191

[28] Churchill W., « The Second World War, Volume IV », p 538

Il y a 77 ans à El Alamein: 30 octobre-1er novembre 1942

30 octobre-1er novembre : la poursuite des opérations par les Australiens

 

Les Australiens poursuivent leurs opérations dans le nord, appuyés par les tanks Valentine (ici avec des « Jocks »)

La nuit du 30 octobre, une nouvelle attaque des Australiens au-delà de la ligne de chemin de fer et à proximité de la route côtière. Appuyés par 360 pièces d’artillerie et les blindés du 40th RTR,les bataillons australiens, aux rangs éclaircis par les durs combats des jours précédant, tentent d’atteindre leurs objectifs dans la nuit. Des troupes du génie qui les accompagnent aménagent immédiatement un passage pour les véhicules dans le talus de la voie ferrée, un travail de forçats qui nécessite trois heures de dur labeur à l’explosif et à la pelle. Un bâtiment se trouve isolé sur le champ de bataille. On le surnomme « le blockhaus ». Il s’agit en fait d’un bâtiment à six pièces qui servait avant guerre aux employés des chemins de fer. Il est transformé en hôpital par les Allemands et lorsque les Australiens s’emparent du secteur, trois médecins et neuf infirmiers allemands s’y trouvent encore et ils vont y poursuivre leur tâche tout au long de la bataille avec leurs confrères australiens, soignant indistinctement avec la même conscience professionnelle amis et ennemis. Les deux bataillons australiens qui ont mené l’attaque, déjà réduits à 450 hommes avant l’assaut, ne rassemble plus qu’une centaine d’hommes à proximité du « blockhaus » et du « saucer », n’ayant pu percer plus en avant. Le surnom « saucer »,soucoupe, vient de la platitude du terrain occupé par les Australiens, alors que les Allemands tiennent la crête côtière et observent les Australiens depuis le minaret de la mosquée de Sidi Abd el Rahman, distante de 8 kilomètres. Les fantassins australiens sont littéralement balayés par le feu allemand : mitrailleuses, mortiers, mines causent des ravages. L’assaut de « Thompson Post » est donc très meurtrier pour les Australiens. Les hommes du génie qui auraient dû atteindre une zone dunaire proche de la côte sont également stoppés à mi-chemin dans une situation bien inconfortable. Ces positions précaires vont être défendues avec acharnement par les Australiens au cours des deux jours suivants. Pas moins de 25 contre-attaques sont menées par la 90.Leichte Division et la 21.Panzerdivision avant que le succès de l’opération « Supercharge » plus au sud n’oblige Rommel à se porter vers cette nouvelle menace. Retranchés dans leurs positions exposées de toutes parts, les Australiens bénéficient toutefois du soutien des blindés, des antichars de 6 Livres et des pièces de campagne des Rhodésiens due la 289th Battery Royal Artillery. 25 Valentines sont tout de même laissés sur le terrain. Au nord, la majeure partie des positions tenues par les pionniers du génie est emportée par les Allemands. Dans le secteur du « saucer », en revanche, Rommel a moins de succès : les Australiens se replient au sud de la voie ferrée, laissant l’hôpital du « blockhaus » dans un no man’s land, mais ils ne sont pas anéantis. Le désert impose toutefois sont tempo sur la bataille quand une tempête de sable se lève, recouvrant les cadavres et soumettant les vivants à rude épreuve, tout en leur apportant un certain répit. Les Australiens n’ont pas atteints tous leurs objectifs mais ils ont constitué un saillant dangereux qui rend la position des unités allemandes encore positionnées à l’est de celui-ci bien inconfortable car elles sont en grand danger d’encerclement et leur évacuation n’est pas des plus aisées puisque les Australiens ont coupé la route côtière. Toutefois, devant l’ampleur des pertes, Morshead décide de relever la 26thBrigade par la 24th Brigade. Les nouveaux arrivants sont accueillis par le terrifiant spectacle de cadavres démembrés et de restes calcinés de pièces antichars, de tanks et de véhicules de toutes sortes. Cette relève s’effectue dans la nuit du 1er novembre de façon tout à fait opportune car ce même jour les Allemands lancent une attaque résolue contre les lignes australiennes. Une tornade de feu s’abat sur les Australiens. L’infanterie allemande s’approche de très près et une grêle de balles et d’obus de mortiers et d’artillerie s’abat toute la matinée sur les Australiens. Une formation aérienne germano-italienne ne peut toutefois pas intervenir dans la bataille car elle est interceptée par la Desert Air Force. Toute l’après-midi les Australiens doivent résister aux assauts de l’infanterie allemande soutenue par des Panzer, des canons automoteurs et par de l’artillerie. Le combat autour des positions australiennes envahies de poussière et de fumées ne cesse pas avant 2h30 du matin le 2 novembre, après le déclanchement de « Supercharge ». Il apparaît clairement que le rôle joué par les Australiens dans le saillant nord du front pour le succès final à El Alamein est considérable. Leur ténacité et leur combativité ont été de grands atouts pour Monty. Rommel pense que Montgomery va chercher la percée finale dans ce secteur. Il désengage donc la 21.Panzer Division pour se constituer une réserve mobile et la positionne à Tell el Aqaqir. Le chef de la Panzerarmee Afrikaa parfaitement deviné les intentions du chef de la 8th Army. Seulement, Montgomery va une nouvelle fois changer de plan. Ce 1er novembre, le Tripolino, transportant carburant et munitions, est coulé au large de Derna : il n’y aura donc pas d’essence pour les Panzer de Rommel.

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Mes deux articles dans 2e Guerre Mondiale Magazine N°86 actuellement en maison de presse:

Ecrire l’Histoire : « Les sources de l’historien de la Seconde Guerre mondiale »

« Les 5. et 3. Fallschirmjäger-Divisionen dans l’offensive des Ardennes »

Il y a 77 ans El Alamein: la légende de Montgomery et de la 8th Army

  • LA LEGENDE

 

Une bataille légendaire

La bataille terminée, la légende s’empare de la réalité. Il a été vite question du mythe du barrage des 1 000 canons pour le déclenchement de l’opération « Lightfoot ». Une autre légende tenace veut que Churchill ait fait sonner toutes les cloches d’Angleterre à l’annonce de la splendide victoire remportée dans le désert égyptien. La vérité est tout autre : en fait de geste spontané, Churchill attend l’issue de l’opération « Torch » prévu le 8 novembre. La population britannique a trop souffert des revers de fortune pour ne pas célébrer prématurément. Les cloches ont donc sonné le 15 novembre pour la victoire d’El Alamein le succès du débarquement anglo-américain.

« Torch » représente également la fin de l’indépendance du Royaume-Uni qui n’est plus que le membre d’une coalition dont les partenaires tiennent le premier rôle. La puissance américaine pèse désormais de tout son poids, devenant l’arsenal des démocraties et fournissant la majeure partie des unités qui vont affronter l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Les aides du programme « prêt-bail » signifient que le Royaume-Uni est largement dépendant des largesses américaines et cette dépendance ne cesse d’apparaître plus significative avec la poursuite du conflit. El Alamein est nostalgiquement perçue comme la dernière victoire britannique.

Pourtant, El Alamein n’est en aucun cas le produit des seuls efforts de la Grande-Bretagne. On a vu l’importance primordiale et le rôle crucial tenus par les troupes de l’empire et des Dominions. En ce sens, El Alamein marque également la fin d’une époque, la fin de l’ère de l’armée impériale. Les Australiens sont dirigés vers le Pacifique où ils vont affronter les Japonais. Ce n’est également qu’après négociations avec le gouvernement néo-zélandais que la 2nd New-Zealand Division de Freyberg est finalement maintenue sur le théâtre d’opérations méditerranéen.

On a constaté précédemment que la victoire remportée par La 8th Army est également perçue comme un tournant décisif de la guerre. La bataille d’El Alamein est à partir ce moment-là auréolée d’un mythe. Elle prend sa place parmi les grandes batailles de l’Histoire, les engagements décisifs, ceux qui changent la donne. Pour les Allemands et les Italiens, le souvenir qui s’y rattache est la fin d’un rêve, la fin de l’espoir de conquérir un Moyen-Orient à portée de main. Les victoires de Rommel semblent désormais bien loin.

 

De façon caractéristique, les décennies qui ont suivi la guerre ont célébré avant tout la victoire remportée par Montgomery. Les documentaires abordant la guerre du désert font également la part belle à celle-ci, au détriment des autres aspects décisifs de la campagne, mis à part Beda Fomm et la prise de Tobrouk par Rommel. Il en va jusqu’aux jeux de stratégies et aux modèles réduits qui en appellent avant tout à la bataille d’El Alamein. Pour ceux qui ont connus les petits soldats au 1/72ème de la 8th Army des marques « Airfix » et « Matchbox » des années 1960 et 1970, comment ne pas faire le lien entre la seconde bataille d’El Alamein et la couverture de la boîte de la première, inspirée d’une célèbre photo d’époque, et les figurines de Monty et de soldats écossais de la seconde. En définitive, pour le grand public encore averti, qui, même en Grande-Bretagne, est en mesure de donner un autre nom de commandant de la 8th Army que celui de Montgomery ?

 

Les marques de figurines s’emparent du mythe d’El Alamein…

 

 

La légende de Montgomery

La légende qui entoure le chef de la 8th Army victorieuse se forge dès la fin de la bataille. Sa carrière demeure à tout jamais liée à la bataille d’El Alamein. A la conférence de presse qui suit immédiatement, Monty est encore trop soulagé et trop ébloui par sa récente fortune pour en saisir encore toutes les implications. Le général au béret noir de tankiste va devenir le héros du Royaume-Uni, le symbole de la victoire sur l’Allemagne, et ce jusqu’à défaite totale de l’ennemi en 1945. Certes le Royal Tank Corps n’admet pas cette usurpation de son couvre-chef distinctif et le roi « n’en fut pas amusé » mais cette image est désormais attachée à l’excentrique vainqueur d’El Alamein. Lors de la conférence de presse, son évidente satisfaction de lui-même transparaît sans difficulté dans ses propos. Le général affirme sans ambages que tout s’est déroulé exactement comme il l’avait prévu et que, si des écarts semblaient s’être produits avec le plan, c’était exactement ce qu’il attendait. Pourtant, les erreurs furent légions et en aucun cas le plan ne fut suivi à la lettre. Mais la victoire a tôt fait de faire oublier les écueils de la bataille. En ce matin du 4 novembre, il est indubitable que Monty pense que sa victoire est complète. La capture de von Thomas le conforte dans cette opinion et, de plus, la poursuite est lancée : l’ennemi ne pourra s’y soustraire. Mais Monty ne peut prévoir ni comprendre la nature du commandement de Rommel et des officiers, un commandement absolument voué à la mobilité, prêt à accepter la confusion. Sa prudence a sauvé la Panzerarmee de la destruction. Monty ne remporte pas la victoire totale et absolue qui est à sa portée. Dans ces conditions, cette grande faiblesse de commandement qui caractérise Montgomery suffit à relativiser la portée de la victoire. Pourtant El Alamein est à l’origine de la légende d’un général qui se dit n’avoir jamais essuyé d’échecs. Il reste que sa mission était de détruire l’armée germano-italienne, non de la poursuivre sur la moitié de la longueur des côtes nord-africaines de la Méditerranée ! L’habileté que l’on accorde à Monty doit être mesurée car sa victoire est avant tout remportée dans le cadre d’une bataille d’usure. Le grignotage des lignes adverses, ses plus grandes réserves, ses facilités de ravitaillements et sa supériorité aérienne ont été la clé de son succès, plus que la moindre touche de génie de sa part. La guerre mobile effraye Monty. En fait, la victoire remportée à El Alamein ne requiert que peut d’intervention du QG de l’armée pour être acquise.

La marche triomphale qui s’ensuivit, avec la reprise de hauts lieux des combats des deux années précédentes, tels Tobrouk et de Benghazi, et l’entrée victorieuse à Tripoli, le 23 janvier 1943, trois mois jour pour jour après le déclenchement de « Lightfoot », confortent l’aura qui entoure le général victorieux. Ces noms de lieux, fortement enracinés dans la mémoire, ponctuent le trajet et reçoivent une nouvelle dimension. Cette fois-ci, il n’y aura pas ce dépriment retour de balancier qui amène à abandonner le territoire nouvellement conquis à la faveur d’une contre-offensive ennemie. Monty est bien l’homme de la victoire. L’avance se poursuit donc, avec à chaque étape un nouvel ordre du jour, écrit en style napoléonien, avec des exhortations, des hommages, des déclarations d’intentions audacieuses et dévastatrices. Ces succès ne sont pourtant que des réussites en demi-teinte car il ne fait plus aucun doute que la partie est gagnée en Afrique du Nord. Le sort de la guerre va se jouer désormais sous d’autres cieux. La poursuite réalisée par la 8th Army n’en reste pas moins un exploit logistique. Mais dans quelle mesure est-ce l’exploit de Monty ? Le général Alexander, son état-major, les services, à tous les échelons, ont permis à Montgomery de vaincre et de poursuivre Rommel. LaRoyal Navy et la Desert Air Force n’ont cessé de le soutenir dans son avance. Disposant de tout cela, Monty n’a pas été en mesure d’asséner le coup décisif. Le crédit de la prise de Tripoli revient plus à Alexander qu’à Montgomery, mais le triomphe tout entier, ou presque, revient à ce dernier. Sa nouvelle stature se confirme, sa légende s’inscrit dans le sable mais elle ne sera pas pérenne.

Montgomery: le mythe est créé à El Alamein

 

Monty connaît alors une gloire sans doute unique dans l’histoire militaire. Lorsque Tripoli tombe, cela fait presque une centaine de jours que tous les journaux du Royaume-Uni, des Dominions et des Etats-Unis publient de grosses manchettes portant son nom. Partout en Angleterre, la population lit, entend à la radio et voit les nouvelles qu’elle a si désespérément attendues pendant trois années. C’est irrésistible et Monty devient leur héros indestructible. On a vu plus haut le rôle tenu par le film « La Victoire du Désert ». Les cinéastes, les photographes et les journalistes ont donc tous rempli leur rôle de propagande à merveille. La vénération qui entoure Monty éclate au grand jour lorsqu’on lit les lignes de l’un de ces journalistes, Richard McMillan, dans son ouvrage « Montgomery et ses hommes », publié en décembre 1944. En vrai panégyriste, il le proclame « Cromwell du désert » et avoue avoir failli intituler son ouvrage « Miracle à El Alamein ». Le livre reste intéressant pour ce qu’il montre de l’image donnée en pleine guerre, mais l’ennemi y est invariablement qualifié de nazi ou de fasciste, les subtilités n’étant pas de mises à ce moment-là. Ce qui est flagrant, c’est la stature de Monty, le chef charismatique et sûr de lui qui est indubitablement à la source de la grande victoire, même si l’ouvrage fait la part belle aux combattants auxquels il tient à rendre un vibrant hommage. Avec le recul, on reste toutefois confondu devant des phrases telles que « vous pouvez jugez par vous-même lequel est le plus grand : Rommel ou Montgomery ; et votre opinion ne fait aucun doute lorsque vous lisez l’histoire des erreurs du Generalfeldmarschall et la méthode rusée employée par Monty pour rouler et battre l’ennemi ». Monty est crédité d’avoir mis fin à la fortune de l’Afrika Korps en Egypte, sans mention d’Auchinleck ! Rommel, dépeint comme le « tueur de Cobourg »fait même l’objet d’un chapitre spécial où ses succès sont mis plus en rapport avec la chance qu’un quelconque génie. Ce chapitre se clôt par une phrase abrupte qui masque la réalité de l’incurie de Monty : « quelle que soit la suite de sa carrière, il est sûr de figurer dans l’Histoire comme le général qui battit en retraite plus vite et plus loin que n’importe quel autre ».Ironiquement, l’incapacité de Monty à détruire l’adversaire à El Alamein a pour conséquence que la poursuite permette en quelque sorte de constituer une sorte de feuilleton dont on attend avec émotion la suite à chaque parution. Les gens, en allant à leur travail, ou en revenant, se racontent d’innombrables anecdotes à son sujet. Un vaste public s’amuse de ses excentricités, ses brutalités et de ses renvois de généraux. Les mères, les épouses et les fiancées l’adorent car ils épargnent la vie de ceux qu’elles aiment. Très vite, Monty reçoit un courrier digne d’une star car ses admirateurs se multiplient.

La gloire doublée d’affection qui entoure Montgomery ne peut être sans conséquences sur le général. Devenu le symbole de la victoire, il devient aussi la « mascotte » de son armée et de toute une nation. Il ne discute en aucune manière cette gloire, s’en enorgueillit même. Aucun signe d’humilité ne transparaît chez cet homme. Il semble être devenu plus aimable, d’un certain point de vue. Plus que jamais, il est sûr de lui, certain de son infaillibilité, une certitude à le rendre hostile à toute forme de contradiction. Sa nature renfermée et son austérité, non sans rapport avec le décès de son épouse avant la guerre, s’accommodent avec cette gloire fraîchement acquise. Au Caire, à Pâques, en lisant l’évangile à la cathédrale, il en jouit de nouveau. A Londres, il prend conscience de son immense popularité en entendant les applaudissements de la foule en tout lieu où il se rend, dès que les Britanniques reconnaissent sa silhouette si caractéristique. Pendant ce temps, le général Alexander, son supérieur, et le général Auchinleck, le double vainqueur de Rommel lors de l’opération « Crusader » au cours de l’hiver 1941-1942 et lors de la cruciale bataille d’El Alamein de juillet 1942, restent d’illustres inconnus. L’Histoire saura leur rendre justice. Montgomery aurait gagné en grandeur sans perdre de mérite en retour s’il avait accordé la reconnaissance qui était due à ces hommes. Certes, la réorganisation, l’entraînement et la préparation de l’armée pour l’offensive portent la marque de Monty. Son style de commandement, ses talents de planificateur et de général ont permis à celui-ci de mener une bataille d’une manière qui correspondait à cette armée. Indéniablement, Montgomery est un grand général.

La bataille d’El Alamein ne marque que l’épilogue de la guerre du désert car la partie est désormais perdue pour l’Axe. Elle constitue pourtant paradoxalement le premier acte dans la fulgurante carrière du général Montgomery, commandant des forces terrestres le Jour J le 6 juin 1944, maréchal le 1er septembre 1944, chevalier de l’ordre de la Jarretière et vicomte d’El Alamein.

 

Le mythe de la 8th Army

Les soldats de Monty partagent la gloire de leur chef. Montgomery leur adresse un vibrant ordre du jour lors de la conquête tant convoitée de Tripoli : « Depuis notre victoire d’El Alamein vous avez, chaque soir, dressé votre tente à une journée de marche plus près de vos foyers. Quand, dans les jours à venir, on vous demandera ce que vous avez fait durant la Seconde Guerre Mondiale, il vous suffira de répondre : j’ai avancé avec la 8th Army ». En permission, l’aura qui entoure la 8th Army leur est tout de suite perceptible. Ces soldats se sentent différents des autres hommes, différents mêmes des combattants des autres armées britanniques. En Birmanie, a 14th Army du général Slim, qui combat dans d’atroces conditions face à un ennemi impitoyable, n’a jamais tant méritée son surnom d’ « armée oubliée ». Presque inconnue reste également la 1st Army qui mène pourtant de durs combats en Tunisie. Mais la 8th Army lui rafle la vedette, non sans créer une certaine amertume au sein des nouveaux arrivés en Afrique du Nord. Cette 1st Army va mettre un point d’honneur à se forger sa propre gloire et à se différencier de son aînée sur le sol africain. Les Britanniques, mis à part leurs dirigeants, n’ont pas saisi que la suprématie de leur empire est arrivée à son terme et que l’allié américain sera en outre le partenaire le plus fort de la coalition. A peine perçoivent-ils un espoir après deux ans d’épreuves, que la dure réalité s’impose peu à peu à tous. Si la 8th Army éclipse la 1st, les Britanniques sont d’autant plus fiers de leurs soldats qu’ils stigmatisent les échecs essuyés par la novice armée américaine. Ces échecs semblent en effet rehausser les hauts faits de l’armée du désert.

Montgomery est nommé à la tête de la 8th Army au bon moment et au bon endroit. Une victoire est remportée peu après son installation et un nouveau matériel et un nouvel équipement président à une nouvelle 8th Army. Il a une forte tendance à considérer cette armée comme sa « chose ». Il est d’ailleurs navrant de constater que certains, à l’instar de Montgomery, en son venus à considérer que la 8th Army n’a vraiment existé qu’à partir d’El Alamein, vouant à l’oubli les deux années de guerre du désert menées par la Western Desert Force puis la première 8thArmy, celle d’Auchinleck. Ne faut-il pas s’offusquer qu’il ait fallu participer à la deuxième bataille d’El Alamein pour voir un « 8 » apposé sur le ruban de la médaille commémorative de la campagne d’Afrique du Nord ? On oublie un peu vite les exploits des hommes de Wavell, O’Connor, Cunningham, Ritchie et d’Auchinleck depuis août 1940. Une légende veut donc que la 8th Army ait commencé sa carrière au cours de la seconde bataille d’El Alamein. Elle a été transformée en fausse histoire par ceux qui ont refusé aux soldats qui servirent avant le 23 octobre 1942 le droit de porter ce fameux chiffre « 8 » mentionné plus haut. Le nom d’El Alamein est donc usurpé puisque la gloire méritée par Auchinleck et ses généraux ne leur revient jamais. Aucun drapeau de régiment ne porte la mention de la première bataille d’El Alamein. Dénigrant ceux qui l’ont précédé, cherchant toujours à amplifier le changement, Montgomery trouva plus simple de détester Auchinleck, un homme pourtant apprécié par tous ceux qui l’ont approché au cours de sa brillante carrière.

La légende de la 8th Army précède pourtant Monty et son épopée est jalonnée de hauts faits bien antérieurs à l’arrivée du nouveau chef : songeons à l’opération « Compass », Beda Fomm, Tobrouk et « Crusader ». Pour de nombreux Britanniques, particulièrement au sein des plus vieilles générations, une certaine nostalgie et un certain enchantement restent attachés à la guerre du désert. Le prestige de la 8th Army est toujours vivace. Bien sûr, les morts et les horreurs de la guerre ne sont pas oubliés. Mais il existe chez les vétérans des deux camps de la guerre du désert un souvenir très particulier de la guerre. En fait, un tel sentiment est unique et ne se retrouve pas connoté aux autres campagnes, que ce soit l’Italie, la campagne du nord-ouest de l’Europe ou bien la Birmanie. Si les sentiments y tiennent leur part, la raison essentielle est que, pendant près de trois ans, le désert constitue la seule zone de front terrestre où les Britanniques ont pu affronter les forces de l’Axe. Les vastes étendues ouvertes du désert de Libye, sans zones urbaines, sont un champ de bataille presque parfait. En dépit des conditions de vie difficiles et de l’horreur des combats, la guerre du désert a gardé un caractère chevaleresque. Cet aspect de l’affrontement doit beaucoup à la personnalité des chefs qui dirigent les armées qui s’y affrontent, et en premier lieu le maréchal Rommel. Dans les deux camps, les soldats se respectent, les prisonniers et les blessés sont bien traités et on n’y déplore pas d’atrocités commises sur une large échelle. L’effet de la vie dans le désert et le respect mutuel ont conduit les soldats des deux camps à y adopter une attitude sans aucun parallèle sur toute autre théâtre d’opérations de la guerre. D’où cette fascination sans fin des historiens, des passionnés et des vétérans pour cette guerre du désert menée entre 1940 et 1943. D’où également la légende qui entoure l’armée britannique du désert, triplement victorieuse, une première fois des Italiens en 1940-1941, puis des forces de l’Axe à El Alamein et, enfin, en Tunisie pour l’issue finale de la campagne d’Afrique du Nord en mai 1943. Une place particulière entoure le souvenir des faits et gestes des unités qui ont opéré des raids et des renseignements sur les arrières de l’ennemi à travers les profondeurs du désert. Ces unités, le LRDG, le SAS et la brigade Popsky, ont acquis une aura qui leur est propre car leur épopée guerrière s’apparente plus à une aventure dans des confins désertiques, à la vaillance d’hommes au caractère et à l’endurance exceptionnels. L’imagerie populaire du désert prend ici tout son sens avec ces troupes exceptionnelles.

La 8th Army est sans conteste la plus célèbre des armées britanniques de la Seconde Guerre Mondiale. La bataille du désert menée par cette armée l’a été sans aide significative de la part des Etats-Unis avant El Alamein. L’appoint essentiel fourni par les blindés américains au cours de cette bataille est même généralement négligé chez nombre d’auteurs britanniques. La constitution cosmopolite de cette armée a participé à forger une identité particulière, de même que l’adoption de mots arabes et celle d’une tenue adaptée au désert. Le mythe attaché à la 8thArmy se retrouve donc chez ceux qui en ont été membres, depuis sa création en septembre 1941, à partir des unités de la Western Desert Force. Ces hommes sont britanniques, australiens, néo-zélandais, indiens, sud-africains, polonais, français, grecs et tchécoslovaques. Tous ces vétérans et leurs associations perpétuent le mythe et l’aura de la 8th Army. Ils entretiennent également d’excellentes relations avec leurs anciens adversaires, qu’ils retrouvent à El Alamein, sur les lieux même de l’affrontement au cours des grandes commémorations.

En face: l’Afrika Korps, unité légendaire entourée d’une aura encore plus mythique.

Il y a 77 ans El Alamein: la couverture médiatique de la bataille

 

LA COUVERTURE MEDIATIQUE DE

LA BATAILLED’EL ALAMEIN

 

« Desert Victory »

La décision de réaliser un film de propagande sur la seconde bataille d’El Alamein est prise pendant la guerre. L’œuvre est appelée « Desert Victory ». La base de l’Army Film and Photographic Unit (AFPU) est située aux studios Pinewood, dans le comté de Buckingham. Les prises de vues sont d’abord livrées au département Public Relation 2 dirigé par Ronald Tritton afin d’êtres classées et subir la censure. Tritton, responsable des films de propagande de l’armée, est en lien avec le Ministère de l’Information. La plupart des films sont ensuite envoyés à Pinewood, où les différents directeurs vont parachever leur travail. L’équipe n°1 de la Photographic Unit est attachée à la 8th Army et elle est placée sous le commandement du major David MacDonald. Tous ses caméramans ont suivi l’entraînement de tous les combattants et possèdent tous le grade de sergent. MacDonald est donc chargé de la réalisation de « Desert Victory ». Roy Boulting sera le directeur et supervisera le film. Les caméramans ont couvert la bataille d’El Alamein de façon tout à fait routinière, comme ils l’ont fait pour les batailles précédentes. Toutefois, devant le succès immense de la bataille et son retentissement, le projet gagne de l’ampleur pour devenir un élément de propagande essentiel. La couverture des combats par les caméramans ne permet bien sûr pas de filmer la totalité de l’action, mais les équipes ont donné le maximum. C’est ainsi qu’entre 26 et 32 reporters ont en permanence suivi les forces terrestres. 3 ou 4 des caméramans ont payé de leur vie cette couverture de l’événement. Entre 5 et 7 de ces hommes sont blessés et entre 3 et 6 sont capturés. Les conditions de tournage imposent bien sûr de procéder à plusieurs reconstitutions. Si les tirs de canons dans la nuit sont bien réels, les scènes montrant des officiers consultant leurs montres et donnant l’ordre d’ouvrir le feu sont des scènes de studio. C’est également à Pinewood que sont tournées les images montrant l’infanterie et les sapeurs avançant au son de la cornemuse. Il était en effet impossible d’obtenir de telles scènes dans le feu de l’action. Des graphiques animés sont en outre ajoutés pour expliquer le déroulement de la bataille. Sur ces cartes, les Britanniques sont donc placés à droite. Il sera exigé que les scènes gardées pour le film montrent toujours les Alliés se déplaçant vers la gauche de l’écran. Des images sont donc inversées pour répondre à cette demande, ce qui inverse donc parfois les places des conducteurs et des mitrailleurs des tanks, sans parler du M3 Grant dont la pièce de 75 mm est normalement placée en casemate sur le flanc droit de la caisse ! Les images mettant en scène des fantassins sont un mélange de reconstitutions et de scènes prises sur le vif.

Une des plus fameuses photographies du « Chet’s Circus »

Les photographies les plus célèbres de la bataille sont certainement celles prises par l’unité du sergent Chetwyn, le « Chet’s Circus ». Les images des soldats australiens menés par leur officier et attaquant baïonnette au canon ont fait le tour du monde, illustrant en fait dans nombre de livres n’importe quel épisode de la campagne d’Afrique du Nord ! Ce sont pourtant des scènes reconstituées. Il en va de même de la fameuse scène d’une équipe de fantassin, dont le tireur armé d’un Bren ouvre le feu avec son arme posé sur une épave de Panzer III, la scène étant d’ailleurs inversée pour indiquer toujours le sens de l’attaque alliée, vers la gauche des images. Filmées à l’arrière des zones de combat, en choisissant l’angle de prise, les effets visuels et la luminosité, les images de Chetwyn sont incontestablement d’une qualité supérieure à celles prises dans le feu de l’action, d’où le choix de les retenir par les responsables du film. Mais cela n’est pas sans causer des tensions avec les autres équipes de caméramans qui ont risqués leur vie pour réaliser leurs films sur le front. Boulting a pourtant besoin des images de Chetwyn pour son projet. Toutefois, le montage final comporte bien trop d’images inversées, à en juger par le nombre important de gauchers ! Monty lui-même n’a pas été épargné par le procédé ! Notons que le grand succès de « Desert Victory » avec sa voix-off calme couplée avec des images d’action est à l’origine du style des prochains films de propagande réalisés à al suite du débarquement en Normandie. Pourtant, il ne sera alors plus nécessaire de recourir à des images de studios comme pour le travail de Boulting et MacDonald. Quant aux scènes illustrant l’action des forces aériennes, rien ne prouve n’y ne contredit le fait qu’elles aient été réellement pris au cours de la seconde bataille d’El Alamein. Certaines images allemandes ont été en outre ajoutées au film pour présenter le côté adverse.

Après la prise de Tripoli, le 23 janvier 1943, l’équipe de MacDonald travaille nuit et jour pour terminer au plus vite le film, dont la sortie est prévue en mars. L’œuvre est finalement rendue achevée le 15 mars 1943, alors que les rêves africains de l’Axe s’écroulent en Tunisie. Une première projection a eu en fait lieu 10 jours plus tôt à Londres. Dès que des copies sont disponibles, elles sont envoyées à New-York, où sont centralisées les compagnies de distribution américaines, canadienne et sud-américaine. Winston Churchill envoie personnellement un exemplaire au président Roosevelt. Des copies sont également distribuées en Egypte, en Turquie, en Palestine, en Perse, en Irak, en Afrique du Sud, en Australie et en Nouvelle-Zélande.

Dans sa lettre accompagnant l’exemplaire destiné à Roosevelt, Churchill affirme que les images offrent une vue réaliste de la bataille et que le président sera sûrement content de voir des images du char M4 Sherman en action. Roosevelt répond en affirmant que « Desert Victory » est la plus grande réussite cinématographique sur cette guerre depuis son déclenchement. Staline répond lui aussi à Churchill, qui lui a également envoyé un exemplaire du film. Le dictateur du Kremlin écrit que « Desert Victory » lui a fait grande impression et montre comment la Grande-Bretagne se bat et qu’elle se bat effectivement, n’en déplaise à certains détracteurs russes. Il affirme en outre sa volonté de le diffuser au sein des armées soviétiques. En raison de son style novateur en matière d’œuvre de propagande en temps de guerre, c’est-à-dire en mixant des informations de guerre et des scènes dramatiques, « Desert Victory » reçu un accueil favorable de la critique. En Amérique, le film reçoit même un Oscar. Le succès est tel qu’un certain B.J.Goldenburg tente de mettre sur le marché un « béret de Monty », qui apparaît sur la tête d’un mannequin sur une couverture de Life.

 

La bataille d’El Alamein dans la presse, la radio et les comptes-rendus des armées

 

 Lundi 26 octobre 1942

Commando Supremo, Rome :

« Sur le front égyptien, de nouvelles attaques en force de l’ennemies, soutenues par            

     des blindés, ont été repoussées. »

Lundi 26 octobre 1942

QG 8th Army :

« A l’heure qu’il est, la 8th Army est aux prises avec l’Afrika Korps et les forces italiennes sur un large front dans le secteur d’El Alamein. Après deux jours de combats intenses les premiers résultats peuvent être évalués : cinq brèches ont été opérées dans les champs de mines ennemis et des corridors par lesquels vont opérer les blindés sont aménagés et sécurisés. »

Vendredi 30 octobre 1942

United Press :

« En dépit des énergiques contre-attaques des troupes de l’Axe, les forces britanniques ont consolidé les positions acquises depuis le déclenchement de l’offensive ».

Lundi 2 novembre 1942

QG 8th Army, Le Caire :

“La deuxième phase de la bataille à El Alamein a débuté. La bataille se déroule à proximité de la côte dans le secteur défensif le plus solide de la ligne des forces de l’Axe. Les combats ont lieu au milieu des dunes, qui font plus d’un kilomètre et demi de large. Chaque dune est orientée parallèlement à la route côtière et à la voie ferrée, qui se situe à peu près à un kilomètre et demi de la route. Ce secteur côtier dur à embrasser d’un coup d’œil comporte des centaines de petits, mais solides, points de défense, qui ont été édifiés au cours des mois précédents par les troupes du génie des forces de l’Axe pour former un « Westwall du désert » ».

Mercredi 4 novembre 1942

United Press, Le Caire :

« D’après les dernières nouvelles en provenance du front, Rommel a commencé à abandonner ses positions du front d’El Alamein et fait retraite en direction de l’ouest ».

 

Jeudi 5 novembre 1942

La parole du jour du chef de la presse du Reich, Berlin :

« Il ne faut pas prêter attention aux déclarations étranges et aux nouvelles de victoire des Britanniques. »

Il y a 77 ans à El Alamein: 28 octobre 1942

 Le 28 octobre: l’offensive est poursuivie par les Australiens tandis que les Xth et XXXth Corps se repositionnent en vue du prochain assaut que prépare Montgomery un peu plus au sud

Le 28 octobre, Monty réoriente son offensive au nord et tente de parvenir jusqu’à la route côtière. Les Australiens repartent à l’assaut à partir du Trig 29. La 20thAustralian Brigade, soutenue par les blindés de la 23rd Armoured Brigade, progresse de façon satisfaisante mais elle se trouve stoppée peu avant d’atteindre la voie ferrée. La 26th Australian Brigade attaque à droite de la 20th en direction de la position défensive ennemie baptisé « Thompson’s Post ». Cette redoute germano-italienne est astucieusement établie sur une position dominante, avec des nids de mitrailleuses se couvrant mutuellement, des réseaux de barbelés, des tranchées et des mines. Les combats qui s’ensuivent sont particulièrement acharnés et un bataillon de fantassins allemands est virtuellement anéanti au cours de cet affrontement. Cette double attaque australienne oblige Rommel à engager de nouvelles unités plus au nord pour s’opposer à la dangereuse avance australienne en direction de la côte. De terribles combats s’ensuivent donc. Rommel, déterminé à remporter cet affrontement décisif, engage dans la lutte des forces conséquentes, en l’occurrence la 90.Leichte Divisionpuis la 21.Panzer Division. Ce même 28 octobre, Churchill commence à s’inquiéter de la tournure des événements et insiste pour que la victoire soit remportée avant le déclenchement de l’opération « Torch ». La question est considérée comme grave par le premier ministre, qui considère qu’un match nul serait l’équivalent d’une défaite. Le chef d’état-major impérial, Sir Alan Brooke, nourrit lui aussi des doutes sur l’issue de la bataille mais il garde ses sentiments pour lui et soutien le général Montgomery.