Recension « La Luftwaffe face au Débarquement. Normandie 6 juin-31 août 1944 », Jean-Bernard Frappé (Heimdal, 2018)

Jean-Bernard Frappé, La Luftwaffe face au Débarquement. Normandie 6 juin-31 août 1944, Heimdal, 2018, 431 pages

Version revue et augmentée de celle de 1999.

Jean-Bernard Frappé est incontestablement un spécialiste de la question étudiée. Le travail est à l’évidence le fruit d’un travail considérable, basé sur un épluchage des archives et une confrontation avec des témoignages. L’iconographie porte la « touche » Heimdal : des photographies abondantes et de qualité, outre des profils en couleur. Ce livre fourmille d’une multitude d’informations.

L’auteur détaille avec précision les différents engagements aériens sur le front de l’Invasion. On y voit à plusieurs reprises son souci de la recherche de la vérité, une réflexion digne d’une enquête lorsqu’il s’agit d’établir la véracité sur les pertes ou sur tel ou tel engagement. On apprend beaucoup sur la bataille aérienne de Normandie, d’autant plus que le point de vue adopté est celui des Allemands. Les témoignages constituent à mes yeux le point fort du récit car ils sont fournissent un élément essentiel à la compréhension des événements.

Hélas, le titre est trompeur : plutôt que de la Luftwaffe, il est question en fait essentiellement de la chasse, accessoirement d’unités de reconnaissance ou de chasseurs-bombardiers. Des escadrilles de bombardiers, ou encore de l’engagement des Arado ou des transports Ju-52, il n’en est pas question. L’évocation des « rampants » de la Luftwaffe est anecdotique, celle de la Flak oubliée, ou presque, sans mentionner les unités radars et autres…

Le livre pêche aussi par le manque –pour ne pas dire l’absence- de réflexion stratégique, le bilan de l’engagement des escadrilles de la Luftwaffe… La litanie des duels aériens devient répétitive, un travers récurrent à nombre de récits concernant les forces aériennes. L’auteur a en effet pris le parti de raconter successivement l’engagement de chaque escadrille, donc des entrées par unité, alors que celles-ci sont engagées le plus souvent dans les mêmes secteurs. Il eût été plus intéressant et utile d’adopter une approche à la fois chronologique (en parallèle avec les opérations terrestres) et thématique (différents types de missions), le tout suivi d’un bilan.

En dépit de ces réserves, ne boudons pas notre plaisir de disposer d’un tel ouvrage: le livre, résultat d’un travail conséquent, mérite cependant l’achat car il fournit de précieuses informations et traite d’un sujet abordé de façon si précise nul par ailleurs.

Recension de « Heitai », Agustin Saiz (Heimdal, 2017)

Agustin Saiz, Heitai. Uniformes, équipements, matériel personnel du fantassin japonais 1931-1945, Heimdal, 2017, 464 pages 

Superbe ouvrage des éditions Heimdal sur un sujet fort original : le soldat japonais, c’est à dire « Heitai », comme le soldat britannique est « Tommy » ou l’Américain « GI ». Loin de n’être qu’une litanie d’équipement, l’auteur, dans l’introduction, replace le combattant nippon dans un contexte culturel. La présentation de l’armement et du matériel japonais est l’occasion de découvrir des informations fort parlantes sur le soldat de l’armée japonaise, les nombreuses photographies d’époque, des cartes postales, des magazines, des documents et de l’équipement, fort bien légendées, fournissent des indications non anodines pour comprendre les conditions matérielles du combat pour le Japonais. S’il s’agit de guerre, il est aussi question de religion, de propagande, du service médical, etc. L’auteur ne fait pas que décrire des objets, il les relie à une culture ainsi qu’à des aspects très pratiques. Outre les très nombreuses photographies de combattants japonais, la qualité et la diversité des équipements et uniformes présentés sont impressionnantes. On apprécie aussi le fait que la traduction de chaque mot est donnée en japonais en vis-à-vis (par exemple: Les casques- Tetsu-Bo ; Les ceinturons-Obigawa ). L’équipement fourni à un soldat est en effet lui aussi lié à la culture de son pays, à la façon dont sont gérées et considérées les forces armées. Hetai nous fournit des détails surprenants (sur des poupées ou encore le drapeau et l’écharpe des mille points »), toujours en lien avec la culture du Japon, qui sur le sabre, qui sur les sandales traditionnelles, qui sur le thé ou encore la bière… Hetai est un complément indispensable à la lecture d’une somme comme La Guerre du Pacifique de Nicolas Bernard ou encore de Les Marines dans l’enfer du Pacifique de Charles Trang (recensé ici). Un très beau livre dont le prix ne doit pas rebuter : il est épais et unique en son genre. Superbe.

 

 

Recension « La Saga du Sherman », Michel Estève (Heimdal, 2018)

    

Michel Estève, La Saga du Sherman, Heimdal, 2018, 240 pages

Un très bel ouvrage, qui est une mine d’informations,  recommandé aux amateurs. L’un des atouts de l’ouvrage est le fait que l’auteur soit à l’évidence un passionné, mais aussi un praticien des blindés, étant lui-même ancien tankiste, fin connaisseur du M4 Sherman. L’iconographie est riche, notamment en photographies (notamment le riche cahier photographie final, en sus des multiples photos présentées au fil des chapitres), mais aussi en raison des très nombreux profils, coupes et schémas réalisés par l’auteur en personne (très doué en la matière). On apprécie aussi les organigrammes (les fanas de la 2e DB seront comblés par le détail des noms des différents TD M10 et de Sherman de l’unité).

  

Le livre est très complet (y compris sur l’usage de Sherman après-guerre) et se lit aisément. Les aspects techniques (motorisation, poste de bord, munitions, etc) sont abordés avec beaucoup de précisions et des plus instructifs (on apprécie les schémas, profils et les coupes). L’auteur n’oublie pas les marquages des différentes nationalités (ce qui comblera les maquettistes). Les informations ne manquent pas non plus sur la genèse et la conception du Sherman.

  

L’autre point fort du texte est de nous présenter toute la gamme des M4 (y compris tous les modèles spécialisés et expérimentaux), au sens large du terme puisque l’étude inclut –fort justement- tous les engins dérivés du châssis, ce qui concerne donc les Tanks Destroyers, les M7 Priest, etc. A l’aide de nombreuses photographies et illustrations, l’auteur nous donne les clés pour comprendre et distinguer tous les modèles de Sherman (tourelle, châssis, chenilles, etc), en prenant souvent exemple sur des exemplaires encore visibles de nos jours.

Si l’engagement au combat  est évoqué, les écueils majeurs sont l’absence de récit chronologique sur l’engagement des Sherman au feu, avec effectifs, pertes, témoignages, retours d’expérience, etc, mais ce n’était pas le propos de l’auteur. On regrette l’absence de mention du bilan de leur première action de la guerre, à El Alamein. Certes, la question du D-Day et de la bataille de Normandie, ainsi que de la 2e DB sont abordés, mais c’est un peu court.

Un livre cependant très réussi et à posséder, qui se termine par une sympathique annexe intitulée «  »70 ans plus tard… ».

 

Doc Rommel à La Roche-Guyon

Tournage d’un documentaire sur Rommel avec la réalisatrice Sandra Rude à La Roche-Guyon, au QG du maréchal! Superbe expérience et accueil remarquable…

Champs de batailles: à préserver où à oublier?

 

Marathon, Waterloo, Gettysburg, Islandwana, Verdun… la liste des champs de bataille que le féru d’Histoire peut découvrir est longue. Pourquoi faut-il préserver ces lieux chargés de mémoire? Intéressons-nous à ce que nous a légué la Seconde Guerre mondiale…

 

 

Tourisme et mémoire

La Normandie

Les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale perpétuent le souvenir d’une époque tragique et sont le rappel des sacrifices consentis. Les cimetières militaires ici une place primordiale.

Exemple unique concernant une bataille la Seconde Guerre mondiale, la Basse-Normandie offre la possibilité d’un séjour prolongé entièrement consacré à la visite de sites d’une bataille (on retrouve cela, dans une moindre mesure, dans les Ardennes belges et luxembourgeoises). Le visiteur qui y arpente les impressionnants cimetières alliés peut mesurer le prix de la liberté et du retour à une société où priment les droits de l’Homme. Dans de nombreux pays, le touriste peut arpenter un champ de bataille situé sur le chemin de ses pérégrinations: qui à Monte-Cassino, qui à El Alamein, qui à Corregidor… mais bien souvent, rien -ou très peu (quelques stèles)- ne demeure pour témoigner du fracas des armes et des combats.

La préservation de ces champs de bataille suppose un intérêt du public, faute de quoi ils sombrent dans l’oubli, sont négligés et abandonnés. Il faut donc susciter l’attraction tout en ne s’égarant pas dans une surenchère commerciale dénaturant les vestiges demeurés en place. Les festivités, expositions temporaires ou spectacles offerts aux visiteurs (par exemple les commémorations du Débarquement) renouvellent leur intérêt. Au demeurant très internationalisé, le public évolue peu à peu: les nouvelles générations de visiteurs comptent de moins en moins de vétérans, de témoins ou de leurs proches. Perpétuer l’intérêt des nouvelles générations représente un défi essentiel (qui semble possible si on en juge par l’attrait des sites de la guerre de Sécession ou de la Première Guerre mondiale).

 

Préserver le patrimoine militaire

Bastogne

Le patrimoine militaire fait partie intégrante du legs de nos ancêtres et, à ce titre, doit être préservé. La France, riche d’un passé militaire dense, ne fait guère preuve de dynamisme. Négligée dans l’Hexagone à l’exception notable de quelques musées établis dans des bunkers remarquables, la préservation des sites du Mur de l’Atlantique est exceptionnelle en Norvège, en Belgique et dans les Iles anglo-normandes. Depuis des décennies, arpentant les plages normandes du Jour J, je n’ai pu que constater la dégradation (ou pire: la disparition) de nombreux vestiges: blockhaus détruits, murés ou défigurés en plateformes; rarissimes pièces d’artillerie ou engins de débarquement laissés à l’abandon et à la merci des éléments avant leur ferraillage… D’impressionnantes collections rassemblées dans des musées ont disparu, dispersées aux quatre vents (musées d’Avranches dans la Manche et d’Arlon en Belgique par exemple). Prenant comparaison avec la Basse-Normandie, on admirera à ce propos le nombre de blindés et de pièces d’artillerie allemands encore présents dans les Ardennes belges et luxembourgeoises, témoins des combats de 1944-45. On saluera cependant l’action de nombre de bénévoles d’associations qui, patiemment, ont remis en état des fortifications dignes d’intérêt (y compris sur la Ligne Maginot).

 

La multiplication des musées: signe de qualité?

El Alamein

Le touriste pourra découvrir des musées sur de nombreux champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, aussi bien à Anzio, à Saint-Marcel-Malestroit qu’à Toulon, ou encore à El Alamein (ici). Aucune autre région ne perpétue autant la mémoire du conflit et ne compte autant de musées que la Basse-Normandie. Depuis toujours, le meilleur y côtoie le pire. Au matériel (parfois des reproductions ou des pièces anachroniques) entassé pêle-mêle s’opposent de superbes collections remarquablement bien mises en valeur par des collectionneurs avertis (on ne peut que saluer l’ouverture du musée « Overlord » à Omaha Beach ou encore le « Normandy Victory Museum » de Catz, ici, ici et ici). L’un des exemples le plus réussi de muséographie reste à mes yeux le musée de Diekirch au Luxembourg: pourtant déjà ancienne, la mise en valeur des mannequins dans des scénettes imaginatives et animées est sans équivalent. Nombre de musées belges et bas-normands ont évolué dans un sens tout aussi positif. Sur les aéroportés alliés en Normandie, le touriste pourra désormais arpenter quatre musées très réussis succédant aux deux anciens musées nettement plus limités que j’ai connu dans ma jeunesse: ceux de Pegasus Bridge, de la batterie de Merville, de Sainte-Mère-Eglise (ici) et du « Dead Man’s Corner » (ici). Pourtant, les marchés du temple ne sont jamais éloignés.

 

Une préservation mise en difficulté par une (fausse) image douteuse

En France, le tourisme militaire souffre d’une image écornée issue d’une absurdité colportée par des individus à la réflexion pour le moins limitée: il ne serait que l’affaire de fanatiques, de nostalgiques, pour ne pas dire de personnes qui aiment la guerre, tout simplement. Corolaire direct en ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale: les amateurs de l’armée allemande, friands des musées offrant de belles pièces ou autres bunkers, sont invariablement suspectés d’être des extrémistes douteux (ces gens peu recommandables existent mais il n’y a pas de lien de cause à effet). Ces jugements à la va-vite, non fondés, ne sont qu’un leurre. Mais leur impact peut peser lourdement: pourquoi dépenser des sommes pour préserver tel vestige s’il s’agit avant tout de satisfaire des nostalgiques de la Wehrmacht ou des maniaques des armes? Certaines municipalités normandes n’ont su investir dans le maintien de collections dans leurs murs faute d’avoir compris l’importance du tourisme d’Histoire militaire et du patrimoine de leur commune.

Par antimilitarisme primaire et mal compris, certains individus ont tagués, souillés des lieux de mémoires (monuments, bunkers ou blindés) en faisant l’absurde contresens de les considérer comme une apologie de la guerre et de la violence alors que c’est exactement le contraire. Le remarquable musée de Quinéville s’est longtemps targué d’être le seul musée de la bataille de Normandie à ne pas posséder d’armes. Un concept pour le moins absurde qui découle d’une évaluation erronée de ce qu’attend le grand public et de ce que recouvre la notion de préservation d’un champ de bataille et du patrimoine militaire. Il en va pourtant de l’impérieuse nécessité de garder en mémoire les combats et les sacrifices consentis par nos aïeux qui ont permis aux générations suivantes de vivre dans un monde sauvé du péril fasciste.

 

 

 

Patton et son tank

Patton dans un tank: une scène qui ne sera visible que lors des grandes manoeuvres aux USA en 1940-42, mais jamais sur le front face à l’ennemi (Photo: Patton Museum, Fort Knox).

Ecrire l’histoire : de l’usage des témoignages.

Ecrire l’histoire : de l’usage des témoignages

 

Quelle valeur accorder au témoignage et comment l’utiliser dans la rédaction d’un ouvrage ? Chaque historien a son style. Mes lecteurs savent que j’accorde beaucoup d’importance à l’anecdote et au récit de témoins qui émaillent les pages de mes ouvrages. Question de personnalité mais aussi sans doute faut-il y voir un lien avec le fait que je sois professeur car c’est précisément ce genre d’attendus qu’ont mes élèves : sentir le vécu, « vivre » l’Histoire. J’écris également les ouvrages que j’aimerais lire. Examinons la question de l’utilisation des témoignages en basant notre propos sur des exemples concernant la bataille de Normandie et la guerre du désert.

 

Témoignages et témoignages

Il faut d’abord avoir à l’esprit qu’il existe plusieurs types de témoignages : écrits ou oraux, mémoires, carnets ou journaux personnels, lettres, interviews dans les médias. La question de la raison pour laquelle le témoignage a été donnée est primordiale : l’intéressé a-t-il conscience que ce qu’il écrit va être diffusé ? L’a t-il écrit à son usage personnel ? Dans le cas des lettres, a–t-il tenu compte de la censure ? La distance entre l’événement relaté et le moment où le témoignage s’effectue est également à prendre en compte : le témoin a t-il oublié des détails ? Sa mémoire est-elle par trop sélective ? Ment-il par omission ? Est-il influencé par d’autres témoignages dont il a pu prendre connaissance au fil des années ? Est-il influencé par la présence de certaines personnes qui l’écoute ou encore par la tournure et le choix des questions de l’interviewer ? Les erreurs factuelles sont également très nombreuses dans les récits et elles sont souvent facilement repérable par le spécialiste. L’historien, ou celui qui prétend faire œuvre d’histoire, se doit de tenir compte de tous ces éléments, comme il doit aussi voir à l’esprit la personnalité de la personne concernée : les options politiques et les croyances religieuses, la profession, le grade, l’âge, la situation familiale, etc, ne sont pas sans incidences sur la validité des informations données (constat qui vaut également pour l’historien qui lui-même produit d’une certaine éducation et de son vécu). Certains textes posent problème car ils sont absolument fictifs : c’est l’impression que m’a toujours donné le  Journal d’un soldat de l’Afrika-Korps  de Claus Silvester (Editions de la Pensée Moderne, 1962). Que dire également des dialogues inventés dans de nombreux ouvrages, à l’instar de ceux de Jean Mabire ?

 

Le tout témoignage

Les ouvrages sont parfois basé sur la seule idée de témoignage : ce peut donc être une autobiographie ou encore des mémoires. On peut également citer le cas de journaux personnels entièrement publiés. L’accumulation des extraits de témoignages rend parfois la lecture malaisée pour le profane : même si un petit prologue exposant le contexte est parfois ajouté en tête de chapitre, il faut bien connaître une bataille pour en apprécier au mieux le compte-rendu par les seuls témoins. Parmi ce type d’ouvrages, de lecture par ailleurs fort enrichissante, notons  Ils étaient à Omaha Beach  et  Ils étaient à Utah Beach  de Laurent Lefebvre (American D-Day Edition, 2004).  Villes normandes sous les bombes (juin 1944) , par Michel Boivin, Gérard Bourdin et Jean Quellien (Presses Universitaires de Caen et Mémorial, 1994) nous livre de son côté les témoignages, à partir notamment de journaux intimes, des bombardements vécus par les civils normands (un extrait du journal de mon grand-père illustre le cas de Pont-l’Evêque). Pour la guerre du désert, citons simplement Forgotten Voices. Desert Victory  par Julian Thompson (Ebury Press, 2011). Dans ces exemples, la place est laissée aux sentiments, à l’émotion, au ressenti, à la mémoire, plus qu’à l’Histoire. Certains ont cru faire de l’histoire en livrant des témoignages : mais en l’absence de questionnement et de prise de recul par rapport à la source, ce n’est pas le cas, ce qui ne retire en rien la qualité ou l’intérêt du travail (fait-on de l’Histoire en livrant brut un texte non retravaillé ?).

Moins rébarbatif –car il ne s’agit pas d’extraits entrecoupés- est le récit de toute une campagne ou de toute une guerre par un soldat qui l’a vécu et qui nous rapporte ses souvenirs. Certains sont publiés juste après les événements : citons, pour les amateurs des « raiders » du désert, Born of the Desert. With the SAS in North Africa  de Malcom James (Collins, 1945) ou encore  Patrouilles du désert  de Kennedy Shaw (Berger-Levrault, 1951), par ailleurs un des anciens cadres du LRDG. Vivants et bien écrits, ces ouvrages se lisent comme des romans. Mais on pourra leur reprocher leur trop grande proximité avec les événements relatés.

 

L’objectivité en question

L’objectivité du récit : presque une Arlésienne dans les livres historiques. Quand le lecteur tourne les pages  Fighting the Invasion, Fighting in Normandy et Fighting the Breakout  de David C. Isby (Greenhill Books, 2000, 2001 et 2004), il découvre les témoignages de hauts gradés allemands, parmi les plus importants ayant combattus en Normandie, récoltés par l’armée américaine peu après la guerre. Rommel face au Débarquement  de Friedrich Ruge (Presse de la Cité, 1960) est également le témoignage direct d’un des acteurs. Certes, ce dernier peut être soupçonné de trop de compassion envers son ancien chef, quant aux autres, n’auront-ils pas une forte propension à minimiser leurs erreurs ? Leur point de vue est cependant des plus importants. Leur vision des événements et les éléments qu’ils apportent peuvent s’avérer essentiels. Mais il faut souvent les recouper avec d’autres éléments. Toutefois, quand un historien apporte son concours avec une introduction, en annotant et en commentant, comme c’est le cas de Samuel W. Mitcham avec les souvenirs de Hans Eberbach dans  Panzers in Normandy  (Stackpole, 2009)

Pour plus d’authenticité, on préférera les publications de notes, journaux, carnets ou lettres non retravaillés par l’auteur en vue d’une publication comme le très intéressant Mon père, l’aide de camp du général Rommel  de Hans-Joachim Schraepler (Privat, 2007). Même intérêt pour les carnets de Frank Jopling, du LRDG, publié sous le titre Bearded Brigands  par Brendan O’Caroll (Pen & Sword Books Ltd, 2003). Plus long,  Für Rommels Panzer durch die Wüste  (Brienna Verlag, 2010), le journal d’Hellmuth Frey nous fournit d’emblée un texte sans ajouts ultérieurs. Ecrits dans le vif de l’action, ces textes souffrent de la limite de celui qui n’embrasse pas toute l’action mais donnent les véritables réflexions et impressions du témoin et ce qu’il l’a le plus marqué au moment des faits, et non 10, 20 ou 70 ans plus tard.

Pourtant, l’historien peut lui-même être un acteur du récit relaté. Ce qui n’empêche en rien la qualité du travail de recherche et de réflexion. Ainsi, je recommande vivement la lecture de Tobruk . The Birth of a Legend  de Frank Harrison (Cassel, 1996) et plus encore de Dance of War. The Story of the Battle of Egypt  (Leo Cooper, 1992) écrits tous deux par des anciens de la 8th Army. Ces deux récits pourront être complétés par les témoignages d’Australiens donnés dans Desert Boys  de Peter Rees Allen & Unwin, 2011), preuve que l’ouvrage de témoignages trouve facilement son intérêt quand il est associé à un livre plus général. Dans le camp adverse, l’excellent Rommel’s Intelligence in the Desert Campaign  d’Hans-Otto Behrendt, très vivant et documenté, permet de comprendre ce que pouvait savoir Rommel et s’appuie non seulement sur les souvenirs de ce responsable des renseignements mais aussi sur des documents d’archives.

 

Les récits gênants ou biaisés

Le témoignage peut également perdre de sa valeur quand l’historien qui le réceptionne ou l’utilise commet de erreurs, des contresens ou bien encore cherche à orienter le lecteur dans une certaine direction. Un célèbre auteur haut-normand agrémente ses nombreux ouvrages sur la bataille de Normandie de photographies et de témoignages inédits, ce qui en fait leur intérêt (outre parfois des opérations relativement peu traitées). Mais on déplorera qu’aucune distance ne semble mise avec les témoignages de soldats allemands, y compris de SS, un travers qui se retrouve également chez certains auteurs de maisons d’éditions connues. La fiabilité du témoin peut être sujette à caution quand il défend une thèse ou qu’il cherche sciemment à passer sous silence des événements bien compromettants. Certains ouvrages trahissent ainsi une sympathie non feinte de l’auteur pour des individus a priori peu sympathiques. Chez certains auteurs, les témoignages de crimes de guerre sont prétexte à placer toutes les armées au même niveau (on retrouve la même dérive actuellement à propos des conflits au Moyen-Orient). Paul Carell, ou plutôt Paul Karl Schmidt, ancien SS du service de propagande, multiplie les contre-vérités, les approximations et une présentation par trop dithyrambique des forces armées du Reich, sans pour autant que les témoignages qu’il fournisse ne soient à rejeter d’un bloc. Même déviance, à mes yeux, quand des auteurs s’essayent à réhabiliter telle ou telle armée en usant de témoignages uniquement positifs ou travestis en laissant croire que l’origine des stéréotypes dont souffre cette armée ne seraient que pure fiction.

La distance que l’historien doit mettre avec les événements est certes absolument essentielle pour la Seconde Guerre mondiale, mais à lire certains ouvrages faisant la part belle aux récits de combats n’hésitant pas à mettre en avant la bravoure et la gloire de soldats qui ont pourtant servi des régimes honnis, on finit par oublier que la Wehrmacht est l’armée d’Hitler, que la Waffen SS et que l’armée italienne fut celle du fascisme. Le soldat cité devient un héros, un brave, sans considération morale ou éthique quelconque. On finit par n’avoir des ouvrages écrits par des individus qui ne s’intéressent en fait pas à l’Histoire mais seulement à la chose militaire, voire à des considérations de simple mécanique. Certains osent relever des témoignages de crimes ou de considérations racistes chez des soldats alliés en les posant accessoirement et fallacieusement au même niveau que les pires idéologies du siècle, pour mieux relativiser les crimes des forces de l’Axe… Le témoignage, questionné et analysé par l’historien, prend ici toute son importance. Il n’a pas la même valeur selon la qualité de celui qui le donne et qui le rapporte (certains auteurs osent ainsi se vanter d’avoir des amis SS…).

 

Aspect vivant du récit ou compte-rendu purement événementiel

L’intérêt de If Chaos Reigns de Flint Whitlock (Casemate Publishers, 2011), sur les opérations aéroportées du 6 juin, de « The German in Normandy » de Richard Hargreaves (Stackpole, 2008) ou encore d’ Omaha Beach  de Christophe Prime (Tallandier, 2011) ou encore mes propres ouvrages  Invasion ! Le Débarquement véu par les Allemands  (Tallandier, 2014) et  Les opérations aéroportées du Débarquement  (Ouest France, 2014), ou encore Rommel (Perrin, 2018), est que ces textes sont basés sur de nombreux témoignages, ce qui les rend humains, tout en restant des livres d’histoire.

TERMINOLOGIE ET SECONDE GUERRE MONDIALE

TERMINOLOGIE ET SECONDE GUERRE MONDIALE

Que recouvre le nom ou l’expression retenu pour caractériser ou tel combat ou événement de la Seconde Guerre mondiale? Cela est-il fonction du contexte, du pays, du point de vue adopté? Examinons 3 exemples: le 6 juin 1944, le front de l’Est et la guerre du Pacifique.

 

Quel mot ou expression pour désigner le 6 juin 1944?

L’opération « Overlord » est une des campagnes les plus célèbres du conflit. En France, le Débarquement (avec un « D » majuscule) c’est aussi le Jour J. C’est surtout le début de la Libération (on oublie tout de même que la Corse a été libérée en septembre 1943). La Libération est associée -à juste titre- à un cortège de réjouissances après la sombre nuit de l’Occupation. Pour nombre de Français, encore aujourd’hui, les Alliés, et plus particulièrement les Américains (on finit, dans l’imagerie populaire, par passer sous silence l’immense contribution des Anglo-Canadiens), sont venus les libérer du nazisme et de l’occupation allemande. C’est aussi le retour de la démocratie et des libertés fondamentales qui lui sont rattachées (a contrario du régime de Vichy). D’ailleurs, de façon incroyable, pour beaucoup de Français, la guerre se termine avec la libération de Paris…

Pour les Américains et les Britanniques, on parle certes du D-Day, c’est à dire le Jour J, sans avoir besoin de préciser lequel: le D-Day c’est celui du 6 juin 1944. Mais, pour les stratèges alliés de 1944 et leurs généraux, l’assaut à travers la Manche c’est aussi « the invasion », l’invasion du continent européen sous la botte nazie, l’invasion de la « forteresse Europe ». La victoire sur l’Allemagne nazie suppose de reprendre pied sur le continent, en France car c’est la route qui mène au coeur du Reich. Plus que libérer les peuples opprimés par une barbarie sans nom, il s’agit avant tout de vaincre, ce qui suppose d' »envahir » le territoire occupé par l’armée adverse pour la réduire à néant: l’objectif est bien de détruire la Wehrmacht puis la capacité de l’Allemagne à poursuivre la guerre.

Les Allemands emploient la même expression: « Die Invasion ». Le débarquement allié ne peut bien sûr en aucun cas être assimilé à une libération (particulièrement à l’époque) même si in fine la défaite du III. Reich a aussi « libéré » le peuple allemand d’une dictature que beaucoup avaient docilement acceptée et suivie. Le terme est donc explicite: l’ennemi prend pied sur un territoire -l’Europe continentale (au moins sa partie ouest)- faisant partie du glacis protecteur du Reich: on se bat en Normandie pour la victoire, on s’y bat pour protéger le Vaterland de l’invasion.

 

La guerre germano-soviétique

Ce terme (ou encore la guerre soviéto-allemande) me paraît très approprié pour caractériser l’immense confrontation qui a mis aux prises deux adversaires formidables en Europe de l’Est de 1941 à 1945, confrontation qui, à bien des égards, a décidé du sort de la guerre. Il est justement intéressant de se pencher sur la terminologie souvent acceptée à son endroit. On parle souvent du « Front de l’Est ». C’est la vision originelle des Allemands et de leurs alliés puisque, géographiquement, le territoire de l’Union soviétique se trouve à l’est de l’Europe centrale dominée par le Reich. Ce faisant, ainsi qu’en témoigne l’immense historiographie qui a eu cours pendant des décennies, on adopte le point de vu, forcément quelque peu biaisé, du camp allemand. On emploie également l’expression « front russe », qui procède de la même démarche, mais qui fait fi d’une réalité: la Russie est alors soviétique et se rattache à un ensemble plus vaste, l’URSS. C’est une manière de ne pas vouloir déceler les caractéristiques d’un peuple qu’on assimile aux seuls Russes (la même distorsion existe avec l’Angleterre/le Royaume-Uni/la Grande Bretagne).

Que disent les Soviétiques et les Russes à leur suite? Pour eux, cette guerre est la « Grande Guerre Patriotique » (la « Guerre Patriotique » est la confrontation victorieuse face aux armées napoléoniennes). Il s’agit donc d’une lutte pour la patrie, pour sa sauvegarde, ce qui n’est pas faux si on songe aux projets meurtriers des nazis à l’égard des peuples slaves. De façon significative, on ne parle pas de lutte pour le communisme ou pour le système soviétique, n’en déplaise sans doute à ceux qui voudraient faire leur l’affirmation nazie selon laquelle la Wehrmacht a constitué un rempart face aux « hordes bolcheviques ».

Pour les Finlandais, qui se disent par un tour de passe-passe de vocabulaire co-belligérants des Allemands et non leurs alliés, c’est la guerre de continuation (après la défaite de l’hiver 1940). On objectera que parler de guerre germano-soviétique c’est oublier un peu rapidement les contingents alliés des Allemands, parfois très nombreux: Roumains, Hongrois, Finlandais, Italiens, Slovaques, Espagnols sans parler des quelques milliers de volontaires de la « Croisade contre le Bolchevisme ». C’est ignorer que l’opération « Barbarossa » a été lancée à l’instigation de l’Allemagne et que c’est elle qui, de bout en bout, fournit l’essentiel des effectifs et définit l’essentiel de la stratégie.

 

Des mots chargés de sens pour caractériser la guerre germano-soviétique

L’immense confrontation que fut la guerre à l’Est est globalement vu -encore de nos jours en dépit de travaux qui sortent du lot (cf la très réussie « Guerre Germano-Soviétique » de Nicolas Bernard) selon le prisme allemand, d’abord car les ouvrages furent d’abord essentiellement écrits d’après les souvenirs, témoignages et archives allemandes mais aussi car le contexte était alors à la Guerre Froide. Si toute cette littérature qui perdure encore de nos jours n’est pas à rejeter, il est tout de même caractéristique de constater qu’un parti pris semble parfois d’emblée adopté par l’auteur. Il est question du « drame du front de l’Est ». Mais de quoi s’agit-il? Des exactions des Einsatzgruppen à l’encontre des Juifs? Des misères du peuple soviétique face aux atrocités allemandes? Non, le « drame » c’est la défaite (glorieuse pourrait-on dire à en lire certains) de la Wehrmacht et la « retraite de Russie ». Car il s’agit bien de cela: la retraite menée avec brio face à un ennemi très supérieur en nombre. Trop peu d’ouvrages parlent de « reconquête » du territoire soviétique ou encore de la « victoire de l’armée rouge ». Il est au contraire plus fréquent de mentionner la défaite de l’armée allemande, de l’invasion de l’Allemagne, voire d’un crépuscule des dieux wagnérien… D’ailleurs, on ne rate jamais l’occasion d’accorder un chapitre entier aux viols commis par l’Armée rouge et à ses autres exactions, certes réelles, en Allemagne alors que, bien souvent, une étude de « Barbarossa » en 1941 suivra les groupes d’armées allemands les uns après les autres sans forcément s’appesantir longuement sur le cortège d’horreur qui accompagne la conquête nazie.

 

La guerre du Pacifique?

La guerre qui oppose l’empire du Japon aux Alliés de 1941 à 1945 est passée à la postérité sous le vocable de « guerre du Pacifique ». De fait, le front décisif est bien celui du Pacifique (il y en a deux en fait) mettant aux prises essentiellement les Américains et les Japonais. De Pearl Harbor à Hiroshima en passant par Midway, Guadalcanal, Tarawa et autres Okinawa, tout semble en effet se focaliser sur la confrontation entre ces deux puissances. Cette vision est très américano-centrée. Mais elle a le mérite de mettre l’accent sur le théâtre des opérations décisif de la guerre dans cette partie du monde: c’est dans le Pacifique que se décide la guerre menée contre le Japon.

Pourtant, la Chine est envahie dès 1937 (1931 pour la Mandchourie) et l’armée japonaise y entretiendra l’essentiel de ses forces terrestres jusqu’en 1945 (cette guerre est appelée la guerre sino-japonaise). Deux autres confrontations majeures ont lieu sur le continent: en Malaisie et surtout en Birmanie face aux Britanniques (et aux Chinois) de 1942 à 1945 ainsi qu’en Mandchourie, envahie par les Soviétiques en août 1945. Il serait donc plus juste de parler de la « guerre d’Asie-Pacifique », et ce d’autant plus que l’immense majorité des tués seront des Asiatiques (des Chinois en premier lieu) et que les forces engagées y seront conséquentes (y compris pour l’USAAF et ses bases de B-29 en Chine).

Les Japonais parlent quand à eux de « la guerre de la Grande Asie orientale », ce qui traduit à la fois l’importance accordée aux opérations sur le continent asiatique mais aussi la vision impérialiste du Japon d’alors qui entendait bâtir en Asie et dans le Pacifique une sphère de coprospérité à l’avantage du Japon. Celle-ci concerne d’ailleurs avant tout des territoires asiatiques puisque le raz-de-marée dans le Pacifique vise tout d’abord à s’assurer d’un glacis protecteur qui serait à même de décourager les Etats-Unis. Par ailleurs, la guerre est menée à l’initiative d’une puissance asiatique d’Extrême-Orient, le Japon. Il a été un temps question de « la guerre de 15 ans » (de 1931 à 1945), ce qui semble la détacher de la Seconde Guerre mondiale sur le plan temporel tout en s’écartant de tout référent géographique.

 

Conclusion: Ces quelques exemples nous montrent que la terminologie retenue, loin d’être anodine, reflète la perception différente du même événement de la Seconde Guerre mondiale selon le pays concerné. On aurait pu multiplier les exemples. Cela ne relativise en aucune manière l’Histoire qui n’est en aucune manière que points de vue. Cela nous rappelle au contraire combien l’objectivité, ou en tout cas le fait de tendre vers elle, constitue un élément essentiel du travail de l’historien.

A L’OMBRE DES GEANTS

A L’OMBRE DES GEANTS

 

Rommel, Patton, Montgomery, Eisenhower : des généraux passés à la postérité, connus du grand public et définitivement rattachés à la Seconde Guerre mondiale dans la mémoire collective. On connaît le fameux texte de Brecht « Questions d’un ouvrier qui lit » dans lequel le dramaturge allemand écrit notamment : « Le jeune Alexandre conquit les Indes. Tout seul ? César vainquit les Gaulois. N’avait-il pas à ses côtés au moins un cuisinier ? » De fait, les hauts faits de bien des grands hommes doivent beaucoup à nombre d’individus dont l’Histoire n’a pas retenu le nom. Pis, on attribue parfois un mérite à celui qui n’en est pas à l’origine. Intéressons-nous ici aux collaborateurs oubliés de quelques-uns des généraux les plus célèbres.

 

Rommel, Patton, Montgomery: la gloire est à eux

Frederick Morgan

Les adjoints proches d’Eisenhower sont peu connus. Certes, Harry Butcher a laissé ses mémoires tandis que Kay Summersby, cette jeune britannique qui n’était initialement que son chauffeur, a rédigé deux ouvrages sur sa vie et ses relations avec Ike. Pourtant, si certains personnages émergent parfois du souvenir, tel le Group-Captain Stagg, le météorologue dont les prévisions ont poussé le commandant suprême à reporter le Débarquement de 24 heures, on ignore le nom de la plupart des responsables du SHAEF (le haut-commandement des forces alliées). Si Bedell Smith, l’irascible et terrible chef d’état-major, est connu, son rôle réel dans les prises de décision reste méconnu. On oublie aussi très souvent que Frederick Morgan, qui a fourni la première ébauche de plans de l’Invasion dans le cadre du COSSAC (chef d’état-major du commandant suprême) en 1943, est ensuite passé au SHAEF où il a continué à servir la cause alliée.

Après l’exploitation de la percée d’Avranches, l’exploit de Patton est incontestablement sa brillante contre-attaque menée dans les Ardennes. Le Californien a démontré qu’il n’était pas seulement un bon tacticien mais qu’il était également supérieur pour organiser, mettre en mouvement des troupes et pour les encourager. Il a montré qu’il est capable d’anticiper et de réagir. Il serait pourtant abusif de lui attribuer tous les mérites du virage à 90° de la 3rd Army : le colonel Maddox et les officiers de plan changent une ligne de front ; le colonel Perry organise le transport des unités à bord des transports de troupes; la colonel Muller réorganise la logistique, ce qui suppose la mise en place de nouveaux dépôts de munitions et d’essence ; le colonel Hammond met en place un nouveau réseau de transmission ; le colonel Coates transfère et installe de nombreux hôpitaux d’évacuation. Tous ces officiers, de même qu’Oscar Koch, le chef des renseignements de Patton, grâce auquel il avait prévu à l’avance l’éventualité d’une contre-attaque allemande dans les Ardennes, et Robert Allen, adjoint G-2, demeurent inconnus du grand public.

Ludwig Crüwell

Un autre général a, comme Patton, finit par incarner son armée : Erwin Rommel, le chef de l’Afrika-Korps. De fait, on attribue les succès du DAK et de la Panzerarmee Afrika au seul « Renard du Désert » en oubliant un peu rapidement les chefs d’état-major (Gause, Westphal, Bayerlein) et même de divisions (comme Bismarck). Pis, qui du grand public sait que Rommel, très vite devenu chef de la Panzergruppe puis de la Panzerarmee Afrika, aura des successeurs brillants à la tête du prestigieux Afrika-Korps. Citons seulement les deux premiers, Crüwell et Nehring, qui ne se montreront pas inférieurs en jugement, bien au contraire. L’ouvrage de Samuel Mitcham intitulé Rommel ‘s Desert Commanders (2007) permet de rétablir un peu les choses.

Il en va tout autant sur le front de Normandie où toutes les responsabilités semblent lui appartenir alors qu’il faut tenir compte des chefs d’armées (Schweppenburg, Dollmann et Hausser), mais aussi de corps sans oublier que Rommel a un supérieur direct en la personne du Feldmarschall Gerd von Rundstedt. Au sein de son état-major, Hans Speidel, connu pour son implication dans l’attentat du 20 juillet ainsi que pour son ouvrage Invasion 44 (1964), et Friedrich Ruge, auteur du célèbre Rommel face au Débarquement (1960), sortent du lot. Pourtant, le Heeresgruppe B fonctionne grâce à plusieurs responsables dont les noms restent inconnus pour la plupart et leurs actions restent méconnues. Au Heeresgruppe B, qui connaît l’Oberst Tempelhof (Ia , opérations) ou l’Oberst Staubwasser (Ic, chef des renseignements ) ? Au Panzergruppe West, le Major Burgsthaler (Ia) et l’Oberstleutnant von Zastrow (Ic) ? A la 7. Armee, mis à part peut-être le Generalmajor Pemsel (grâce au Jour le Plus Long), qui peut parler du rôle de l’Oberst Helmdach (Ia) ou de l’ Oberstleutnant Vorwerk (Ic) ? Le lecteur pourra cependant lire certains ouvrages comme Panzer in Normandy (2009) de Samuel Mitcham qui reprend les écrits de Hans Eberbach, le commandant de la 5. Panzerarmee.

Bernard Montgomery, qui ne mérite certes pas autant le titre de grand général que Patton ou Rommel, est passé à la postérité pour sa victoire remportée à El Alamein. Quelle fut sa part dans le succès ? Monty, il faut le reconnaître, a souvent su s’entourer des subordonnés compétents pour les responsabilités qui leur incombaient, sans que cela constitue une règle absolue. De Guingand, qui fut le brillant chef d’état-major de Monty, mérite ainsi de rester dans la mémoire collective de la guerre. Montgomery n’a pas seulement attiré vers lui toute la renommée, l’Histoire a fini par oublier qu’il y avait une 8th Army avant celle de Monty, en remontant jusqu’à l’époque de la Western Desert Force en 1940.

Si la gloire reste attachée aux principaux généraux dans la mémoire collective, le blâme retombe-t-il a contrario de façon injuste sur les grands hommes ? En Histoire, on a parfois tendance à attribuer un échec patent à l’incompétence d’un subordonné. Dans ce cas précis, l’homme de l’ombre sort à la lumière. Si certains historiographes ont voulu minimiser des échecs notoires, comme Caen ou Arnhem dans le cas précis de Montgomery, la rigidité de l’armée britannique en matière de doctrine du commandement implique que le général en chef assume a pleine responsabilité des décisions prises et, donc, des échecs (puisque les subordonnés n’ont pas le droit de faire preuve d’initiative). La règle ne vaut pas toujours. Ainsi, Miles Dempsey, qui a voulu cette opération, a-t-il sa part de responsabilité dans l’échec de Goodwood, lancée au-delà de Caen le 18 juillet 1944, ce que montre bien John Buckley dans son Monty’s Men (2013) de même que Stephen Hart dans Colossal Cracks (2007), deux ouvrages majeurs sur les opérations menées par le 21st Army Group.

Eichelberger

On constate qu’en France, si on franchit les mers et les continents, la guerre en Asie-Pacifique du côté américain se résume au mieux à deux noms : Chester Nimitz et Douglas McArthur. On reste donc au niveau des commandants de théâtres des opérations ! Qui connaît les chefs d’armées comme Slim, Holland-Smith, Eichelberger, Buckner ou encore Krueger, sans parler de leurs différents subordonnés au sein de leurs états-majors ?

 

L’oubli des généraux qui ne sont pas « du terrain »

Les acteurs de l’ombre, ce sont aussi les généraux occupants les plus hauts postes de la hiérarchie et qui, de par leur position, ont été amenés à prendre des décisions fatidiques pour l’issue du conflit. Il ne suffira pas à George Marshall de devenir Secrétaire d’Etat et de donner son nom au fameux programme de redressement de l’économie européenne initié en 1947 pour imprimer dans la mémoire du plus grand nombre le souvenir sa qualité de chef d’état-major de l’US Army pendant la Seconde Guerre mondiale. Somerwell (le responsable de la logistique de l’US Army), ou encore McNair, le commandant des Army Ground Forces, et qui a donc présidé à la mise sur pied de l’US Army, méritent mieux qu’une mention comme victime collatérale du carpet bombing de lors de l’opération Cobra le 25 juillet 1944.

Sir Alan Brooke

En dehors des passionnés, qui connaît le rôle –et même l’existence- d’Albert Kesselring et autres Ettore Bastico, pourtant supérieurs hiérarchiques du « Renard du Désert » qui se couvre de gloire en Afrique du Nord ? Du maréchal Alan Brooke, chef d’état-major impérial britannique, sans même parler de ses prédécesseurs, à l’instar de Sir John Dill, qui a par ailleurs tenu un rôle clé au sein des chefs d’états-majors combinés anglo-américains.

La victoire remportée par Montgomery à El Alamein puis l’incroyable poursuite qui s’ensuivit jusqu’à Tripoli et au-delà doit beaucoup à l’action du Middle East Command dirigé par un Harold Alexander secondé par des subordonnés de talent à l’instar de McCreery, son chef d’état-major. On pourra peut-être regretter la part trop belle accordée à Alexander par certains de ses biographes (cf Adrian Stewart dans son The Campaigns of Alexander of Tunis. 1940-1945 (2008)).

Les grands oubliés sont aussi souvent ceux du renseignement ou de la logistique. Il est pourtant possible de connaître les officiers responsables de ces services si essentiels dans certains ouvrages. Pour ce qui est de la guerre du désert, citons par exemple Für Rommels Panzer durch die Wüste (2010) par Hellmuth Frey (responsable de la logistique de la 15. Panzer) ou encore  Rommel’s Intelligence in the Desert Campaign (1980) de Hans-Otto Behrendt, qui était un des officiers de renseignement de Rommel. Le rôle de la composante aérienne et de ses officiers est souvent tout aussi négligé. C’est chose rectifiée pour la 3rd Army de Patton grâce au très bon Patton’s Air Force (2002) de David Spires.

 

Une possible inversion de la tendance ?

Des ouvrages récents nous permettent de découvrir des personnalités qui ont servi dans l’entourage des grands généraux : outre ceux déjà évoqués, citons Mon père, l’aide camp du général Rommel (Privat, 2007) de Hans-Albrecht Schraepler. L’excellent Corps Commanders of the Bulge (2007) d’Harold Winton a le double mérite de présenter la bataille des Ardennes du point de vue américain mais aussi d’insister sur le rôle effectif des chefs de corps, ce qui ne remet pas pour autant en cause l’importance de Patton. Le tout récent The Men Behind Monty de Richard Mead (2015) est remarquable à cet égard car son propos est précisément de révéler aux lecteurs les noms et les actions des principaux membres des états-majors de Montgomery. Outre De Guingand, le brillant chef d’état-major, le rôle d’individus comme Brian Robertson, Fred Kish, Sydney Kirkam, Bill Williams ou encore Charles Richardson, sans parler des nombreux aides de camp, est remarquablement expliqué. A l’inverse, Wavell in the Middle East, 1939-1941. A Study in Generalship (1993) de Harold Raugh permet par exemple de rétablir les faits sur différentes décisions prises, notamment lors des préparatifs de Compass (décembre 1940) et d’accorder plus honnêtement les mérites qui reviennent à Wavell par rapport à O’Connor.

Je ne pense pourtant pas que l’on puisse assister à un renversement de la tendance. Les raisons qui sont à l’origine de cette mémoire collective sélective semblent constituer des impondérables. Une biographie remarquée de Joukov comme celle de Jean Lopez ne suffira pas à diffuser largement et durablement l’intérêt pour les généraux soviétiques. La principale explication est aussi éditoriale : ce serait un suicide pour une maison d’édition que de publier une suite de biographies de personnages connus d’un cercle trop restreint, même si des ouvrages sur William Slim, Albert Kesselring ou Claude Auchinleck seraient les bienvenus. Quant aux officiers d’état-major, il n’est nul besoin d’y songer. Celui qui dirige attire naturellement l’intérêt. La pérennité du souvenir d’un général victorieux est aussi liée au pays. Sera-t-on surpris du peu de place accordée à de Gaulle en tant que chef de guerre en mai-juin 1940 dans des livres publiés hors de France ? Dans notre pays, peut-on imaginer des biographies de généraux britanniques autres que Montgomery ?

Ces illustres généraux ont accaparé la gloire des victoires remportées par leurs armées. Constat moins injuste qu’il n’y paraît. Brecht oublie que les soldats ont besoin de guides, de leaders pour les inspirer et donner l’impulsion. En définitive, le choix final et les ordres décisifs et nombre de paramètres essentiels dépendent pour beaucoup de la personnalité et des qualités, ainsi que des défauts, du chef. Les grands hommes ont leur place dans l’Histoire et celle-ci leur rend justice. Nier l’importance des grands hommes est faire montre de contresens. Pour autant, il serait souhaitable que les noms d’une partie des hommes qui les ont assistés, souvent de façon décisive, de leurs compétences ou de leurs conseils, sortent des méandres de l’Histoire et ne soient pas connus que par un cercle limité d’initiés.

 

 

 

 

 

 

14/18 en 39/45: influence et permanence de la Grande Guerre sur la Seconde Guerre mondiale

14/18 en 39/45: influence et permanence de la Grande Guerre sur la Seconde Guerre mondiale

 

Les deux guerres mondiales ne sont pas seulement distantes d’à peine une vingtaine d’années dans le temps, elles sont indissolublement liées par des liens de causalité. Bien plus, sur le plan militaire, ces liens étroits se traduisent par des similitudes aussi bien sur le plan humain que matériel, voire doctrinal. Quelle fut donc l’influence du premier conflit mondial sur le second ? Loin d’être exhaustive, cette courte étude se veut un début de réflexion sur ce vaste sujet.

 

Les hommes : combattants des deux guerres et sujets des empires coloniaux

Soldats de la Wehrmacht capturés en Normandie. Beaucoup de quadragénaires et de quinquagénaires ont déjà combattu au cours de la Première Guerre mondiale, et pas uniquement parmi les cadres…

Une génération à peine sépare les deux conflits mondiaux. Nombre de combattants ont donc dû vivre les deux terribles épreuves. Pour ceux qui étaient encore des jeunes gens dans les tranchées en 14/18, la Seconde Guerre mondiale les surprend à un âge mûr, fin de la trentaine pour les plus jeunes, ou quadragénaires : un âge qui ne les dispense pas du service actif, au besoin (mais non de façon systématique) au sein d’unités de l’arrière. Toutefois, la violence qui s’est déchaînée au cours de la Première Guerre mondiale a bouleversé à jamais la psychologie de ceux qui l’ont vécue. Si l’expérience du conflit précédent pourra certes être de quelque utilité (le soldat n’est plus un « bleu »), la guerre s’est modernisée et les plus âgés ne sont pas forcément les mieux équipés et, surtout, ils sont souvent mobilisés –en Allemagne comme en Union Soviétique- par nécessité lorsque les pertes immenses consenties depuis l’entrée en guerre conduisent les gouvernements à « racler les fonds de tiroir ». L’expérience de la débâcle de 1940 a d’ailleurs un goût amer pour les anciens poilus de 1914 : à quoi bon les souffrances endurées sur la Somme et à Verdun ? La France ne sait-elle plus se battre ?

Bien plus, les généraux de la Seconde Guerre mondiale sont d’anciens combattants de la Grande Guerre pour beaucoup d’entre eux et en particulier pour ceux qui occupent les postes les plus élevés de la hiérarchie. Leur personnalité est déjà apparente en 14/18 et, souvent, leur façon de mener les combats prend racine dans leurs pratiques de la Grande Guerre. Ainsi, Patton, cavalier dans l’âme et premier commandant d’une formation de blindés américains au front en 1918 est-il devenu l’un des meilleurs généraux spécialistes de blindés du conflit. Le Rommel s’infiltrant au sein du dispositif français en mai 1940 ne rappelle-t-il pas le jeune officier subalterne vainqueur des Italiens au mont Matajur? Les hommes politiques de la Seconde Guerre mondiale sont parfois directement liés à la guerre précédente. Songeons ainsi au maréchal Pétain, considéré un temps comme le « sauveur de la France » et un espoir alors que la France demande l’armistice. Pétain est alors un mythe, celui du « vainqueur de Verdun ».

Australiens pendant la Grande Guerre: leurs fils combattront pour l’Angleterre vingt ans plus tard

Autre point commun sur le plan humain, on fait une nouvelle fois appel aux ressources de l’empire, notamment à ce que le général Mangin appelait « la force noire » avant 1914. Quant à l’armée britannique, en 1914 comme en 1939, elle demeure composite (par nécessité pour aligner des effectifs suffisants), reflet de son immense empire. Canadiens, Australiens, Néo-Zélandais et Indiens sont à chaque fois mis à contribution (volontairement pour les soldats des Dominions), et ce de façon décisive sur tous les fronts. A ce propos, comment ne pas faire le lien entre l’armée des généraux Murray et Allenby (en Egypte et en Syrie-Palestine) en 1917/18 et la Western Desert Force et la 8th Army en 1940/43? En revanche, l’idéologie raciste qui prévaut dans l’Allemagne nazie et l’absence de colonies font que l’Allemagne n’engagera pas cette fois-ci d’unités composées de Noirs comme en 1914-18.

 

Permanences au sein des unités : régiments, chevaux, voies ferrées…

Véhicule allemand hippomobile en URSS pendant la Seconde Guerre mondiale

Ces hommes vont retrouver des unités dont les faits d’armes les lient directement à la Grande Guerre. Chez tous les belligérants, nombre d’unités arborent avec fierté qui un insigne, qui un drapeau de régiment orné de noms de batailles, qui un numéro faisant référence au conflit précédent. Les unités australiennes et néo-zélandaises ont toutes une numérotation commençant par « 2 », par référence et comme signe de continuité avec l’unité similaire levée en 14/18. Ainsi, la 2nd New-Zealand Division de Bernard Freyberg n’est pas la 2ème division d’infanterie de la Nouvelle-Zélande mais son unique division d’active portant le numéro 2 puisque la première fut celle qui combattit 20 ans auparavant. De façon similaire, chaque bataillon australien est numéroté de façon identique: 2/13, 2/20…

L’organisation des armées et des nombreuses unités n’a en outre pas forcément fondamentalement évolué depuis le conflit précédent. Ainsi, le cheval y tient encore une place majeure. La plupart des armées restent non motorisées pour une large part et l’artillerie hippomobile restera majoritaire dans l’armée allemande jusqu’à la fin de la guerre. Les chevaux se retrouvent aussi au sein des formations de cavalerie qui existent dans les armées des principaux belligérants. La désillusion née de l’utilisation de la cavalerie en 14/18 (si on excepte quelques chevauchées mémorables notamment en Palestine et en Syrie en 1918), n’a donc pas sonné le glas de cette arme jadis jugée noble. L’utilisation qu’en feront les Soviétiques démontre le potentiel encore réel de la cavalerie. Comme en 14/18, monter à cheval est plus un moyen de locomotion rapide avant de combattre à pied qu’une monture pour mener la charge.

Corolaire direct de l’importance encore accordée au cheval et à l’absence de motorisation générale, la voie ferrée tient un rôle de premier plan absolument crucial pendant la Seconde Guerre mondiale, y compris pour les armées les plus motorisées que sont les armées américaine et britannique. L’armée allemande, en particulier, réussira le tour de force à transférer sans difficultés majeures des divisions du front de l’Est au front de l’Ouest et vice-versa. Sa logistique sera avant tout l’affaire de convois ferroviaires sauf impossibilité presque totale (Afrique du Nord, Grand Nord vers Mourmansk). Bien que motorisées, les armées américaine et britannique doivent absolument remettre en état le réseau ferré français et renouveler le stock de matériel roulant pour assurer l’approvisionnement jusqu’aux frontières du Reich. De la même manière, l’aide apportée par les Américains aux Soviétiques dans le cadre du Prêt-Bail inclut de nombreuses locomotives et des wagons en quantité.

 

Des armes qui traversent les deux conflits

S’il est bien un domaine dans lequel on décèle permanences et continuités entre les deux guerres, c’est bien celui des armes. Nombre d’entre-elles sont utilisées aussi bien en 14/18 qu’en 39/45. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène: budgets alloués à la défense resserrés dans les années 20 et existence de stocks et surplus, existence d’armes toujours efficaces et suffisantes pour les besoins tactiques, nécessité de faire flèche de tout bois pour équiper l’ensemble des unités faute de disposer d’une production de guerre suffisante. Dans le domaine des armes individuelles, citons le pistolet Lüger, les revolvers modèle 92 français et Webley, le mousqueton Berthier, les fusils Gewehr 98, Lebel, M1903 Springfield, Arisaka… Plusieurs mitrailleuses reprennent du service: Lewis (qu’on retrouve notamment sur les premiers camions du Long Range Desert Group), MG 08/15 (pour les unités allemandes de second ordre, ou pour renforcer la puissance de feu, notamment sur le Mur de l’Atlantique), voire fusils-mitrailleurs Chauchat… Ces armes sont rarement attribuées aux formations d’active de première ligne mais restent suffisantes pour des tâches secondaires sur les arrières, les lignes de communications ou pour des missions de surveillance diverses.

Si, bien entendu, les avions et les tanks sont de 14/18 sont remisés (il y a certes bien eu de FT-17 affectés notamment à la protection des aérodromes français en mai-juin 1940), de même que les crapouillots et autres Minenwerfer qui sont les ancêtres des mortiers plus modernes, nombre d’armes lourdes abondamment utilisées au cours de la Première Guerre poursuivent leur belle carrière dans la Seconde. C’est le cas aussi de nombreuses unités navales, au besoin refondues et mises aux nouvelles normes de guerre. L’artillerie est en partie la même au cours des deux guerres. Les canons sur voie-ferrée français participent aux deux conflits. Le fameux canon de 75 mm français participe -non sans efficacité- à la campagne de 1940. Les Allemands en saisissent de grandes quantités et, pourvu d’un nouveau bouclier et d’un frein de bouche, il devient le Pak 97/38 A ce titre, ils participent aussi bien aux combats de Russie que de Normandie. Sur le Mur de l’Atlantique, de nombreuses pièces d’artillerie de prise -comme le Schneider modèle 13 de 105 mm ou encore le 155 mm GPF (Grande Portée Filloux)- sont réutilisées par les Allemands. Des pièces de 155 mm françaises participent également à la campagne de Libye au sein des forces de l’Axe (certaines appartiennent à l’armée italienne depuis le conflit précédent). Les pièces d’artillerie françaises de 1914 sont d’ailleurs à l’origine de canons de l’autre guerre: le 75 mm du Sherman dérive du canon français et le fameux « Long Tom » est un 155 mm français amélioré. Bien des innovations de la Grande Guerre -mitraillettes, généralisation des mitrailleuses, lance-flammes…- voient leur développement et leur utilisation s’accentuer. D’autres -les gaz en particulier- ne seront pas employées.

Les armes les plus meurtrières –l’artillerie et les mortiers- restent les mêmes. La baïonnette, généralement raccourcie chez les nouveaux modèles de fusils (le paroxysme étant atteint avec la baïonnette dite « clou » du Lee-Enfield N°4 Mk I), symbole –dans l’image d’Epinal- des charges de la guerre de 14, ne fera pas plus de morts en 39/45 qu’au cours de la première guerre. Elle reste pourtant dans l’attirail de tous les soldats. Comme leur aînés, la plupart des soldats de la Seconde Guerre mondiale sont victimes de l’artillerie (et des mortiers).

 

Une apparence similaire d’une guerre à l’autre

 

A gauche, en kaki: 1940. A droite, en bleu horizon: 1916.

Pour un oeil non averti, particulièrement sur les clichés en noir et blanc, la silhouette du piou-piou de 1940 ressemble à s’y méprendre à celle de 1916. De fait, les casques des principaux belligérants de 1939 sont très semblables à ceux des armées qui combattaient 20 ans plus tôt. Le symbole national que représente la forme du casque semble en effet bien ancré. Le « Tommy » porte toujours un « plat à barbe », certes d’un modèle différent (mais, pour des raisons d’identification nationale, comme les Canadiens, les Anglais n’adopteront pas le nouveau casque américain USM1). Le casque français modèle 1926 est très proche du célèbre casque Adrian de 1915 (d’ailleurs, certaines unités portent encore l’ancien casque). Si ce n’était la couleur khaki de la capote de drap, certaines formations évoluant à pied ou à cheval et dotées de fusils Lebel ressemblent à s’y méprendre aux poilus de 1916-18. L’allure du Landser de 1939 n’est pas non plus sans évoquer le soldat du Kaiser de la fin de la guerre précédente, au moins en ce qui concerne les lignes générales du casque d’acier. Le Stahlhelm 35 dérive en effet du modèle 1916, avec des formes plus ramassées aboutissant à une protection optimale du combattant par ailleurs ainsi pourvu d’une coiffure assez esthétique. Sous les tropiques, le casque colonial n’a parfois pas évolué : c’est le cas du type Wolseley, le plus répandu au sein des forces du Commonwealth.

La coupe de certains uniformes et l’équipement individuel du soldat sont parfois similaires ou très proches d’une guerre à l’autre. Des stocks du premier conflit mondial sont d’ailleurs largement sollicités pour équiper la troupe, plus particulièrement les unités de seconde ligne ou les armées de petites nations aux ressources très limitées. Le soldat allemand porte toujours un uniforme Feldgrau et enfile le plus souvent une paire de bottes, comme en 14. Son équipement individuel standard est toujours en cuir et la casquette modèle 43 (ainsi que le modèle tropical de l’Afrika Korps et celui des Gebirgsjäger) s’inspire directement de la coiffure des troupes autrichiennes de 14/18. S’il ne porte plus de casquette, le combattant russe monte en ligne avec une tenue similaire à celle de l’armée tsariste, dont on finira par reprendre les pattes d’épaules et autres éléments caractéristiques au cours du conflit. De l’allure générale du GI’s de 1944 découle une image de décontraction et de modernisme. Pourtant, lorsque l’Europe s’embrase en 1939, la tenue standard de l’US Army semble pour le moins compassée dans sa coupe. Il n’est pas jusqu’au fameux chapeau type presse-citron pour lui donner une image passéiste. De fait, une partie de l’équipement individuel en coton filé est similaire, voir identique, pendant les deux guerres. Même constat chez les Australiens qui montent au combat en Libye en 1940 avec une tenue qui rappelle que trop bien 14/18 : fusils Lee-Enfield Mk III, tenues de drap, Leather Jerkins et casque plat à barbe ou –à l’arrière- le célèbre Slouch Hat, ce chapeau en feutre qui résume à lui seul l’identité de celui qui le porte.

 

Les tactiques : quelques continuités

L’ombre de la Première Guerre mondiale porte également sur les tactiques. Sans entrer dans les détails d’un combat particulier, relevons quelques éléments. Sur mer, si le premier porte-avions est mis au point par les Britanniques en 1918 (le HMS Furious), les implications tactiques (voire stratégiques) qu’implique ce nouvel instrument de combat n’est clairement appréhendé par aucune amirauté en 1939. Les Japonais, dont l’escadre de porte-avions sonne le lever de rideau sur la guerre du Pacifique, attaquent Pearl Harbour selon un schéma inédit (mis à part le précédent anglais à Tarente) mais, outre que les porte-avions américains ne constituent en aucune manière un cible prioritaire ce 7 décembre 1941, les amiraux japonais (y compris Yamamoto) entendent l’emporter sur la flotte américaine à l’issue d’une bataille navale rangée dans laquelle cuirassés et croiseurs tiennent le rôle principal (c’est le but recherché lorsque l’offensive est lancée sur Midway au printemps 1942). Pourtant, en 1939-45, l’utilisation du porte-avions, inventé en 14/18, révolutionne la guerre navale. Les autres aspects de la guerre sur mer font-ils aussi exception en étant radicalement différents? Il semblerait bien que non. En 1939-45, comme en 1914-18, après avoir semble-t-il oublié la leçon, les Alliés en reviennent à la navigation en convois de leurs cargos dûment escortés par des destroyers. Même si on privilégie encore la destruction des navires marchands au canon à l’utilisation de la torpille, les U-Boote ont certes beaucoup évolué dans leurs capacités, de même que les moyens employés pour les contrer (« Huff-Duff », Asdic qui est pourtant mis au point dès 1918, …). Si la flotte de surface de la Kriegsmarine de 1939 n’est qu’un bien faible reflet de la Hochseeflotte de 1914, les deux marines allemandes en ont été réduites à mener toutes les deux une guerre de course avec une poignée d’unités sur les mers et océans éloignés du globe.

Les Stoβtruppen

Les techniques d’infiltration des Stoβtruppen ne vont pas être sans influencer ce qui donnera le Blitzkrieg allemand des premières années de guerre. Tirant enseignement du premier conflit, les Allemands comprennent l’importance du tank, de la mobilité et de la percée en profondeur débouchant sur des encerclements. C’est précisément la rapidité d’action des Allemands en 1940 qui surprend l’état-major français. Si ce dernier n’est pas en retard d’une guerre, il raisonne selon des schémas hérités de 14/18 : un assaut allemand, pense t-il, ne peut s’effectuer sans le concours d’une puissante préparation d’artillerie et les unités motorisées devront s’adapter à la vitesse des divisions d’infanterie. Dans les deux cas (songeons notamment aux Stukas qui suppléent au manque d’artillerie lorsque Guderian traverse la Meuse à Sedan), la Wehrmacht surprend son adversaire.

L’impact de la guerre de 14/18 se voit également dans la façon dont les généraux de la Seconde Guerre mondiale, qui ont été souvent des officiers subalternes au cours du conflit précédent, mènent les opérations. Témoins de boucheries monstrueuses ainsi que du règne en maître de l’artillerie, ces généraux sont décidés à épargner le sang de leurs hommes et à n’attaquer qu’à la faveur d’un assaut méticuleusement préparé. On songe naturellement à un Montgomery, taxé le plus souvent d’une prudence excessive, sans qu’il faille oublier qu’il n’a jamais manqué de rendre visite à ses troupes a contrario de son expérience de jeune officier plongé dans l’enfer des tranchées en 14/18 où il n’a jamais eu l’occasion d’apercevoir un général. Les tirs de barrages qui annoncent les grandes offensives alliées (soviétiques comme anglo-saxonnes) rappellent elles-aussi les terribles préparations d’artillerie de 1914/18, mais, si leur ampleur est impressionnante, ils le cèdent en durée à ceux de 14/18. La portée de pièces s’est accrue cependant, de même que leur mobilité et, surtout, point désormais de bombardements s’éternisant pendant des jours, au risque de perdre le bénéfice de la surprise face à un adversaire maintenant en mesure de faire intervenir des réserves rapidement.

Creuser, se fortifier, adopter une posture défensive… : voilà bien un des legs de la Première Guerre mondiale. Croyant épargner des vies et son sol, la France se dote d’un puissant système défensif –la Ligne Maginot- et adopte un plan de bataille qui prévoit de stopper l’ennemi à l’abri de défenses établies sur plusieurs cours d’eau en Belgique. La guerre de position, s’appuyant parfois sur un système de tranchées similaire à celui du conflit précédent, est une réalité en plus d’une occasion en 39/45 : de grandes portions du front de l’Est, notamment sur le front du Heeresgruppe Nord ou, à une échelle plus restreinte, sur la Ligne Gustav en Italie ou encore en Normandie, face à la tête de pont alliée à l’est de l’Orne en juin-août 1944. Coups de main, frappes de l’artillerie, barbelés, boue, monotonie… : bien des similitudes avec la guerre des tranchées des poilus. Mais, en 1939, les armées ont des mines (antipersonnel et antichars), des mortiers transportables de divers calibres et bien plus d’armes automatiques.

Les deux guerres ayant été menées dans tous les types d’environnement et sous toutes les latitudes, différents types de tactiques se retrouvent dans les deux conflits, mais pas tous. Les tactiques de guerre urbaine sont plus caractéristiques de la Seconde Guerre (songeons à Stalingrad), de même que les combats dans le bocage. Les opérations amphibies ont également évoluées de telle manière qu’elles ne sont plus comparable (comment comparer un débarquement à bord de chaloupes comme à Gallipoli en 1915 avec un assaut mené en 43-45 par des Marines à bord de péniches LCVP et de tracteurs LVT ?). En revanche, on s’est battu en montagne, dans le désert et, dans une bien moindre mesure, dans la jungle au cours des deux guerres. Dépourvu de tout l’attirail moderne disponible en 1939, les chasseurs alpins qui combattent en haute altitude dans le Caucase, dans les Alpes ou dans les Apennins sont contraints d’affronter l’adversaire dans des conditions similaires à celles qu’ont connu leurs aïeux sur le front italien ou roumain en 15/18. L’enfer vert de la jungle de Nouvelle-Guinée a frappée tout autant les Australiens en 14/18 (avec les effets terribles de l’humidité intense sur les blessés) que, par exemple, en 1942 sur la piste de Kokoda. En Afrique du Nord, la mobilité de l’Afrika Korps et de ses adversaires impose une guerre de mouvement, aux antipodes de l’expérience vécue par les troupes de Commonwealth et des Germano-Turcs qui se sont affrontés au Moyen-Orient au cours de la guerre précédente. Pourtant, lorsqu’il crée le Long Range Desert Group en 1940, Ralph Bagnold a à l’esprit l’expérience des Desert Patrols qui ont combattu les Sénoussis dans le désert libyen 25 ans plus tôt. Si la tactique de l’Afrika Korps reste sans lien avec celle des Askaris de Lettow-Vorbeck en Afrique Orientale en 1914-18, l’uniforme originel du célèbre corps d’armée de Rommel n’est pas sans avoir été influencé par celui des troupes coloniales allemandes du début du siècle.

Le char, le tank, est une invention de la Première Guerre mondiale. Si ses premières interventions sur le champ de bataille se sont soldées par bien des déboires, son engagement massif dans les offensives de l’Entente en 1918 a tenu un rôle dans la victoire. Les deux camps n’en tireront pas les mêmes conclusions. Ces premiers chars sont lents et vulnérables. Ils marchent au pas de l’infanterie qu’ils ont pour mission de soutenir. En 1940, à l’opposé des Allemands, les Français et les Britanniques emploient une grande partie de leurs tanks à cette tâche de soutien (ce qui génère d’ailleurs une dispersion bien regrettable). Les Anglais ont d’ailleurs des « Infantry Tanks« , Matilda puis Valentine, bien dans la continuité de 14/18. Bien plus, lorsque le général Percy Hobart prend les rênes de la 79th Armoured Division avec pour mission de mettre au point des blindés pour briser les défenses du Mur de l’Atlantique le 6 juin, on ne trouve pas meilleur dispositif que fixer sur des Churchill AVRE des rouleaux de fascines (si ce n’est des ponts) pour franchir les fossés antichars: c’est tout simplement une méthode employée au cours de la guerre précédente.

Autre constante entre les deux guerres, le mépris de la vie humaine affiché par le haut-commandement russe: plus encore que l’armée du tsar, l’Armée Rouge fait fi de toutes considérations humanitaire en ce qui concerne ses propres troupes. L’évolution tactique au cours de la guerre et la mise en pratique d’un art opérationnel dûment théorisé n’y changent absolument rien: comme en 1914, les Frontoviki subissent des hécatombes du début à la fin des deux guerres.

 

Permanences dans la stratégie

Si l’armée française tient le rôle majeur au sein de l’Entente jusqu’à la victoire de 1918 alors que l’armée russe s’est écroulée, le schéma est inversé en 1939-45: l’Armée Rouge est essentielle à la victoire des Alliés et supporte le choc de l’invasion nazie alors que l’armée française ne jouera qu’un rôle secondaire et non décisif jusqu’en 1945…

Pourtant, en dépit de cette différence essentielle entre les deux guerres, des similitudes se font jour sur le plan stratégique. Certes, la France s’attend cette fois-ci à mener une guerre longue, espérant asphyxier l’économie allemande. Les Allemands, au contraire, misent, comme en 14, sur des campagnes remportées rapidement puisque le temps joue contre eux. L’Allemagne, pilier de la coalition à laquelle elle appartient au cours des deux guerres, doit également se résoudre à combattre par deux fois sur deux fronts après avoir vainement tenté d’éviter ce qui est un écueil stratégique majeur (plan Schlieffen en 14; tentative de paix avec l’Angleterre en 40). Les deux guerres embrasent l’ensemble de la planète, notamment en raison du fait que les puissances européennes sont également des puissances coloniales. Certes, nulle épopée à la Lawrence d’Arabie au Moyen-Orient ni de geste africaine dans la savane semblable à celle de Lettow-Vorbeck. Toutes les mers du globe sont également touchées. Par deux fois, les U-Boote vont sérieusement menacer les liaisons maritimes de la Grande-Bretagne, faisant à chaque fois de la bataille de l’Atlantique un des champs de bataille majeurs et cruciaux du conflit. Le Royaume-Uni est également touché pendant les deux guerres par des bombardements aériens. Pourtant, comme en Allemagne, les quelques tonnes de bombes larguées ne soutiennent pas la comparaison avec le Blitz (les attaques de la Luftwaffe sur les villes anglaises en 40/41) et moins encore avec l’intense campagne de bombardements menées par les forces aériennes alliées sur le Reich. Cependant, la peur du Zeppelin constitue les prémices de celle que susciteront un temps les bombes volantes V1 et les fusées V2 en 1944.

Gallipoli

L’importance accordée par les Britanniques aux opérations périphériques sur des fronts secondaires pour mieux affaiblir l’ennemi est une autre constante. Dans les deux guerres, les Anglais préconisent des offensives contre les armées du pays jugé le maillon faible de la coalition adverse: l’empire ottoman en 14/18 et l’Italie en 39/45. Le théâtre des opérations est à chaque fois la Méditerranée (quoique tout de même plus axé vers le Moyen-Orient et la Méditerranée orientale pendant la Grande Guerre). Dans les deux cas, le canal de Suez apparaît être un enjeu essentiel pour les deux camps. Ainsi, en 1915-18, les Britanniques (et leurs alliés mais le rôle essentiel est tenu par les forces du Commonwealth, au moins au Moyen-Orient) lancent-ils des opérations à Gallipoli puis Salonique, depuis Bassorah et en Syrie-Palestine. Dans l’autre guerre, outre la guerre du désert, les Britanniques parviennent à détourner l’effort de guerre des Alliés en Méditerranée en procédant à trois opérations amphibies successives: en Afrique du Nord (opération Torch), en Sicile (opération Husky) et en Italie (opération Avalanche). Ce front méditerranéen et moyen-oriental est trop longtemps négligé par les Allemands au cours des deux guerres qui ne consentent à y épauler leurs alliés que par des unités trop peu nombreuses (Asien Korps puis Afrika Korps).

Plus à l’Est, le théâtre des opérations d’Asie-Pacifique peut apparaître comme secondaire à un Européen. Il ne l’est certainement pas pour un Américain, un Australien, un Japonais ou un Chinois. En 1914, l’empire du Japon, alors allié à ceux qu’il va affronter 25 ans plus tard, fait main basse sur la majeure partie des possessions allemandes de la région. Ces territoires feront d’excellentes bases de départ pour la conquête de la « sphère de coprospérité ». Le legs entre les deux guerres est ici immédiat.

Mis à part ses possessions dans le Pacifique, Etats-Unis seront épargnés sur le plan territorial. Une situation similaire au conflit précédent. Comme au cours de la Grande Guerre, ces derniers apparaissent comme étant les grands vainqueurs du conflit. Les dégâts matériels subis sur le territoire et les pertes civiles sont mineurs, les pertes militaires, certes non négligeables, restent raisonnables, si tout au moins on puisse employer cet adjectif. Bien plus, encore une fois, et de façon beaucoup plus nette et justifiée que pour la Grande Guerre, les Américains apparaissent comme les « sauveurs ».

 

Chansons et surnoms de 14 en 39

Certaines rengaines de 14/18 encore la guerre suivante: « Tipperary », « La Madelon », « Over There », « Argonnenwald »… Les surnoms donnés aux soldats parfois également: le Britannique reste le Tommy et l’Allemand « the Hun« . Mais l’Américain n’est plus le Sammy ou le Doughboy mais le GI. Pour les Français, l’Allemand, plus que le Boche, est avant tout le Fritz, le Schleu, etc.

 

 

Combattants en 14/18; généraux et leaders en 39/45

De Gaulle, Hitler, Patton, Rommel, Montgomery, etc: ils ont combattu au front et connu l’enfer de la Grande Guerre. Churchill, premier Lord de l’Amirauté en 1914, retrouve ce poste en 1939. Tous ces hommes, marqués par ce conflit titanesque, vont présider au destin de millions d’autres au cours d’un second conflit encore plus meurtrier. Il n’y a guère Staline et Roosevelt qui n’ont pas combattu en 14/18.

 

 

Symboles

Certains événements survenus au cours de la Seconde Guerre mondiale sont comme un écho à d’autres moments historiques du conflit précédent. Les souvenirs reviennent à plus d’un général lorsque leurs troupes parviennent à Verdun ou encore à Tannenberg. Rethondes, près de Compiègne, est encore plus chargé de Sens. Le 11 novembre 1918, c’est à bord d’un wagon, ensuite pieusement conservé, que Foch impose l’armistice à une Allemagne vaincue avant le Diktat de Versailles. Sensible au sens de l’Histoire et décidé à effacer cette humiliation, c’est à bord du même wagon dans la même clairière que Hitler impose aux plénipotentiaires français les conditions de l’armistice du 22 juin 1940. Le dictateur nazie croit avoir effacé 1918 par 1940.

 

Des guerres de coalitions

On attribue à Foch cette formule célèbre : « depuis que je sais ce qu’est une coalition, j’admire beaucoup moins Napoléon ». Les pouvoirs conférés à Foch en 1918 préfigurent d’une certaine manière ceux de Wavell dans la cadre de l’ABDACOM et plus encore ceux d’Eisenhower au sein du SHAEF. Cependant, seul ce dernier peut être véritablement considéré comme un commandement suprême unique aux pouvoirs étendus. Comme au cours de la guerre précédente, les Alliés ont dû composer avec des intérêts nationaux divergents, aussi bien sur le plan diplomatique qu’au niveau stratégique et opérationnel.

 

 

 

Conclusion : Les deux guerres mondiales qui ont endeuillé le vingtième siècle recèlent donc bien des similitudes : les mêmes hommes ont parfois participé aux deux conflits ; les armes, les tenues et l’équipement sont parfois les mêmes ou liés dans la même évolution ; les opérations menées au cours de la Seconde Guerre mondiale ont marqué de l’expérience tactique, opérationnelle et stratégique de la guerre précédente. Si les Première et Seconde Guerre mondiales sont marquées par des génocides –arménien dans le premier cas, juif dans le second- les différences l’emportent cependant, ne serait-ce que par l’ampleur des pertes, du caractère total de certains affrontements (la guerre à l’Est) et des destructions subies pendant la Seconde Guerre mondiale qui s’achève par l’apocalypse atomique. Les armées, mieux motorisées et bien mieux équipées dans l’ensemble, ont connu également une évolution qui ne cessera de toute la guerre : si, en 1939, certaines d’entre-elles rappellent encore leurs illustres prédécesseurs de 1918, les armées de 1944-45 ont désormais un caractère moderne nettement plus marqué, aussi bien dans l’uniforme et le matériel que dans les tactiques. Il en va de même du règlement du conflit par les vainqueurs, soucieux de ne pas rééditer les mécomptes du traité de Versailles de juin 1919.