Ecrire l’histoire : de l’usage des témoignages.

Ecrire l’histoire : de l’usage des témoignages

 

Quelle valeur accorder au témoignage et comment l’utiliser dans la rédaction d’un ouvrage ? Chaque historien a son style. Mes lecteurs savent que j’accorde beaucoup d’importance à l’anecdote et au récit de témoins qui émaillent les pages de mes ouvrages. Question de personnalité mais aussi sans doute faut-il y voir un lien avec le fait que je sois professeur car c’est précisément ce genre d’attendus qu’ont mes élèves : sentir le vécu, « vivre » l’Histoire. J’écris également les ouvrages que j’aimerais lire. Examinons la question de l’utilisation des témoignages en basant notre propos sur des exemples concernant la bataille de Normandie et la guerre du désert.

 

Témoignages et témoignages

Il faut d’abord avoir à l’esprit qu’il existe plusieurs types de témoignages : écrits ou oraux, mémoires, carnets ou journaux personnels, lettres, interviews dans les médias. La question de la raison pour laquelle le témoignage a été donnée est primordiale : l’intéressé a-t-il conscience que ce qu’il écrit va être diffusé ? L’a t-il écrit à son usage personnel ? Dans le cas des lettres, a–t-il tenu compte de la censure ? La distance entre l’événement relaté et le moment où le témoignage s’effectue est également à prendre en compte : le témoin a t-il oublié des détails ? Sa mémoire est-elle par trop sélective ? Ment-il par omission ? Est-il influencé par d’autres témoignages dont il a pu prendre connaissance au fil des années ? Est-il influencé par la présence de certaines personnes qui l’écoute ou encore par la tournure et le choix des questions de l’interviewer ? Les erreurs factuelles sont également très nombreuses dans les récits et elles sont souvent facilement repérable par le spécialiste. L’historien, ou celui qui prétend faire œuvre d’histoire, se doit de tenir compte de tous ces éléments, comme il doit aussi voir à l’esprit la personnalité de la personne concernée : les options politiques et les croyances religieuses, la profession, le grade, l’âge, la situation familiale, etc, ne sont pas sans incidences sur la validité des informations données (constat qui vaut également pour l’historien qui lui-même produit d’une certaine éducation et de son vécu). Certains textes posent problème car ils sont absolument fictifs : c’est l’impression que m’a toujours donné le  Journal d’un soldat de l’Afrika-Korps  de Claus Silvester (Editions de la Pensée Moderne, 1962). Que dire également des dialogues inventés dans de nombreux ouvrages, à l’instar de ceux de Jean Mabire ?

 

Le tout témoignage

Les ouvrages sont parfois basé sur la seule idée de témoignage : ce peut donc être une autobiographie ou encore des mémoires. On peut également citer le cas de journaux personnels entièrement publiés. L’accumulation des extraits de témoignages rend parfois la lecture malaisée pour le profane : même si un petit prologue exposant le contexte est parfois ajouté en tête de chapitre, il faut bien connaître une bataille pour en apprécier au mieux le compte-rendu par les seuls témoins. Parmi ce type d’ouvrages, de lecture par ailleurs fort enrichissante, notons  Ils étaient à Omaha Beach  et  Ils étaient à Utah Beach  de Laurent Lefebvre (American D-Day Edition, 2004).  Villes normandes sous les bombes (juin 1944) , par Michel Boivin, Gérard Bourdin et Jean Quellien (Presses Universitaires de Caen et Mémorial, 1994) nous livre de son côté les témoignages, à partir notamment de journaux intimes, des bombardements vécus par les civils normands (un extrait du journal de mon grand-père illustre le cas de Pont-l’Evêque). Pour la guerre du désert, citons simplement Forgotten Voices. Desert Victory  par Julian Thompson (Ebury Press, 2011). Dans ces exemples, la place est laissée aux sentiments, à l’émotion, au ressenti, à la mémoire, plus qu’à l’Histoire. Certains ont cru faire de l’histoire en livrant des témoignages : mais en l’absence de questionnement et de prise de recul par rapport à la source, ce n’est pas le cas, ce qui ne retire en rien la qualité ou l’intérêt du travail (fait-on de l’Histoire en livrant brut un texte non retravaillé ?).

Moins rébarbatif –car il ne s’agit pas d’extraits entrecoupés- est le récit de toute une campagne ou de toute une guerre par un soldat qui l’a vécu et qui nous rapporte ses souvenirs. Certains sont publiés juste après les événements : citons, pour les amateurs des « raiders » du désert, Born of the Desert. With the SAS in North Africa  de Malcom James (Collins, 1945) ou encore  Patrouilles du désert  de Kennedy Shaw (Berger-Levrault, 1951), par ailleurs un des anciens cadres du LRDG. Vivants et bien écrits, ces ouvrages se lisent comme des romans. Mais on pourra leur reprocher leur trop grande proximité avec les événements relatés.

 

L’objectivité en question

L’objectivité du récit : presque une Arlésienne dans les livres historiques. Quand le lecteur tourne les pages  Fighting the Invasion, Fighting in Normandy et Fighting the Breakout  de David C. Isby (Greenhill Books, 2000, 2001 et 2004), il découvre les témoignages de hauts gradés allemands, parmi les plus importants ayant combattus en Normandie, récoltés par l’armée américaine peu après la guerre. Rommel face au Débarquement  de Friedrich Ruge (Presse de la Cité, 1960) est également le témoignage direct d’un des acteurs. Certes, ce dernier peut être soupçonné de trop de compassion envers son ancien chef, quant aux autres, n’auront-ils pas une forte propension à minimiser leurs erreurs ? Leur point de vue est cependant des plus importants. Leur vision des événements et les éléments qu’ils apportent peuvent s’avérer essentiels. Mais il faut souvent les recouper avec d’autres éléments. Toutefois, quand un historien apporte son concours avec une introduction, en annotant et en commentant, comme c’est le cas de Samuel W. Mitcham avec les souvenirs de Hans Eberbach dans  Panzers in Normandy  (Stackpole, 2009)

Pour plus d’authenticité, on préférera les publications de notes, journaux, carnets ou lettres non retravaillés par l’auteur en vue d’une publication comme le très intéressant Mon père, l’aide de camp du général Rommel  de Hans-Joachim Schraepler (Privat, 2007). Même intérêt pour les carnets de Frank Jopling, du LRDG, publié sous le titre Bearded Brigands  par Brendan O’Caroll (Pen & Sword Books Ltd, 2003). Plus long,  Für Rommels Panzer durch die Wüste  (Brienna Verlag, 2010), le journal d’Hellmuth Frey nous fournit d’emblée un texte sans ajouts ultérieurs. Ecrits dans le vif de l’action, ces textes souffrent de la limite de celui qui n’embrasse pas toute l’action mais donnent les véritables réflexions et impressions du témoin et ce qu’il l’a le plus marqué au moment des faits, et non 10, 20 ou 70 ans plus tard.

Pourtant, l’historien peut lui-même être un acteur du récit relaté. Ce qui n’empêche en rien la qualité du travail de recherche et de réflexion. Ainsi, je recommande vivement la lecture de Tobruk . The Birth of a Legend  de Frank Harrison (Cassel, 1996) et plus encore de Dance of War. The Story of the Battle of Egypt  (Leo Cooper, 1992) écrits tous deux par des anciens de la 8th Army. Ces deux récits pourront être complétés par les témoignages d’Australiens donnés dans Desert Boys  de Peter Rees Allen & Unwin, 2011), preuve que l’ouvrage de témoignages trouve facilement son intérêt quand il est associé à un livre plus général. Dans le camp adverse, l’excellent Rommel’s Intelligence in the Desert Campaign  d’Hans-Otto Behrendt, très vivant et documenté, permet de comprendre ce que pouvait savoir Rommel et s’appuie non seulement sur les souvenirs de ce responsable des renseignements mais aussi sur des documents d’archives.

 

Les récits gênants ou biaisés

Le témoignage peut également perdre de sa valeur quand l’historien qui le réceptionne ou l’utilise commet de erreurs, des contresens ou bien encore cherche à orienter le lecteur dans une certaine direction. Un célèbre auteur haut-normand agrémente ses nombreux ouvrages sur la bataille de Normandie de photographies et de témoignages inédits, ce qui en fait leur intérêt (outre parfois des opérations relativement peu traitées). Mais on déplorera qu’aucune distance ne semble mise avec les témoignages de soldats allemands, y compris de SS, un travers qui se retrouve également chez certains auteurs de maisons d’éditions connues. La fiabilité du témoin peut être sujette à caution quand il défend une thèse ou qu’il cherche sciemment à passer sous silence des événements bien compromettants. Certains ouvrages trahissent ainsi une sympathie non feinte de l’auteur pour des individus a priori peu sympathiques. Chez certains auteurs, les témoignages de crimes de guerre sont prétexte à placer toutes les armées au même niveau (on retrouve la même dérive actuellement à propos des conflits au Moyen-Orient). Paul Carell, ou plutôt Paul Karl Schmidt, ancien SS du service de propagande, multiplie les contre-vérités, les approximations et une présentation par trop dithyrambique des forces armées du Reich, sans pour autant que les témoignages qu’il fournisse ne soient à rejeter d’un bloc. Même déviance, à mes yeux, quand des auteurs s’essayent à réhabiliter telle ou telle armée en usant de témoignages uniquement positifs ou travestis en laissant croire que l’origine des stéréotypes dont souffre cette armée ne seraient que pure fiction.

La distance que l’historien doit mettre avec les événements est certes absolument essentielle pour la Seconde Guerre mondiale, mais à lire certains ouvrages faisant la part belle aux récits de combats n’hésitant pas à mettre en avant la bravoure et la gloire de soldats qui ont pourtant servi des régimes honnis, on finit par oublier que la Wehrmacht est l’armée d’Hitler, que la Waffen SS et que l’armée italienne fut celle du fascisme. Le soldat cité devient un héros, un brave, sans considération morale ou éthique quelconque. On finit par n’avoir des ouvrages écrits par des individus qui ne s’intéressent en fait pas à l’Histoire mais seulement à la chose militaire, voire à des considérations de simple mécanique. Certains osent relever des témoignages de crimes ou de considérations racistes chez des soldats alliés en les posant accessoirement et fallacieusement au même niveau que les pires idéologies du siècle, pour mieux relativiser les crimes des forces de l’Axe… Le témoignage, questionné et analysé par l’historien, prend ici toute son importance. Il n’a pas la même valeur selon la qualité de celui qui le donne et qui le rapporte (certains auteurs osent ainsi se vanter d’avoir des amis SS…).

 

Aspect vivant du récit ou compte-rendu purement événementiel

L’intérêt de If Chaos Reigns de Flint Whitlock (Casemate Publishers, 2011), sur les opérations aéroportées du 6 juin, de « The German in Normandy » de Richard Hargreaves (Stackpole, 2008) ou encore d’ Omaha Beach  de Christophe Prime (Tallandier, 2011) ou encore mes propres ouvrages  Invasion ! Le Débarquement véu par les Allemands  (Tallandier, 2014) et  Les opérations aéroportées du Débarquement  (Ouest France, 2014), ou encore Rommel (Perrin, 2018), est que ces textes sont basés sur de nombreux témoignages, ce qui les rend humains, tout en restant des livres d’histoire.

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