Campagne Tunisie/Tunisian Campaign (3) Capri

« CAPRI » : POUR ROMMEL, C’EST FINI

  La Desert Air Force domine désormais le ciel et ce facteur sera décisif

Fin février 1943, à peine a-t-il fini ses opérations au-delà de la passe de Kasserine, que Rommel tourne son regard vers son vieil adversaire : la 8th Army. Le « Renard du Désert » se trouve désormais à la tête du Heeresgruppe Afrika, une entité mise sur pied bien tardivement pour regrouper les deux armées déployées par l’Axe en Afrique du Nord : la Pz AOK 5 et la 1a Armata (ex-Panzerarmee germano-italienne). Cette ultime offensive ne dure que l’espace de quelques heures. Retour sur le déroulement d’une bataille méconnue…

 

Pourquoi lancer une offensive dans le sud tunisien?

Le 20 février, agissant pour soulager quelque peu les Américains bousculés à Kasserine, Montgomery affronte l’arrière-garde de la 1a Armata, en l’occurrence la 15. Panzer-Division, réduite à 20 chars. La démonstration de la 8th Army, demandée par Alexander, reste bien peu probante et ne constitue pas un facteur déterminant dans l’arrêt des opérations au-delà du col de Kasserine. Largement surclassée, la 15. Panzer-Division parvient cependant à se replier derrière la ligne « Mareth » après avoir admirablement affronté l’adversaire. Monty, qui n’a alors qu’une division renforcée dans le secteur de Médenine/Mareth, ne peut guère faire plus pour l’instant.

C’est le 25 février qu’est décrypté le rapport de Rommel en date du 22 février où il explique l’abandon de son offensive au-delà de Kasserine. Celui-ci s’explique notamment par le renforcement des défenses alliées mais aussi la nécessité de regrouper ses forces mobiles au sud pour s’attaquer à la 8th Army avant que celle-ci ait terminé ses préparatifs offensifs. Il ne s’agit donc pas de conjurer la menace immédiate qu’aurait représentée une avance en force des Britanniques sur Mareth mais de prévenir celle-ci. Les Anglais apprennent également que le Comando Supremo estime que Montgomery ne serait pas susceptible d’attaquer pour au moins une semaine à compter du 18 février. Il est aussi établi que les Germano-Italiens vont frapper à Médenine au début du mois de mars. Pour ce faire, la 10. Panzer-Division doit se remettre en condition à Sfax tandis que les autres formations motorisées se concentrent à Gabès. Le 27 février est décrypté un message de la veille dans lequel Rommel ordonne de lancer des reconnaissances vers Médenine en prévision d’une attaque le 4 mars (ce qui est effectivement la date initialement prévue par Rommel). Un autre message annonce à Montgomery que les forces de l’Axe disposent de carburant pour trois jours d’opération : Rommel va donc bien attaquer, mais l’offensive ne sera pas d’une ampleur comparable à celle qui a frappé de plein foute le IInd US Corps le 14 février.

Le 1er mars, Rommel préconise à ses supérieurs de réduire drastiquement le front pourvu que la logistique de la tête de pont soit assurée. La supériorité numérique et matérielle des Alliés devient en effet écrasante. Dans ces conditions, il s’enquiert également auprès de Kesselring, de l’OKW et du Comando Supremo sur la façon dont ils envisagent la suite des opérations en Afrique. Keitel et Jodl sont étonnamment réceptifs à ses vues. Pour Kesselring, l’aviateur, il est impensable d’abandonner des aérodromes de première importance. Selon lui, il importe par ailleurs de retarder au maximum les préparatifs d’offensive des Alliés et tirer profits des délais ainsi obtenus en renforçant les défenses, notamment dans le sud tunisien. Kesselring appuyé dans ce sens par Goering lors d’un entretien avec le Führer, a même l’illusion de croire qu’il serait possible de renforcer la tête de pont avec trois nouvelles divisions de Panzer et une Leichte-Division, sans que personne ne semble se soucier ni de la façon dont ces unités vont être trouvées ni de la manière dont on va pouvoir continuer à ravitailler la Tunisie.

 L’artillerie, comme ce Bishop, sera un des atouts essentiels de Montgomery à Médenine

Rommel, avec l’assentiment de Kesselring, décide de frapper Montgomery en force tant celui-ci se trouve encore en position de faiblesse relative puisque toutes ses divisions ne sont pas encore sur la ligne de front. Si Rommel ne peut espérer anéantir son adversaire, à moins de surprendre une avant-garde encore peu étoffée, un succès sèmerait le chaos dans l’organisation de l’Anglais et retarderait les opérations offensives de la 8th Army. Rommel se fixe donc Ben Gardane comme objectif ultime : il n’est bien entendu pas question de reconquérir Tripoli. L’Axe estime le dispositif de la 8th Army du nord au sud comme suit : 51th ID, 44 ID, 2nd New-Zealand Division et 7th Armoured Division. Une surestimation de l’adversaire mais qui peut aisément s’expliquer : par exemple, la 131st Infantry Brigade fait normalement partie de la 44th ID (pourtant absente du front) alors qu’elle est rattachée à la 7th Armoured Division. Les Allemands ont donc bien identifiés la présence des Néo-Zélandais alors même que la 8th Army a déployé des trésors d’ingéniosité pour en masquer la montée en ligne, les radios du QG étant manipulées uniquement par du personnel britannique de la 4th Light Armoured Brigade afin que personne ne trahisse l’arrivée de la division par son accent néo-zélandais.

 

Une 8th Army réduite mais fin prête

Quel est le déploiement réel de la 8th Army ? Le 26 février, alors que la bataille de Kasserine vient de s’achever, le XXXth Corps britannique ne compte qu’une seule division déployée à Médenine. L’essentiel de la force de frappe de la 8th Army, les tanks du Xth Corps se trouvent encore à Benghazi, soit à près de 1 600 kilomètres en arrière. Montgomery, qui pense justement que Rommel va tenter de forcer le front au nord a eu toutefois le temps de mettre en place un redoutable dispositif défensif.

La 51st Highlands est retranchée derrière l’oued Zessar, obstacle naturel renforcé par pas moins de 70 000 mines et couvert par plus d’une centaine de pièces antichars et 80 chars Valentine. Le 28 février, les tanks de la 2nd Armoured Brigade, montés sur transporteurs à Benghazi -289 porte-chars sont employés, alors que l’armée de Rommel n’en a disposé qu’avec une extrême parcimonie-, parviennent à Tripoli puis rejoignent la 7th Armoured Division à Ben Gardane (certains ont toutefois dû être déchargé pour permettre de franchir certains ponts). La 2nd New-Zealand Division, la 23rd Armoured Brigade (qui se déploie en soutien des Highlanders) et la 201st Guards Brigade gagnent également la ligne de front. Prévenue le 28 février, 2nd New-Zealand Division fait montre de la souplesse et de la réactivité dont peut faire désormais preuve la 8th Army. Le 1er mars, lorsqu’elle reçoit l’ordre de monter en ligne, seule la 5th Brigade était en état d’alerte. Toutes les autres unités vaquent encore à d’autres occupations : la 6th Brigade organise ainsi un tournoi de football tandis que le Divisional Cavalry est en pleine phase de test pour ajuster les nouvelles pièces de 37 mm envoyées pour les M3 « Stuart ». Il ne faut que l’espace de deux jours pour que la maintenance des véhicules soit assurée avant le départ, que les bivouacs soient démantelés et que soit accumulé le ravitaillement nécessaire à la montée en ligne suivie de six jours de combats. Il suffit ensuite d’une seule journée pour que la division soit fin prête, sur le champ de bataille, après avoir parcouru 300 kilomètres en une quinzaine d’heures en moyenne. Le trajet s’est fait sans encombre alors même que la route est étroite et non conçue pour un trafic intense. Sérieusement briffés, les cadres de la 2nd New-Zealand Division connaissent parfaitement le terrain à occuper et la tâche qui leur échoie avant même que leurs unités ne soient sur les secteurs assignées.

 Médenine c’est aussi une densité inégalée en pièces antichars, dont les premières pièces de 17 livres -les « Pheasants »- qui seront les plus redoutables dans l’arsenal britannique, capable, en 1944, de détruire à distance les Tiger et les Panther.

Prévenu par ULTRA de l’offensive imminente de Rommel, Montgomery n’est donc pas pris au dépourvu et la 8th Army, très confiante depuis El Alamein, attend son adversaire de pied ferme, derrière un rideau antichar conséquent. Les Britanniques ont ainsi réuni une masse impressionnante de 400 chars, 350 pièces d’artillerie de 25 livres et plus de 460 antichars, dont les premiers canons de 17 pounder (bizarrement surnommés « Pheasants »), à fort pouvoir de pénétration, qui seront les seuls –en Normandie en 1944- à pouvoir détruire à distance les Tiger. La 5th New-Zealand Brigade en perçoit 7 qui sont déployés en profondeur en travers du front, donnant à la brigade une puissance antichar jusque-là non atteinte. La seule 2nd New-Zealand Division aligne 112 antichars et 50 tanks des Staffs Yeomanry sans compter les 16 chars qui accompagnent les FFL ainsi qu’une artillerie de campagne renforcée. Une fois n’est pas coutume, des canons antiaériens de 3.7 inch sont déployés dans un rôle antichar, à l’image des 88 mm de la Flak. De façon anecdotique, les Néo-Zélandais se voient adjoindre une batterie de 88 capturés (baptisée « Mac Troop ») et commandés par le capitaine Downing.

Du nord au sud, sur près de 40 kilomètres de front, la 8th Army (en fait le seul XXXth Corps) est disposé comme suit : la 51st Highland Division près de la côte (au nord de Kef Ahmed ben Abdullah), puis les « Desert Rats » de la 7th Armoured Division (tenant notamment le Point 270, éminence aussi appelée Tadjera Kbir), puis les Néo-Zélandais, solidement retranchés autour de Médenine, assurent la défense de la partie sud du front, tout en étant prêts à repousser toute tentative en direction de Ben Gardane. Elle engerbe la 4th Light Armoured Brigade, qui inclut alors la Free French Flying Column. Les retranchements sont renforcés par la mise ne place de faux champs de mines. En effet, dans le cas de la division néo-zélandaise, on prévoit une éventuelle intervention de la 8th Armoured Brigade dans une contre-attaque à travers les positions défensives tenues par la 5th NZ Brigade. De vrais mines sont posées le soir en travers des routes menant en position pour être ensuite retirées chaque matin. Avant minuit le 4 mars, les sapeurs de la 7th Field Company sont ainsi en mesure de créer 900 m de faux champ de mines sur le front du 28th Bn, 1 400 mn devant le 21th Bn et 1 700 m en face du 23rd Bn. Ces faux champs de mines sont disposés de telle façon à canaliser l’avance des Panzer dans des secteurs prédéterminés sur les hauteurs. Les blindés, à l’instar de ceux du 4th County of London Yeomanry, mettent à profit les couverts: oueds, oliveraies…

Le dispositif adopté par Montgomery est clairement défensif. Aucune mesure n’est prise pour une quelconque exploitation du moindre succès : la 8th Army ne prévoie pas de poursuite de l’ennemi. La ligne Mareth devra être prise à la suite d’un assaut méticuleusement préparé. Pour Monty, rien ne sera envisagé avant de pouvoir disposer de 14 jours de ravitaillement. Pour l’heure, il a su conjurer la période de danger avec une célérité qui lui est peu coutumière. Il est désormais assuré d’avoir la capacité défensive suffisante pour contrer toute offensive de Rommel. La Desert Air Force, déjà à l’oeuvre, observe et harcèle l’ennemi et attaque ses aérodromes, dont celui de Bordj Touaz. La bataille approchant, Montgomery enjoint ses hommes « de lui [Rommel] montrer ce que la fameuse 8th Army peut faire ».

 Un Tiger suivi d’un half-track de prise: Arnim garde par devers lui de nombreux Panzer dont tous les chars lourds Tiger: un écueil de plus pour l’offensive de Rommel

Le 6 mars, Rommel lance l’opération « Capri ». Les trois Panzerdivisionnen partent à l’assaut sans reconnaissance préalable du dispositif adverse et se trouvent confrontée à un mur de feu infranchissable. Après trois assauts infructueux, Rommel décide d’annuler l’offensive. La Wehrmacht perd 640 hommes et 52 Panzer au cours de cette ultime attaque. Les pertes britanniques sont dérisoires : 130 hommes seulement et un unique char « Sherman » ! Le lendemain de cet échec cuisant, Rommel quitte l’Afrique par avion, pour ne plus jamais y revenir. Il cède son commandement à von Arnim, le général von Vaerst étant pour sa part placé à la tête de la 5.Panzerarmee.

Désormais, les forces germano-italiennes vont subir les assauts des Alliés jusqu’à la défaite finale.

Pour plus de détails: lire mon article paru dans Batailles et Blindés n°70

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