GUERRE DU PACIFIQUE/PACIFIC WAR (41/44): Okinawa (I)

 

OKINAWA : L’ULTIME BATAILLE,

1er AVRIL-21 JUIN 1945

Au début de l’année 1945, les responsables japonais savent pertinemment que le Japon sera bientôt l’objet d’une offensive alliée. Les Américains sont maintenant assurés que le Japon n’est pas encore disposé à rendre les armes en dépit des sévères revers subis l’année précédente. L’étau se rapproche et une attaque massive en Mer de Chine semble imminente. Les stratèges américains optent pour un assaut sur l’île d’Okinawa, longue d’une centaine de kilomètres et étape indispensable sur la route qui mène à Kyushu, l’île la plus méridionale de l’archipel nippon. Les Japonais ont pleinement conscience de l’importance d’Okinawa. La défense de l’île est confiée à la 32ème armée japonaise du général Ushijima, une force imposante qui totalise pas moins de 110 000 hommes admirablement retranchés dans un réseau de fortifications et de grottes. La garnison japonaise n’est toutefois pas seule pour faire face à l’imminente attaque japonaise. Les stratèges japonais ont en effet mis au point un plan de bataille très simple mais pour le moins original. Il est en effet décidé de ne pas s’opposer au débarquement américain. La subtilité du plan réside dans le fait que les Japonais comptent ainsi frapper en masse la flotte américaine avec des vagues de Kamikazes qui, pense t-on, ne manqueront pas de causer des pertes sensibles à l’US Navy. Celle-ci n’aura alors d’autres alternatives que de lever l’ancre afin de se mettre à l’abri de ces assauts dévastateurs, abandonnant par là même à leur sort les GI’s et les Marines débarqués à Okinawa. Le combat sera mené sans pitié et le haut-commandement japonais attend de ses hommes le sacrifice ultime pour apporter la victoire : les combattants doivent rechercher délibérément la mort en tuant leurs adversaires. On attend que chaque avion ou bateau explosif détruise un navire de guerre et que chaque combattant à terre détruise un char ou tue dix soldats ennemis. Tous les combattants japonais reçoivent ainsi le nom de Kikusiu, « chrysanthème flottant », symbole de pureté de l’âme. L’impact psychologique de l’anéantissement des forces américaines sur l’île ne sera pas sans gonfler à bloc le peuple japonais et ses forces armées, alors sur la défensive. Bien plus, les Américains, confrontés à de terribles pertes, auraient ainsi un avant-goût du coût que représenterait l’invasion du Japon, ce qui ne pourrait que les inciter à envisager un compromis avec l’empire du Soleil Levant. Les Américains ne vont toutefois pas s’engager à la légère dans l’opération. Celle-ci est confiée à la 10th US Army du général Buckner, articulée en deux corps, totalisant 4 divisions de l’armée de terre et 3 divisions de Marines. Buckner dispose de 180 000 hommes. Avec la marine, c’est un total de 450 000 Américains qui sont impliqués dans l’opération. L’amiral Spruance est a la tête de la flotte de guerre la plus puissante jamais rassemblée : 1 200 navires, dont 40 porte-avions, 180 cuirassés et 200 destroyers ! Pour les Américains, la victoire ne fait pas l’ombre d’un doute.

        

L’opération est lancée le 1er avril 1945. Un déluge de feu s’abat sur les plages de la baie d’Hagushi et les débarquements peuvent débuter sans encombre à 8h30. L’opposition est étrangement négligeable et, dès la fin de matinée, les objectifs du Jour J sont atteints, à savoir les aérodromes de Kadena et Yontan. 60 000 hommes sont déjà à terre à la nuit tombée et l’avance atteint 5 kilomètres. Les Marines sont chargés de la partie septentrionale de l’île, tâche qu’ils accomplissent promptement et sans grande difficulté, puisqu’à peine 1 120 hommes sont perdus, dont 218 tués. L’armée s’empare de son côté sans coup férir de l’île de Shima et de son aérodrome.

  

En revanche, les difficultés rencontrées par les GI’s dans leur mouvement de progression vers le sud de l’île sont nombreuses et l’armée américaine se heurte à une vive résistance, articulée sur un système défensif élaboré qui s’appuie habilement sur la topographie du terrain. Les combats pour la zone de collines de Kakazu causent de nombreuses pertes et les Américaines ne s’empare du village que le 24 avril, soit après deux semaines de combats. Le 4 mai, Ushijima se paye même le luxe d’une contre-attaque qui n’aboutit pas cependant. Le mois de mai s’avère tout aussi sanglant pour les Américains dans leurs tentatives pour s’emparer du secteur de Shuri. Les troupes de l’armée de terre, maintenant épaulée par les Marines, réussissent pourtant à forcer les lignes japonaises et Shuri tombe finalement le 29 mai. Dès lors, les Japonais sont contraints à une irrémédiable retraite et les événements s’accélèrent.

 

Le 10 juin, l’ultime assaut peut être lancé contre l’ultime bastion japonais. Le 22 juin, le général Geiger, nouveau commandant de la 10th US Army, annonce la fin officielle des combats sur Okinawa. Cette bataille est de loin la plus meurtrière pour les Etats-Unis au cours de la guerre du Pacifique. 12 300 Américains sont morts et 36 400 ont été blessés. L’armée de terre a enregistré 4 500 tués et 18 000 blessés tandis que le corps des Marines reconnaît la perte de 2 900 tués et 13 600 blessés.

 

Entre-temps, la lutte s’est déroulée de manière toute aussi acharnée dans les airs et sur mer. En effet, conformément au plan mis au point pour la bataille, de multiples attaques Kamikaze vise la flotte de l’amiral Spruance, dans le but avouée de la forcer à lever l’ancre et quitter les parages d’Okinawa. L’amiral Ugaki lance ses vagues d’avions-suicides dès le 6 avril, après une attaque préventive peu couronnée de succès de l’aviation embarquée US sur Kyushu.

En dépit de la surprise, les Kamikazes et leur escorte sont interceptés et subissent de lourdes pertes mais les Japonais frappent durement. 248 appareils japonais ont été détruits mais ils ont réussi à couler 5 navires, alors que 2 autres sont désemparés et qu’une vingtaine de bateaux, dont 2 porte-avions, sont endommagés et doivent quitter le mouillage d’Haghushi sous escorte, affaiblissant d’autant plus l’US Navy pour la bataille. Le lendemain, les résultats sont toutefois moins spectaculaires pour les Kamikazes. Leur « tableau de chasse » s’étoffe cependant sensiblement le 12 avril lorsque 350 appareils nippons, dont 180 avions-suicides, prennent l’air.

Si un seul navire américain est envoyé par le fond ce jour là, ce ne sont pas moins de 25 unités, dont deux grands porte-avions et 4 cuirassés qui doivent romprent le combat et quitter le champ de bataille sous escorte. La stratégie japonaise semble donc fonctionner à merveille. Si le carnage continue et prend de l’ampleur, Spruance sera contraint d’admettre sa défaite et de prendre le large. Le mois de mai va s’avérer encore plus désastreux pour l’US Navy qui se trouve confrontée à ces attaques meurtrières quasiment quotidiennement. 19 grands navires sont en effet coulés, dont 9 destroyers. Le nombre de navires endommagés est considérable et aucune parade ne semble efficace à 100 %. Le moral des équipages en est gravement affecté. Quand la bataille d’Okinawa arrive à son terme à la fin du mois de juin, la marine américaine peut faire le compte de ses pertes. Elle a perdu le total impressionnent de 9 700 hommes, dont 4 900 tués, 40 navires coulés et 368 endommagés, ainsi que 763 avions, un chiffre non négligeable.

La bataille d’Okinawa est également le théâtre d’un pitoyable baroud d’honneur de la Marine Impériale. Le cuirassé Yamato, armé de canons de 457 mm, prestige de la flotte et, de loin, le navire de ligne le plus puissant du monde, est en effet engagé dans une mission de sacrifice le 6 avril. Avec son escorte, le Yamato doit fondre sur la flotte alliée et y causer le maximum de dégâts avant de s’échouer sur le rivage, faut de mazout suffisant pour rejoindre son port d’attache. La flottille est toutefois interceptée par l’aviation embarquée de la Task Force 58. Le super-cuirassé Yamato est ainsi torpillé avec le croiseur Yahagi et 4 destroyers. 3 665 marins japonais succombent tandis que les aviateurs américains ne perdent que 12 hommes. Cette piteuse affaire illustre avec brio le triomphe du porte-avions sur le cuirassé au cours du conflit.

  

D’un point de vue quantitatif, les pertes essuyées par l’armée, l’aviation et la marine japonaises au cours de la bataille d’Okinawa sont colossales. A peine 3 400 hommes sur les 110 000 soldats de la garnison survivent aux combats, ce qui représente toutefois un nombre inaccoutumé de prisonniers. Les civils ne sont pas épargnés puisqu’on évalue à 40 000 le nombre de ceux qui périrent. La flotte nipponne perd de son côté plus de 3 600 tués tandis que peut-être 8 000 aviateurs sont tués à bord de plus de 7 000 appareils. Les chiffres très élevés des pertes japonaises sont très inquiètent les Américains pour l’avenir. La défense acharnée d’Okinawa n’est pas sans conséquences pour la suite du conflit. Les Américains en tirent en effet la conclusion que l’assaut de l’archipel japonais ne pourra être conquis qu’à l’issue d’une bataille sanglante et très coûteuse. Dans un premier temps, il convient de repousser les dates prévues pour les débarquements. Il s’agit également d’envisager d’autres moyens pour contraindre le Japon à capituler et, donc, épargner de nombreuses vies américaines.

 

LA FLOTTE DE COMMERCE NIPPONNE

Les Japonais ont négligé leur flotte de commerce et leurs navires transporteurs au profit de la flotte de guerre. C’est ainsi qu’ils ne disposent que de 49 pétroliers pouvant transporter 587 000 tonnes au début de la guerre, contre respectivement 425 et 389 pour la Grande-Bretagne et les USA, totalisant une capacité de transport de 6 millions de tonnes de carburant. La marine et l’armée japonaise disposent alors d’environ 1 000 navires alors que la marine marchande, déjà insuffisante avant guerre pour assurer les transports maritimes, va devoir être renforcée par la capture de navires ennemis. Les japonais n’ont en fait pas les moyens d’assurer le fret et le transport de troupes indispensable à la défense de leur immense empire. Si les pertes de la marine marchande restent limitées pendant les 5 premiers mois de la guerre, elles ne cessent ensuite de croître dans des proportions inquiétantes en raison de l’efficace intervention des sous-marins américains, dans ce qui constitue probablement le blocus et la guerre sous-marine la plus réussie de l’histoire. En 1942, les sous-marins américains coulent 180 bâtiments, totalisant 715 000 tonnes, pertes remplacées à 90 000 tonnes près. A partir d’octobre 1943, le pacifique central constitue un véritable cimetière marin pour les transports militaires, alors qu’aucune offensive majeure n’y a encore été lancée. La marine impériale s’avère même incapable d’assurer la protection des convois en mer de Chine et au large du Japon. Au total, les sous-marins américains coulent 4,5 millions de tonnes de transports, soit 53% du total des pertes navales japonaises provoquées par moins de 2% de l’US Navy. La seule marine marchande japonaise perd 2 346 navires pendant le conflit et 70 000 hommes d’équipages, dont 16 000 tués. Les sous-marins américains ont envoyé par le fond 1 300 navires, dont 8 porte-avions, 1 cuirassé et 11 croiseurs.

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