El Alamein (V)

Le véritable rapport de force : Rommel peut-il conquérir l’Egypte ?

Toutes les considérations qui précèdent ne sont qu’hypothèses et conjectures. Elle permettent d’appréhender les enjeux de la confrontation d’El Alamein de juillet 1942. Ceux-ci sont, à l’évidence, considérables. Il faut maintenant examiner la situation réelle des forces en présence devant El Alamein le 1er juillet 1942, ce qui amène à des considérations plus prosaïque.

Rommel est persuadé qu’une nouvelle attaque sera couronnée de succès. Le moral est au zénith et le carburant ne manque pas encore, grâce aux stocks pris à Tobrouk. Pourtant, les pertes ont été nombreuses et les hommes sont épuisés. L’Afrika Korps ( 15. et 21. PZD) ne dispose plus que de 55 chars opérationnels. Au 20ème Corps italien (divisions Ariete, Littorio, Trieste) la situation est pire encore puisqu’à peine 15 chars M13/40 sont disponibles. Les forces de l’Axe disposeraient de plus de 500 pièces d’artillerie de toute sorte, ce qui paraît beaucoup et inclut peut-être des unites qui n’ont pas encore atteint la ligne de front. Ce total inclut notamment de 40 canons de 88 mm, essentiels dans la lutte antichar, et 44 canons britanniques de 25 livres capturés. La question de l’artillerie ne semble donc pas dramatique tant que le ravitaillement ne fait pas défaut, une question épineuse en ce qui concerne les canons capturés aux Britanniques. Le véritable problème concerne toutefois les unités d’infanterie, pourtant indispensables pour mener l’attaque et surtout tenir le terrain gagné. Les deux divisions blindées de l’Afrika Korps ne comptent plus dans leurs rangs qu’à peine 500 Panzergrenadiers tandis que la 90. Leichte Division n’en aligne qu’un peu plus d’un millier. Il convient toutefois d’ajouter les autres soldats de ces divisions, à titre d’exemples la 21.Panzer Division compte 4 800 hommes et la 90.Leichte Division 2 200. Les trois corps italiens ne regroupent pour leur part que 5 500 fantassins, ce qui est bien peu. Certes, des renforts sont en route et de nombreuses unités ont été laissées en arrière. De nombreux chars sont en ateliers, et rejoindront le front à plus ou moins brève échéance. Les forces de l’Axe ont donc le potentiel pour attaquer à nouveau, mais un temps de pause semble plus que jamais nécessaire. Les distances sont en effet considérables (Tripoli est à presque 2 500 km rappelons-le) et le maériel. La Luftwaffe et la Regia Aeronautica souffrent du manque d’infrastructures le temps nécessaire au redéploiement des escadrilles en Egypte. Le soutien aérien, loin d’être inexistant, fera donc un temps défaut.

Quelle est la situation dans le camp adverse? Le 1er juillet, on compte 137 chars dans les unités à El Alamein, plus 42 en transit. Mais, ce même jour plus de 900 chars se trouvent dans les ateliers, dont 34 opérationnels. Les Britanniques seraient donc à presque 3 contre 1 en blindés. Toutefois, les pertes importantes enregistrées au cours des affrontements avec les Allemands laissent supposer que cette supériorité numérique en blindés est bien marginale. L’artillerie ne fait toutefois pas défaut et plusieurs régiments sont regroupés sous le commandement direct de l’armée. Sur la ligne d’Alamein, Auchinleck a regroupé ses blindés au sein de la 1st Armoured Division, la 7th Armoured étant convertie en unité légère dotée d’automitrailleuses. Le général anglais dispose de la 1st South African Division et de la 2nd New-Zealand Division, de la 18th Indian Brigade arrivée tout droit d’Irak, ainsi que d’éléments des 5th Indian et 50th Northumbrian Divisions. Toutes ces unités sont réparties au sein de deux corps d’armées, les 13th et 30th. Pour être complet, il convient de mentionner la présence d’un 10th Corps, qui assure la défense du Delta. Celui-ci est composé de la 10th Indian Division, de la 9th Australian Division et d’unités françaises, polonaises et grecques, soit 25 000 fantassins et une centaine de chars. Auchinleck dispose également des 9th et 10th Armies en Syrie/Palestine et en Iran/Irak, mais la première déjà contribué à renforcer la 8th Army avec des unités, parmi les meilleures dont elles dispose, à savoir les 9th Australian et 2nd New-Zealand Divisions. Auchinleck peut compter sur le soutien de la Desert Air Force du général Coningham. Celle-ci domine ne effet le ciel et inaugure une tactique de bombardement dit “round the clock”, les escadrilles se succédant afin de dénuer tout repis à l’adversaire. Les effets de la maîtrie des cieux par les Alliés sont dévastateurs sur les colonnes de ravitaillement et les troupes combattantes de Rommel.

Pourtant, pour Auchinleck, la situation est particulièrement critique dans le domaine des munitions : les combats et la retraite ont entraîné la destruction, la perte ou la capture de 780 000 obus et de 12 millions de cartouches pour armes portatives. Au 12 juillet, le 30th Corps estime que la consommation quotidienne d’obus de 25 livres atteint les 41 000 coups, soit 100 par pièce ! Si cette cadence est maintenue, les stocks d’obus de 25 livres disponibles au Moyen-Orient seront vides dans 10 ou 11 jours. Il est donc décidé de limiter la dépense journalière à 15 000 coups, ce qui est insuffisant. Mais il y a moins de 200 000 obus de 25 livres en Egypte le 15 juillet. Certes 420 000 sont en voie d’acheminement depuis la Palestine et plus de 500 000 embarqués dans des navires à destination de Suez, mais ces derniers n’atteindront pas l’Egypte avant la fin du mois. Le manque de munitions est encore plus criant pour les mitrailleuses Besa montées sur les chars et pour les mitraillettes Thompson. Cet aspect des batailles de juillet ne doit pas être oublié pour saisir la situation exacte de la 8th Army.

Il reste une donnée à considérer pour évaluer le rapport de forces. Qu’en est-il d’une intervention allemande au Moyen-Orient à partir du Caucase? Rommel peut-il bénéficier du soutien du Heeres-Gruppe A de von Kleist? Disons-le tout net : le « Renard du Désert » n’a rien à espérer de ce côté-là. L’image des soldats l’Afrika Korps effectuant la jonction avec leurs camarades venant de Russie est pure spéculation qui ne repose sur rien de tangible. L’offensive vers le Caucase implique déjà trop peu d’unités, mal ravitaillées de surcroît, vers des objectifs très éloignés les uns des autres : il y a un millier de kilomètres entre la Caspienne, vers Grozny et Bakou que visent les Panzer, et la mer Noire, où la Wehrmacht attaque en vers Novorossirsk. Entre les deux ojectifs, les Gebirgsjäger se perdent dans l’immensité du Caucase, la progression ne concernant bientôt plus que des colonnes de quelques milliers, puis quelques centaines d’hommes, une poignée à peine parvenant sur le versant est de la chaîne, en dehors de toute route carossable. De toute façon, même si les Panzer franchissent l’obstacle et s’emparent de Bakou, l’invasion de l’Iran est une campagne à elle seule alors que la guerre contre Union Soviétique requiert toutes les ressources disponibles.

 

Une armée britannique en Iran

En raison de la présence de conseillers et de ressortissants allemands en Iran et devant le refus du gouvernement iranien d’expulser ces derniers, les Britanniques et les Soviétiques décident d’envahir conjointement le pays le 26 août 1941. Les colonnes d’invasion soviétiques pénètrent en Iran par le nord ouest tandis que des unités britanniques attaquent par l’ouest depuis l’Irak. La résistance fait long feu et le roi Reza Shah est contraint d’abdiquer en faveur de son fils, Mohammed Reza Shah Pahlévi, le 16 septembre 1941. Cette intervention commune anglo-soviétique est essentielle pour le cours de la guerre. En premier lieu, elle écarte, au moins provisoirement, le risque d’un contrôle de la région par les Allemands. En outre, elle permet à la Grande-Bretagne, puis aux USA, de ravitailler l’URSS en matériel de guerre pendant toute la durée du conflit. Cette route d’approvisionnement s’avèrera capitale et indispensable à la victoire finale. Il est en effet indéniable que l’impossibilité des Soviétiques à recevoir l’aide des Occidentaux aurait amené à un effondrement dramatique devant la Wehrmacht. L’importance stratégique de la zone obligera les Britanniques à y maintenir la Paiforce (Persian and Irak Force), placée sous les ordres de « Jumbo » Wilson, qui dispose de la 10th Army du général Quinan qui comptera 4 divisions et plusieurs brigades en septembre 1942, sans compter l’armée polonaise en formation, alors que les Allemands menacent le Caucase. L’Iran comptera jusqu’à 150 000 soldats britanniques, principalement de l’armée des Indes.

 

Une inconnue : l’attitude des Egyptiens

On peut difficilement imaginer l’Egyptien moyen s’insurger contre les Britanniques. Pourtant, la défiance de ceux-là pour ceux-ci s’explique aisément en raison du statut de puissance occupante du Royaume-Uni. On attribue ainsi l’envolée des prix à la présence de soldats britanniques. Fin juin-début juillet 1942, la ville d’Alexandrie est envahie de rumeurs annonçant l’arrivée imminente de l’Afrika Korps, rumeurs couplées avec celles d’une possible politique de terre brûlée par les troupes britanniques en retraite vers le Sinaï. Ces rumeurs sont certes non fondées mais elles sont habilement répandues par des agents au service des forces de l’Axe. On prépare l’accueil des nouveaux vainqueurs en confectionnant des drapeaux allemands et italiens et on détruits les uniformes, compromettants, laissés par les Britanniques. Il apparaît cependant que, si une partie de la haute société cairote et alexandrine intrigue pour être prête à se rallier aux nouveaux vainqueurs germano-italiens au moment opportun, d’autres ne sont pas dupes des visées de l’Italie sur leur pays. L’Egyptien moyen est en revanche indifférent quant au vainqueur de la guerre. Certains ne voient pour ainsi dire jamais de soldats britanniques et la guerre leur semble lointaine, tout juste connue par la radio. Néanmoins, on décèle un certain dilemme sur la question d’ouvrir ou non les boutiques et échoppes, considérant le risque de saccages et de pillages par les foules en panique mais aussi la possibilité de vendre au prix fort des marchandises très prisées en ces circonstances. L’hésitation de ces marchands et artisans contribue au sentiment général d’insécurité. On raconte que Rommel a déjà réservé les meilleures chambres du Shepheard’s. On se presse vers la bourse, on dit que le gouvernement égyptien reste en session extraordinaire, que les étudiants se préparent à passer à l’action et que le marché du coton est clos. Globalement, les Egyptiens ne sont bien sûrs pas mécontent des revers essuyés par les Britanniques et c’est avec une certaine satisfaction qu’ils voient fuir ces Anglais qui les prennent si souvent de haut. Ils attendent l’arrivée des libérateurs Allemands et Italiens. On ne peut négliiger la gène que des saboteurs et des nationalistes auraient pu occasionner aux Britanniques. Les militaires comme Nasser et Sadate ne sont certes pas les derniers à espérer une victoire des forces de l’Axe. Sadate et un groupe de nationalistes préparent une note pour demander à Rommel la garantie de l’indépendance de l’Egypte en échange du soutien de l’armée égyptienne et du mouvement de résistance qu’ils espèrent lever. Sadate prétend avoir ainsi acheté 10 000 bouteilles au souk Mouski pour en faire des coktails Molotov. Toutefois, le texte rédigé par ces officiers ainsi que des photographies aériennes de positions britanniques restent lettres mortes puisque le pilote égyptien est abattu au-dessus d’El Alamein par les Allemands qui n’ont vu qu’un avion anglais Gladiator. Quelques membres de l’Egyptian Royal Army Corps au Caire sont arrêtés en raison de leurs propos défaitistes et sous le prétexte d’activités submersives. pour pallier à toute difficulté, 250 soldats britanniques remplacent des soldats égyptiens à des postes sensibles.

 

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