El Alamein (III)

Les conséquences géopolitiques d’une victoire de Rommel en Egypte

Les répercussions politiques de l’occupation de l’Egypte par les forces de l’Axe sont potentiellement très importantes. Churchill, qui doit affronter une motion de censure début juillet 1942, pourrait être politiquement affaibli. Les Etats-Unis pourraient également émettre des doutes sur les capacités de leur allié et envisager de s’impliquer prioritairement vers le Pacifique, une option qui a de nombreux soutiens. Puissance coloniale dominante au Moyen-Orient, le Royaume-Uni verrait sa situation ébranlée dans une région où les populations arabes lui sont hostiles. La nécessité d’accorder des moyens importants au maintient de la sécurité intérieure dans les zones encore occupées se poserait donc avec acuité. La chute de l’Egypte ne peut qu’influencer un autre Etat important de la région, la Turquie, ancienne grande puissance au Moyen-Orient, ancienne alliée du Reich pendant la Grande Guerre. Ceci serait d’autant plus préjudiciable pour la cause alliée que, au même moment, le front soviétique vacille dans le sud, avant la ruée de la Wehrmacht vers le Caucase. Si la Turquie quitte sa neutralité et se range finalement dans le camp de l’Axe, qui est sans doute plus apte à lui faire des offres territoriales intéressantes que les Alliés, cela complique les choses pour les Soviétiques dans le Caucase et les Britanniques en Iran et ailleurs. On peut aussi imaginer qu’une victoire de Rommel pourrait laisser à penser que le conflit bascule définitivement dans le camp de l’Axe, ce qui pourrait influer également sur le Portugal et pousser l’Espagne à s’impliquer davantage avec le III. Reich. Pures conjectures mais qui laissent à réfléchir sur les répercussions d’un désastre britannique. Enfin, comment ne pas penser aux Juifs établis au Moyen-Orient, plus particulièrement en Palestine ? L’irruption des Panzer à leur porte signifie la persécution, la déportation et finalement la mort. La guerre sans haine qu’on attribue à l’armée de Rommel n’aurait plus cours.

Les conséquences stratégiques d’une victoire de Rommel

Sur le plan militaire, on a vu les conséquences plutôt difficiles sur l’armée britannique au Moyen-Orient qu’entrainerait un nouveau repli. Du point de vue stratégique, plusieurs questions sont à examiner. En supposant que les positions britanniques ne soient pas tenables et que Rommel puisse même menacer l’Iran,  quelles en sont les conséquences pour l’Union Soviétique ? Elles sont primordiales car l’afflux de matériel allié via l’Iran est essentiel pour la machine de guerre de l’Union Soviétique, particulièrement à ce moment critique où sa survie est en jeu.

L’Iran, ainsi que l’Irak, c’est également une source importante d’approvisionnement en pétrole pour les forces du Commonwealth. Si les Etats-Unis fournissent la plus grande part des ressources en or noir des Alliés, la perte ou l’incapacité d’exploiter les champs pétrolifères du Moyen-Orient, et pire encore leur mainmise par un ennemi qui, lui, manque de carburant –pour autant qu’il puisse raffiner et acheminer jusqu’en Méditerranée le précieux liquide- serait fort préjudiciable.

Les Japonais viennent en effet de s’emparer des zones pétrolières d’Indonésie en ce début d’année 1942. Ces mêmes Japonais seraient dès lors plus à même d’avoir des relations plus faciles avec leurs partenaires de l’Axe, sans aller jusqu’à imaginer une stratégie commune qui n’a jamais existé. Il reste que la position de l’Inde devient d’autant plus délicate que, outre les velléités d’indépendance vis à vis des Britanniques à l’intérieur, le « joyau » de l’empire britannique verrait ses lignes de communications avec le Royaume-Uni et l’Australie gravement menacées dans l’océan Indien si les forces de l’Axe parviennent à réutiliser à leur profit le canal de Suez par où pourrait transiter des U-Boote. En cas de large victoire au Moyen-Orient, a Luftwaffe et la Regia Areonautica seraient également capables de menacer les voies maritimes alliées.

Se pose alors la question du lancement ou non de « Torch », le débarquement allié en Afrique du Nord, en cas de désastre britannique en Egypte. Les amiraux Leahy et King sont plutôt favorables à une intervention en force dans le Pacifique. Le général Marshall, plutôt dans l’optique d’une priorité accordée à la lutte contre le Reich, est quant à lui partisan d’un débarquement en France le plus tôt possible. Il a fallu tout le poids politique et toute la persuasion du président Roosevelt pour que soit décidé le principe d’une opération conjointe des puissances anglo-saxonnes en Méditerranée. Il est notable de rappeler que les Américains ont un temps envisagé l’envoi d’une division blindée dans le désert pour assister la 8th Army. Cette idée n’a pas été retenue, mais, en revanche, des escadrilles de l’USAAF vont rejoindre le Moyen-Orient. Toutefois, suite au désastre de Tobrouk, Roosevelt n’hésite pas fournir 300 nouveaux chars M4 Sherman aux Britanniques. Cette offre généreuse signifie qu’une Armored Division est immédiatement de ses nouveaux tanks qui sont expédiés en Egypte. Leur présence au sein des formations blindées du général Montgomery ne sera d’ailleurs pas sans donner celui-ci une carte maîtresse pour s’assurer de la victoire à El Alamein. Mais n’anticipons pas. Pour l’heure, la situation des Britanniques au Moyen-Orient est grave. Alors que débute la 1ère bataille d’El Alamein en juillet, Marshall est persuadé que la 8th Army sera vaincue et que rien ne peut arrêter Rommel. Si les Américains n’ont pas hésité à fournir une aide substantielle aux Britanniques aux heures sombres de la chute de Tobrouk, il y a fort à parier qu’un revers cinglant de ceux-ci en Egypte ne pourrait que les faire réagir avec vigueur. Il reste difficile de savoir quelle forme elle aurait pu prendre. Paradoxalement, si Rommel l’emporte à El Alamein, « Torch » semble plus viable que jamais. En effet, une poursuite de l’avancée des forces de l’Axe et la mainmise sur l’Egypte suppose un effort de guerre accru sur ce théâtre des opérations. Ce sont autant de moyens qui feront plus tard défaut pour s’opposer aux Alliés en Tunisie. La campagne de Tunisie ne mettrait alors en lice que deux armées ennemies sur un seul front avec impossibilité pour l’un et l’autre camp de bénéficier du soutien immédiat des armées engagées à près de 3 000 kilomètres de là, en Egypte. Connaissant la mentalité des deux dictateurs allemand et italien, eut-on imaginer Hitler et Mussolini renoncer à l’Egypte et évacuer celle-ci en cas de menace surgit en Afrique du Nord française ? Le plus grave pour les Alliés dans cette affaire, si la chaîne des événements avait pris cette tournure, est moins la victoire en Afrique, encore que celle-ci serrait loin d’être acquise avec la chute de Malte et la défaite de la 8th Army, qu’un prolongement de la guerre dont les conséquences sont difficiles à évaluer mais de toute façon défavorables pour les puissances anglo-saxonnes. Tout retard pris pour un retour des Alliés sur le continent européen joue en effet en faveur de l’Allemagne, qui peut y renforcer ses positions tout en concentrant davantage de ressources à la lutte contre l’Union Soviétique.

 

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