Recension de « Le cimetière de l’espérance. Essais sur l’histoire de l’Union soviétique 1914-1991 » de Nicolas Werth, Perrin, 2019

Nicolas Werth, Le cimetière de l’espérance. Essais sur l’histoire de l’Union soviétique 1914-1991, Perrin, 2019, 476 pages

L’histoire de l’Union soviétique connaît un renouveau salutaire depuis des années. J’ai recensé récemment Dans l’équipe de Staline, ici. Le centenaire de la Révolution d’Octobre a également été le prétexte à des publications nombreuses et fort enrichissantes. Avec ce nouvel ouvrage, intitulé bien à propos Le cimetière de l’espérance, c’est Nicolas Werth, indiscutablement l’un des grands spécialistes français de l’URSS, qui nous fait part du fruit de ses recherches sur ce vaste et passionnant sujet. L’introduction (longue de 31 pages) nous explique le parcours de l’auteur et en quoi la nouvelle donne concernant l’accès aux sources soviétiques (ouverture certes très loin d’être complète) a permis de renouveler les connaissances sur le sujet. Si les différents chapitres constituent en fait un recueil d’articles parus dans la revue L’Histoire entre 1991 et 2017, ils ont tous été revus, amendés ou augmentés par N. Werth à la lumière de ses recherches. A côté des incontournables sujets sur la Révolution ou la Seconde Guerre mondiale, on a le plaisir de lire des pages consacrées à des thèmes moins connus : « A l’Est le front oublié » (sur la Grande Guerre), « URSS : de l’amour libre à l’ordre moral », « Le « dimanche rouge » de Novotcherkassk » (en 1962) ou encore « La grande stagnation ». Plus encore, on apprécie une mise au point sérieuse et documentée sur des thèmes centraux de l’histoire de l’URSS et forts controversés, et ce loin des accents anti-communistes primaires ou a contrario nostalgiques du système soviétique, au demeurant l’une des dictatures les plus abjectes qu’ait connu le monde. Ainsi des chapitres « La vérité sur la grande terreur », « Goulag : les vrais chiffres », « Les derniers jours du tyran », etc. Au final, 21 chapitres agréables à lire sur une des histoires les plus conséquentes du 20e siècle. Un ouvrage réussi qui a aussi le mérite de pouvoir faire une comparaison avec le nazisme et le fascisme contemporains, systèmes totalitaires de nature et de projets forts différents, et, contrairement à l’Union soviétique (qui n’est certes pas un modèle), loin d’avoir été porteurs d’une quelconque espérance pour l’humanité…

Recension de « Un village vosgien et deux déportations : Moussey 1944 » de Jean-Michel Adenot, Editions Jardin David, 2018,

Jean-Michel Adenot, Un village vosgien et deux déportations : Moussey 1944, Editions Jardin David, 2018, 255 pages

Cet ouvrage nous démontre sans ambages qu’un écrivain peut faire et écrire un livre d’histoire sans être un professionnel, à savoir être un historien de formation. Le travail de Jean-Michel Adenot s’appuie sur une recherche rigoureuse dans les archives ainsi que sur un questionnement sérieux des témoignages. On apprécie les détails ajoutés en notes, souvent fort à propos.

Un des intérêts du livre est de nous faire découvrir un drame moins connu que celui des Glières ou encore du Vercors, pour ne pas parler d’Oradour-sur-Glane. Jean-Michel Adenot raconte le martyr de villages, suite au démantèlement du maquis. Le massacre est sans nom. Quant à ceux qui ne seront pas tués immédiatement, ils sont nombreux à être déportés (le 18 août 1944, puis le 24 septembre de la même année). Un drame survenu au moment de la libération du pays, alors que la liberté se rapproche… Le sort des Britanniques du SAS est également évoqué.

Après un récit des événements, l’auteur se livre à une véritable enquête. Il questionne les suites de ces crimes, en abordant le déroulement des procès d’après-guerre et en évoquant le parcours des collaborateurs français qui ont travaillé avec la Gestapo de Strasbourg. Ce récit m’a replongé dans mes années de chercheur à la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, lorsque j’ai dû traiter les cas de déportés du camp de Schirmeck, ainsi qu’étudier le cas des maquis de la région. Outre les événements tragiques survenus à Moussey (le témoignage de Jean Vinot est le bienvenu), ainsi que la poignante description des conditions de vie des déportés au Kommando de Haslach (dépendant de Schirmeck), le témoignage du SS Isselhorst (le chef des polices allemandes d’Alsace) constitue un des moments fort du récit, car il est proprement stupéfiant : le déni des crimes perpétrés, ainsi que la vision des événements par ce personnage sont du plus haut intérêt.

Au final, cette enquête révèle les complicités qui ont existé avec les Allemands et qui ont présidé à ce drame. On est également surpris des « espions » que les Allemands espéraient laisser derrière eux après leur repli, de même que de la véritable impunité dont ont bénéficié les criminels nazis (dans cette affaire comme dans tant d’autres…).

Jean-Michel Adenot a réussi le tour de force à dépoussiérer de nombreuses zones d’ombre. Un beau livre d’Histoire qui répond à un impératif de devoir de Mémoire : on aimerait que des initiatives de ce genre se multiplient partout où de tels drames et des faits de résistance se sont produits au cours des années noires.

Site de l’éditeur pour acheter un livre:

https://editionsjardindavid.webnode.fr/commander-un-livre/

Recension de « La Peur et la Liberté. Comment la Seconde Guerre mondiale a bouleversé nos vies »de Keith Lowe, Perrin, 2019,

 

Keith Lowe, La Peur et la Liberté. Comment la Seconde Guerre mondiale a bouleversé nos vies, Perrin, 2019, 640 pages

Quel est le legs de la Seconde Guerre mondiale ? Comment a-t-elle eu une influence sur nos vies ? Vaste sujet traité avec brio par Keith Lowe. L’auteur a pris le parti de débuter chaque chapitre par le récit du parcours d’un individu qui introduit le propos qui va suivre, menant le lecteur d’un cas particulier à des généralités. Les personnes choisies par l’auteur ont été sélectionnées avec bonheur, même si Keith Lowe confesse que nombre d’entre eux sont des Anglo-Saxons. Certains témoignages sont stupéfiants, comme ce médecin japonais qui a procédé à la vivisection de prisonniers chinois… Les thèmes abordés sont fort variés. Loin des poncifs habituels, l’auteur sait nous replonger dans la détresse d’après-guerre, après le choc d’un cataclysme sans précédent. Les espérances de toutes sortes, ainsi que les craintes, mais également les désillusions qui surgissent rapidement sont très bien traitées.  Il est aussi bien question de On ne sera pas forcément d’accord avec toutes les conclusions de l’auteur, peut-être parfois -mais très rarement-  un peu trop marqué politiquement (ou alors est-ce juste un sentiment par ce que cela ne concorde pas avec ma vision des choses), d’autant que certaines imprécisions entachent parfois le propos pourtant très savant, fort documenté et le plus souvent argumenté avec bonheur. Un seul exemple. Lorsque affirme que le niveau de vie des Britanniques était identique à celui des Américains à la veille de la guerre en se basant sur le PIB des deux pays, on se retient de rire, car ce n’est pas un critère pour le déterminer : l’équipement et le quotidien du ménage moyen Outre-Atlantique ne peut pourtant se comparer avec la situation qui prévaut Outre-Manche… Les pages consacrées à l’Europe sont un peu décevantes et ternes, peut-être un peu trop… britanniques, l’auteur ne semblant pas se rendre compte du rôle moteur de la France (notamment pour le CECA). On semble parfois s’éloigner de la Seconde Guerre mondiale et de ses conséquences l’orque sont abordés certains sujets ou exemples très contemporains sans qu’il n’y ait de relation de cause à effet. Le résultat reste cependant impressionnant. L’auteur nous livre ici une somme appréciable et bienvenue, sans équivalent, un travail qui pousse par ailleurs à la réflexion. Je pense qu’il s’agit d’un très bel ouvrage, pour ne pas dire un ouvrage majeur, qui mérite d’être lu pour saisir le monde actuel, car la Seconde Guerre mondiale est en grande partie la matrice du monde contemporain, et ce sur de nombreux plans, que ce soient la question de l’ONU, de l’organisation du commerce mondial, de la genèse de la cour de justice internationale, ou encore comment des débats majeurs actuels –le nationalisme, l’immigration ou la mondialisation- peuvent être liés ou faite écho à la période trouble de l’après-guerre. Les pages consacrées aux  Etats-Unis ou à l’Union soviétique au sortir de la guerre sont passionnantes, de même que celles consacrées à l’Afrique. Toutefois, si j’ai apprécié ce livre, j’ai une grande déception: concernant le legs de la Seconde Guerre mondiale, rien sur la vie quotidienne, les pratiques ou les objets, sur son importance dans notre imaginaire ou encore comment l’événement est perçu et enseigné, rien sur les retombées culturelles, rien sur l’impact sur l’art, le cinéma, la littérature ou autre, et trop peu sur la science ou la philosophie. Pa grand chose non plus sur la façon avec laquelle on perçoit certains pays depuis la guerre, te comment cela a-t-il pu influer sur les relations internationales, et ce à différents niveaux. L’auteur, britannique, n’est pas non plus issu d’une nation qui a connu la nuit de l’Occupation… Ce livre est pourtant remarquable, je le recommande aux passionnés de la Seconde Guerre mondiale : son étude et sa compréhension ne doivent pas se borner au déroulement du conflit, ni à sa genèse, mais il importe d’en saisir les conséquences à travers un ouvrage écrit avec sérieux.

Recension de « US Soldier vs. Afrikakorps Soldier: Tunisia 1943 » de David Campbell, Osprey Publishing, 2019

 

David Campbell, US Soldier vs. Afrikakorps Soldier: Tunisia 1943, Osprey Publishing, 2019, 80 pages

Les fameuses éditions Osprey publient régulièrement de nouveaux titres et ce dernier séduira les passionnés de la guerre du désert, ainsi que de la passionnante, mais beaucoup moins bien connue, campagne de Tunisie. L’auteur décortique avec bonheur et en détail les affrontements de Sidi-bou-Zid, Kasserine et El Guettar, mais sans véritable « scoop » (serait-ce possible ?). L’auteur s’avance sans doute quand il attribue un peu précocement à Rommel l’idée de s’emparer de Tébessa. On s’attend toutefois  à un récit plus précis, témoignages à l’appui, des combats menés entre fantassins des deux camps, alors qu’il s’agit ici des soldats toutes armes confondues. Alors que les éditions Osprey ont souvent été excellentes en la matière, on pourra regretter le manque d’originalité des photographies, parfois sans lien avec la Tunisie (mais évoquant la guerre du désert) lors de la présentation des deux camps. Les cartes et les illustrations sont de qualité, les ordres de bataille précis.  Je regrette que la réflexion n’ait pas été plus poussée et qu’elle se borne à quelques pages en fin d’ouvrage. Par ailleurs, Pourquoi ne pas y avoir inclus les autres affrontements américano-allemands de Tunisie, dont le premier dans le secteur de Tébourba en novembre 1942, ainsi que ceux qui sont survenus en fin de campagne dans la zone Mateur/Bizerte ? Sans doute car le parti-pris était de traiter des combats entre l’US Army et le DAK, et non d’inclure la 5. Panzerarmee. Finalement, j’aurais préféré qu’une seule bataille soit abordée, Sidi-bou-Zid notamment, mais plus en détail, et que les tactiques, doctrines des deux camps soient mieux décortiquées, le tout avec témoignages et retour d’expérience. Un petit livre qui offre un moment de lecture sympathique car il présente un bon (et clair) résumé des événements relatés.

Recension de « Till Victory » de Clément Horvath, Ouest-France, 2018

Clément Horvath, Till Victory, Ouest-France, 2018, 374 pages

Un bel ouvrage, fruit d’un travail intense et de longue haleine de la part d’un passionné. Le projet est ambitieux : traiter de l’intégralité de la Seconde Guerre mondiale en partant des lettres de soldats, ce qui a supposé un immense travail de recherches, de traduction, mais aussi de prises den contact de la part de l’auteur. Il ne s’agit pourtant pas ici d’une simple compilation d’extraits de lettres, comme dans d’autres ouvrages, ni même de témoignages. Non, Clément Horvath entend replacer chaque parcours dans l’écrin plus vaste du conflit : les récits sont effet contextualisés et accompagnés d’explications. Le lecteur qui serait un néophyte, ou à tout le moins peu au fait des événements survenus au cours de certaines campagnes, n’est donc pas perdu. Les paroles des combattants et de leurs familles sont pourtant au cœur du récit et ils en font toute la richesse. Il y a donc deux ouvrages en un : un récit de l’intégralité de la guerre et une présentation de lettres de protagonistes de cette conflagration planétaire qui permet d’appréhender le quotidien de ceux qui l’ont vécue. Le procédé est même très enrichissant, même pour un connaisseur de la période. Il reste que bien des témoignages sont poignants, car leurs auteurs sont morts à la guerre, leurs espérances de bonheur qui noircissent les pages de leurs lettres brisées par la cruauté de la guerre.  Le livre n’est pas seulement un texte conséquent (374 pages), il est aussi agrémenté de nombreuses photographies, dont celles des auteurs des lettres citées qui servent de fil directeur au récit. L’auteur étant par ailleurs collectionneur, de nombreuses scènes de reconstitution nous permettent de découvrir tout un panel riche et varié de papiers et décorations diverses, d’objets, d’uniformes et d’équipements, des pièces parfois rarissimes, toujours en accord avec le texte dans lequel figurent ces illustrations. L’auteur n’est pas un historien, ce qui n’enlève en rien la qualité du travail (indéniablement conséquent).

Passionné par la Seconde Guerre mondiale, il est des fronts dont il semble moins maîtriser les événements que d’autres. Non, la campagne de Pologne n’est pas un affrontement entre des cavaliers et des Panzer  pas plus que les paras allemands ne sont pas engagés comme tels en Pologne (leur 1er saut opérationnel survient en Norvège en avril 1940); non, il n’y a pas de Tiger à Kasserine le 19 février 1942 (ils ne dépassent pas Sidi-bou-Zid le 14 février, avant qu’Arnim frustre Rommel de l’emploi de ces monstres d’acier) ; la 8th Army ne compte pas d’Australiens ni en Tunisie, ni en Italie (la dernière unité, la 9th Australian ID, finit son parcours méditerranéen à El Alamein) ; non, le combat héroïque de Bir Hacheim n’a en rien permis le rétablissement à El Alamein (un mythe à bannir et perpétué par les seuls anciens FFL et les historiens peu intéressés par la guerre du désert: il suffit pourtant de se pencher sur le déroulement de la campagne pour le comprendre) ; il n’y a pas eu 600 000 tués allemands au cours de l’opération « Bagration » ; 200 000 véhicules alliés débarqués le 6 juin : c’est un zéro de trop ; la fameuse affaire de Graignes ne se déroule pas le jour de la contre-attaque de la « Götz von Berlichingen » sur Carentan, mais la veille et l’avant-veille (10-12 juin) et elle ne met pas en oeuvre tant de soldats allemands, qui sont loin de perdre 1 500 des leurs dont 500 tués (le chiffre est plutôt celui de la contre-attaque ratée visant la reprise de Carentan) ; Le général Roosevelt de la 4th ID est le fils de l’ancien président éponyme (« Teddy »), et non de Franklin Delano Roosevelt comme pourrait le faire croire une phrase (peut-être simplement mal tournée) ; ce n’est pas la 90th US ID qui coupe le Cotentin (ce qui était prévu), mais la 9th US ID ; l’opération « Walkyrie » à proprement parler n’est pas l’attentat contre Hitler, mais un plan avalisé par l’OKW pour mobiliser l’Ersatzheer en cas d’insurrection ou d’urgence au cœur du Reich ; enfin, comme dans nombre de publications, le terme « engineer » est mal traduit par « ingénieur », alors qu’il désigne tout simplement du personnel d’unités du génie…

Quelques coquilles, pas si nombreuses (le livre est long) et sans conséquences car l’ouvrage est vraiment très plaisant à lire, car il est bien écrit et superbement illustré. Il est en fait inédit et fort original : ces témoignages étaient inconnus et, par ailleurs, l’idée d’allier ces destins personnels avec, en filigrane, le récit complet du conflit est une excellente idée. Bravo à Clément Horvath pour ce travail. Espérons qu’il poursuivra sur ce chemin avec un nouvel opus. Un très beau livre (dans tous les sens du terme) que je recommande vivement.

La Peur et la Liberté

Recension dès je l’aurai lu de ce qui me semble être une des grandes sorties de l’année des éditions Perrin: La Peur et la Liberté. Comment la Seconde Guerre mondiale a bouleversé nos vies de Keith Lowe

GERMAN BIAS LA MISE EN AVANT DE L’ARMEE ALLEMANDE DANS LA LITTERATURE SUR LA SECONDE GUERRE MONDIALE

GERMAN BIAS

LA MISE EN AVANT DE L’ARMEE ALLEMANDE DANS LA LITTERATURE SUR LA SECONDE GUERRE MONDIALE

 

Il est récurrent de lire de reprocher aux magazines spécialisés sur la Seconde Guerre mondiale d’accorder une part trop belle à la Wehrmacht et à la Waffen SS, un constat similaire pouvant être posé sur les publications des maisons d’éditions consacrées à ce conflit.

Outre Afrikakorps, Invasion! et Rommel, trois ouvrages centrés sur la Wehrmacht, J’ai par ailleurs moi même publié l’an dernier L’armée d’Hitler chez Ouest-France, en attendant que mes lecteurs découvrent un nouveau livre Ouest-France axé sur l’armée allemande et, surtout, un travail de très grande ampleur chez un autre éditeur…

 

Une origine liée au contexte de la Guerre Froide

On a souvent mis l’accent sur le contexte de la Guerre Froide pour expliquer le mythe d’une Wehrmacht considérée comme l’armée efficiente entre toutes. Pour beaucoup, cet état de fait expliquerait le German Bias. Certes, les mémoires de Manstein et autres Guderian ont fait la part belle aux erreurs du Führer et aux hordes soviétiques, victorieuses des magnifiques soldats allemands par le seul poids du nombre. Certes, les études diligentées par l’armée américaine ont laissé la parole des généraux allemands s’exprimer librement avec la tacite acceptation comme parole d’Evangile de tout ce qu’ils pouvaient avancer… La présentation caricaturale de l’Armée rouge en est un excellent exemple. Mais l’opprobre touche aussi les autres adversaires de la défunte Wehrmacht (à commencer par l’armée française), ce qui signifie que le contexte de la Guerre Froide, d’une influence indéniable, se doit être relativisé. Rien ne peut d’ailleurs assurer que l’armée allemande n’aurait pas été considéré comme la meilleure de son temps sans la division du monde en deux blocs : après tout, sa valeur est déjà reconnue et soulignée à maintes reprises par ses adversaires pendant le conflit.

Chef de file de ces généraux qui reçoivent l’oreille attentive des Américains : Franz Halder, ancien chef d’état-major de l’OKH, qui a pour lui l’avantage d’avoir été mis sous les verrous à l’issue de l’attentat manqué du 20 juillet 1944 (dans lequel il n’était absolument pas impliqué). Les Britanniques tiennent aussi leur part de responsabilité. On connaît également le succès de « The Other Side of the Hill » de Basil Liddell Hart, où le point de vue des généraux allemands, certes intéressant, pèche tout autant par son manque d’objectivité. Le concert de louanges de l’ancien ennemi, sur le plan militaire s’entend, est aussi celui des anciens combattants, aux premiers rangs desquels les généraux qui écrivent leurs mémoires : Eisenhower, Bradley, Montgomery,…

L’Allemagne renaissante est à ce moment-là, à partir de la fin des années 40, le nouvel allié face à l’adversaire soviétique. Mieux, les généraux allemands de la nouvelle Bundeswehr (la nouvelle armée allemande) sont des anciens de la Wehrmacht et ils ont déjà affronté l’adversaire du moment. Pis, les nouveaux alliés de l’armée allemande font leur l’idée qu’elle fut avant tout le premier rempart contre le bolchevisme. Il faut donc mettre à profit leur expérience acquise dans la lutte face aux Soviétiques.

Il faut également veiller à ne pas froisser les susceptibilités : les soldats de la Wehrmacht ont eu un comportement honorable et les crimes de guerre ne sont imputables qu’aux seules unités SS qui n’auraient rien de commun avec l’armée, en particulier les militaires de carrière, supposés « corrects ». Hollywood s’en fait largement l’écho (voir mon article sur ce sujet dans 2e GM n°59 : « Le soldat allemand au cinéma : de la caricature à la réalité »). Les généraux allemands qui ont servi sous Hitler ne pensaient sans doute jamais pouvoir s’en sortir à si bon compte : non seulement ils sont injustement exonérés des pires crimes du régime nazi, mais ils ont l’opportunité de sauvegarder l’honneur et la réputation de leur caste.

Une armée particulièrement efficace, dotée d’un équipement de pointe et qui n’a plié que sous les poids du nombre : cette distorsion des faits explique en grande partie l’intérêt apparemment démesuré accordé à l’armée allemande dans les publications, alors même que la cause indéfendable pour laquelle elle aurait si brillamment combattu est étrangement occultée (ce qu’on n’a jamais accordé à l’armée soviétique)…La littérature spécialisée a longtemps épousé cette vision déformée et continue de le faire. Dès les années 1960, les ouvrages de Paul Carell et de Franz Kurowski sont exemplaires en la matière.

 

Une explication discutable

Nombre d’historiens parmi mes connaissances m’ont confié avoir cédé à cet attrait du mythe de troupes d’élite aux faits d’armes exceptionnels, y compris les unités de la Waffen SS, que ce soit à Kharkov, à Koursk ou en Normandie. Même constat dans les souvenirs de jeunesse de mes camarades d’école dans lesquels apparaissent nombre de livres sur les SS signés Jean Mabire et autres Sven Hassel. Pour tous, les récits de la guerre à l’Est par les vétérans ont été pris au pied de la lettre. Ou comment la propagande de Goebbels continue à œuvre à des dizaines d’années distance…

Les ingrédients du German Bias semblent donc évidents : une propagande de guerre efficace, une histoire réécrite et biaisée par les généraux allemands, en particulier sur la guerre à l’Est et sur les troupes d’élite, une récupération par des écrivains douteux. Pourtant, ces explications semblent plus refléter le parcours personnel de ceux qui ont forgé ce concept, à commencer par des Américains qui n’ont jamais été confronté à des récits de l’Occupation ou de la déportation à propos de leurs familles, ou encore à des Français qui ont grandi loin des grands champs de bataille et qui ont donc abordé la guerre sans : la guerre à l’Est semble alors logiquement le cœur de la guerre, or son récit est complètement faussé.

En ce qui me concerne, j’ai toujours été très passionné par l’armée allemande mais, éducation et films manichéens de l’époque, jamais par les SS (dont les mythes et légendes n’ont eu aucun impact sur moi bien que j’ai été sensible à ceux des Fallschirmjäger, ce qui revient presqu’au même…) et je ne me suis pas intéressé à la guerre à l’Est avant l’âge de 25 ans, ce qui signifie que l’attrait pour la Wehrmacht n’a jamais été lié aux « exploits » qu’on lui prête dans son immense confrontation avec l’Armée rouge : point de mythe de Koursk et autres…

En grandissant sur les champs de bataille de Normandie, l’armée allemande m’a forcément intéressée à une époque où jeux de soldats et films de guerre sur le petit écran étaient très répandus. Tout simplement, comme beaucoup, les figurines petits soldats allemands me plaisaient plus, et un Tiger, que ce soit en miniature ou le Panzer grandeur nature de Vimoutiers, avait à mes yeux plus d’allure, d’attrait, qu’un Sherman ou un Churchill. Une préférence bien arbitraire et ô combien subjective mais qui me semble éclairante. Un constat qui n’est pas isolé : c’est le cas de la plupart de mes amis d’enfance. Donc exit les mythes de la guerre à l’Est et de Wittmann à Villers-Bocage ou encore de l’impact nécessaire de la Guerre Froide pour expliquer l’intérêt pour l’armée allemande (et généraliser cette explication).

Si la légende de l’armée allemande colportée depuis la guerre n’avait donc eu aucun impact, le GI connaît presque la même aura chez un large public. Et ce dernier n’a rien à voir avec la Guerre Froide, quand bien même les Américains étaient nos Alliés. Car, enfin, à une certaine époque, il eut été difficile d’échapper à un certain American Bias (sauf, bien entendu chez ceux dont l’orientation politique pousse à un anti-américanisme primaire) : John Wayne en GI et « Les Têtes Brûlées » sur le petit écran, les souvenirs des libérateurs (et un peu l’oubli des Anglo-Canadiens…)… Il en va de beaucoup de passionnés. Lier Guerre Froide au German Bias est donc à mes yeux une théorie qui ne repose au final sur rien, ou à tout le moins cela ne reflète qu’un aspect de la question, largement liée au parcours personnel de chacun d’entre nous.

 

L’attrait suscité par l’armée allemande

L’intérêt pour l’armée allemande n’a rien d’idéologique. Il serait stupide, et même insultant, de supposer qu’il en va autrement. Ne pas céder aux mirages des révisionnistes et autres admirateurs de tenues Feldgrau (admirer n’a pas la même signification que s’intéresser) est avant tout une question d’éducation, de milieu, d’esprit critique. Le German Bias ne représente au pire un danger potentiel uniquement pour ceux qui sont influençables ou mal informés : et encore, à condition que les textes soient outrageusement partiaux, fascisants (il y en a, hélas) et que le lecteur soit prédisposé à y accorder foi.

Affirmer que la Wehrmacht est au cœur de la Seconde Guerre mondiale est une évidence. C’est une armée qui a été engagée sur de nombreux fronts, forts différents : elle s’est battue sur plusieurs continents et a affronté ses ennemis sur de nombreux mers et océans. Elle est aussi impliquée dans l’expérience de l’occupation des territoires conquis ainsi que dans nombreux crimes de guerre, voire des crimes contre l’Humanité. Enfin, ses avancées techniques et technologiques expliquent également l’intérêt qu’on peut lui accorder. Une telle variété de situations explique donc que la littérature qui lui est accordée soit particulièrement fournie et justifie dans un sens qu’elle ait la primauté, même si celle-ci peut être considérée comme trop marquée.

Celui qui aime la chose militaire et qui ne considérerait que cet aspect de la question peut ressentir aisément une attirance pour l’armée allemande en raison de son aspect martial, sa discipline. On ne saurait nier la différence d’allure, en faveur de l’Allemand, entre un Landser de la Westfeldzug et le piou-piou français qui lui fait face au cours de la même campagne. L’esthétique, indiscutable, des uniformes et du matériel allemand tient son rôle (on pourrait le dire aussi en partie des GIs). Sans considération partisane ou idéologique, on ne peut guère en dire autant du fameux casque « plat à barbe » anglais ni d’un uniforme de Frontovik : l’armée britannique et l’Armée rouge attirent et passionnent le plus souvent pour d’autres raisons.

La variété des uniformes au sein de l’armée allemande semble d’ailleurs inégalée. Une aubaine pour le fana de miniatures ou le féru de militaria. Quel maquettiste n’a pas ressenti d’intérêt devant l’originalité et la multiplicité des uniformes, des blindés et des avions allemands ? Quelle autre armée de la Seconde Guerre mondiale offre un panel aussi large de camouflages d’engins et d’uniformes ?

 

Un renouveau historiographique salutaire

Comment imaginer étudier la Seconde Guerre mondiale sans s’intéresser de près à l’armée qui se trouve au cœur des affrontements ? Sans connaître l’armée dont les victoires et la combativité expliquent la durée et l’âpreté des combats ? Etudier l’armée allemande est nécessaire et salutaire : ne la laissons pas aux la laissons pas aux Mabire et autres Eric Lefèvre (ce qui ne signifie pas pour autant que ces auteurs, dont je ne partage absolument pas les positions, n’ont pas écrit des textes intéressants). On ne le soulignera jamais suffisamment : si des auteurs et des maisons d’éditions sont à juste titre d’une réputation sulfureuse (en un mot : d’extrême-droite, admirateurs de troupes nazies et/ou de grands blonds à toutes époques), n’y a aucun lien entre l’intérêt pour la Wehrmacht et une distorsion de la connaissance de la guerre ou des idées pro-nazies.

Des spécialistes nous permettent de connaître l’armée allemande sous tous ses aspects. L’intérêt toujours marqué pour la Wehrmacht est le bienvenu. Il permet un révisionnisme, dans le bon sens du terme, de ce qu’était réellement cette armée, aussi bien dans ses campagnes et son efficacité, que dans son implication dans les crimes les plus ignobles, à commencer par la Shoah elle-même. Citons seulement Omer Bartov et son Armée d’Hitler, Wolfram Wette et son ouvrage Les Crimes de la Wehrmacht. Jean-Luc Leleu a publié une remarquable étude sur la Waffen SS, qui fait autorité et qui illustre combien est salutaire le renouvellement de l’étude en profondeur de l’armée allemande. Citons également Lettres de la Wehrmacht de Marie Moutier et Fanny Chassain, Comme un Allemand en France d’Aurélie Luneau et Jeanne Guérout, Hôtel Majestic. Ordre et sécurité en France occupée (1940-1944) de Gaël Eismann ou encore Guerre et extermination à l’Est : Hitler et la conquête de l’espace vital, 1933-1945 de Christian Baechler. D’autres livres nous permettent d’accéder à une connaissance précise d’un aspect militaire de la Wehrmacht grâce à un sérieux travail sur les archives, où aucun présupposé idéologique nauséabond ne viendrait entacher le résultat. Un seul exemple pour les Panzer : Thomas Jentz. Pour connaître l’Afrika-Korps, on pourra faire confiance aux travaux de Cédric Mas. Les nouvelles biographies de Rommel ou de Manstein ont également permis de revisiter l’aura qui entoure ces deux officiers, et plus particulièrement le « Renard du Désert » : le Rommel de Benoît Lemay n’a rien en commun avec l’ancien et dithyrambique livre de Desmond Young. Les travaux de ces historiens sont indispensables pour la bonne compréhension de la guerre.

L’étude détaillée de l’armée de Hitler a toutefois ses limites. Certains titres posent question. Les éditions Heimdal se sont faits une spécialité de publier des ouvrages portant sur des unités allemandes, particulièrement des SS (mais il convient de ne pas circonscrire cette maison d’éditions à ce type de production car ses ouvrages sur la bataille de Normandie sont remarquables et les magazines qui en émanent fourmillent d’informations). Mais, ne connaissant pas personnellement ces auteurs, je ne peux m’avancer sur leurs intentions. Dans certains écrits, à trop relativiser les crimes des uns et des autres, on finit par les banaliser, établir une équivalence, et mettre sur un même pied les troupes qui ont servi Hitler et celles qui l’ont combattu… Un révisionnisme voulu et qui n’a rien d’anodin.

 

Le danger de trop relativiser

A l’inverse, prendre le contrepied systématique du German Bias peut mener à un révisionnisme trop marqué. A trop le rejeter, à trop critiquer les écrits des témoins allemands ou encore les ouvrages adoptant le point de vue allemand datant de ces décennies de la Guerre Froide, on finit par plonger dans l’outrance inverse. La relativisation des peut pousser à des excès. Certains auteurs finissent par refuser d’accepter tous les textes et souvenirs des années 50-60, qui ne sont pourtant pas sans intérêt, à condition de savoir les prendre comme tels et de ne pas avoir la prétention d’en savoir systématiquement plus qu’un témoin ou de refuser le moindre témoignage pour des raisons de méthodes historiques mal comprises. Le dossier de « Guerres & Histoire n°7» n’hésite pas à proclamer : « La supériorité militaire allemande ? Le mythe du siècle ! » Tout est dit. A en lire certains, on s’attend à ce qu’ils nous démontrent un jour que les meilleures troupes de la guerre étaient les gendarmes luxembourgeois…

Or cette réputation d’excellence est en grande partie justifiée et aucunement usurpée. Les carences, évidentes et désormais bien connues, de la Wehrmacht, notamment en stratégie, et dans une moindre mesure sur le plan opérationnel, ne sauraient masquer ses réussites, aussi bien sur le plan tactique que dans l’équipement et le matériel. Certains auteurs finissent par confondre les difficultés qui émanent de l’armée elle-même de celles qui sont le produit de l’économie ou du gouvernement du Reich, ce qui n’est pas forcément la même chose. Quant à admettre un aspect téléologique de l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a qu’un pas.

 

Et les autres Bias dont souffre l’historiographie du conflit ?

On admettra tout de même que les historiens français ont aussi leur part de responsabilité dans ce German Bias. Après tout, concernant l’étude de la Seconde Guerre mondiale, la recherche (ainsi que l’intérêt du lectorat) n’est-elle pas axée sur des événements qui ne relèvent pas de l’histoire militaire comme les Années Noires, Vichy et la Collaboration, la Résistance, la Déportation et la Shoah ? Non pas que cet intérêt ne se justifie pas –je suis le premier à m’intéresser à ces questions- mais quid d’études sur l’armée britannique ou américaine pendant le conflit ? De travaux universitaires sur l’Armée rouge ou nipponne ? La campagne d’Italie se résume-t-elle au CEF et à son action à Monte Cassino ? Combien compte-t-on d’ouvrages sur Bir Hacheim et sur les FFL par rapport à ceux qui traitent de la guerre du désert plus généralement ? N’a-t-on pas un mépris et une méconnaissance de l’armée britannique en France ? La campagne de Tunisie n’est-elle donc intéressante que sous le prisme de l’Armée d’Afrique, qui y tient pourtant sans doute le rôle le moins crucial ? La vulgate gaulliste ou communiste n’arrange aucunement les choses. Certes, on ne saurait comparer un German Bias et un FFL Bias, ne serait-ce que parce que le second ne peut être suspecté de faire le lit d’auteurs douteux du point de vue idéologique. Mais tout de même : doit-on accepter d’être toujours condamnés à voir aborder les mêmes thèmes sur nos étals ? Les maisons d’éditions, et plus encore la recherche universitaire ne pourraient-elles pas s’intéresser à d’autres aspects de la guerre, à moins qu’elles ne tiennent pour acquis que le lecteur français ne puisse s’intéresser à autre chose ? Jean Lopez, Nicolas Bernard et Nicolas Pontic (qui ne sont pas plus des nostalgiques du Komintern et du Goulag que les spécialistes de la Wehrmacht sont ipso-facto des néo-nazis) ont ouvert la brèche pour l’étude et la connaissance de l’Armée rouge pendant le conflit. J’espère que dans les années à venir les ouvrages militaires vont s’ouvrir, et de plus en plus, à cette armée et aux autres, sans pour autant délaisser l’armée allemande.

 

Conclusion

Parler de German Bias a-t-il un sens ? Il faut éviter de faire des procès d’intention qui n’ont souvent aucun sens. Je serais curieux d’étudier ce qui fait le plus souvent la une des revues sur la Grande Guerre ou sur l’épopée napoléonienne, sans parler des sujets antiques. Je ne suis pas convaincu que les Askaris de Lettow-Vorbeck, les Mamelouks ou les frondeurs des Baléares soient les plus présents…

L’importance de l’étude de la Wehrmacht s’impose. L ‘excellence militaire allemande n’est pas un cliché. La nier est une absurdité. Elle n’a jamais empêché d’éprouver une admiration sans bornes pour des héros qui ont servi de plus nobles causes. Qu’on le veuille ou non, cette armée reste celle qui intéresse le plus grand nombre. Loin d’être anodin, ce constat est un point essentiel : un magazine spécialisé sur la Seconde Guerre mondiale ne peut faire l’économie de couvertures et de dossiers consacrés le plus souvent à l’armée allemande, faute de disparaître, pour le plus grand dam des lecteurs. Il suffit que d’autres articles du même numéro abordent des sujets tout aussi intéressants mais moins vendeurs : il n’y a alors plus raison d’évoquer un moindre German Bias.

 

 

Patton

 

Patton avec son colt à crosse d’ivoire (un de ses nombreux revolvers et pistolets), dans un paysage désertique, plus précisément à El Guettar, en Tunisie, où la 10. Panzer s’est cassée les dents sur la « Big Red One ».

Rommel

Belle recension de mon Rommel signée Nicolas Anderbegani dans 2e Guerre Mondiale Magazine N°8. Merci à lui

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