La Campagne de Tunisie/Tunisian Campaign (13) Bilan

LE CARACTERE DECISIF DE LA GUERRE EN AFRIQUE DU NORD

 

La campagne de Tunisie et l’anéantissement de l’Afrika Korps : une victoire majeure des Alliés

20 mai 1943. Les rues de Tunis sont envahies par une marée humaine en liesse. Les combats ont cessé depuis une semaine sur le sol nord-africain. L’heure est à la parade pour les vainqueurs. Sur l’estrade principale, à la place d’honneur, le général Eisenhower, le maître d’orchestre de cette retentissante victoire et commandant suprême des forces alliées. Conscient du coût humain de toute entreprise guerrière, l’homme n’a guère le goût de ces réjouissances après le cessez-le-feu. Il s’est imposé dans son statut de commandant suprême interallié, a pris conscience du caractère particulier de cette guerre. Il lui apparaît clairement qu’elle oppose les démocraties aux forces de l’Axe, puissances du mal, bafouant les droits humains les plus élémentaires. C’est pourquoi il se refuse à recevoir Arnim à Alger. Il refusera ainsi de s’adresser à tout général allemand jusqu’à la conclusion des hostilités, à Reims, en 1945. Ce qui intéresse Eisenhower, ce sont désormais les autres généraux allemands, qui n’ont pas encore été faits prisonniers.[1]

En tête de cortège défile une armée à la fierté retrouvée : l’armée d’Afrique, issue d’une France humiliée en 1940, qui rejoint enfin les FFL de de Gaulle aux côtés des Alliés. Ils sont tous là : les Français de métropole, les légionnaires, les zouaves, les spahis, les goumiers et les tirailleurs marocains et algériens. Splendides dans leurs uniformes et dans leur prestance, ces hommes sont, avec justice, l’objet des applaudissements les plus appuyés de la foule enjouée qui apprécie le spectacle. Moins flamboyants et plus discrets avec leurs chaussures caoutchoutées, des GI’s défilent à leur tour au son de la musique de l’US Army. Patton, en connaisseur, apprécie la tenue des troupes mais déplore en revanche l’aspect de ses compatriotes : « En dépit de leur belle apparence physique, nos hommes manquent d’allure dans les revues. Je pense qu’ils ne sont pas suffisamment fiers d’être soldats et qu’il nous faut y remédier ».[2] Ils sont suivis par une imposante démonstration des forces britanniques de la 1st Army menées par les régiments écossais défilant admirablement aux accents des cornemuses.

La victoire célébrée ce jour-là est une des plus éclatantes que les Alliées aient remportées au cours du conflit. Complète, car les armées adverses sont intégralement annihilées. Décisive, puisqu’en ce printemps 1943, le cours de la guerre tourne désormais en faveur des Alliés après les victoires d’El Alamein, de Stalingrad et de Guadalcanal. Le succès complet remporté sur les rivages africains a commencé en Egypte, à El Alamein, et sur les côtes d’Afrique du Nord, avec le lancement de l’opération « Torch ». L’Axe est définitivement chassé des rivages nord-africains. Un continent est libéré des forces de l’Axe. La victoire en Afrique constitue le premier jalon qui mène à la victoire. Ces mêmes hommes, qui ont participé à cette campagne victorieuse dans les rangs des armées alliées, seront les libérateurs de l’Europe.

 La campagne a permis d’acquérir une expérience des plus précieuses dans l’utilisation de l’aviation en appui de forces terrestres, dans l’utilisation de forces aéroportées, mais aussi pour mener une opération amphibie et l’utilisation des navires.

Le bilan humain de la campagne est éloquent. Les Allemands auraient eu 8 500 tués et les Italiens 3 700 au cours de la campagne de Tunisie. Alexander annonce qu’il y a plus de 150 000 prisonniers, auxquels il faut ajouter plus de 1 000 canons, dont 180 pièces de 88, 250 chars et des milliers de véhicules. Il réajuste ensuite son estimation pour la porter à 250 000 et demande alors à Churchill de « sonner les cloches » [3]. En fait, le chiffre le plus probable se situe autour de 170 000 hommes capturés au cours de la phase finale des combats, ce chiffre étant en effet celui des rationnaires du Heeres-Gruppe Afrika en mai 1943, 225 000 étant finalement internés dans des camps prévus pour en accueillir 70 000. Les 55 à 75 000 hommes de différence étant, à n’en pas douter des prisonniers capturés avant mai 1943. En effet, dès le 3 mai, alors que les redditions en masse n’ont pas encore eu lieu, Churchill écrit à Staline que 40 000 Germano-Italiens ont été capturés depuis le début de la campagne de Tunisie et que 200 000 autres sont encerclés. Il semblerait que le nombre de prisonniers non blessés atteigne 238 243 en date du 25 mai. L’US Official History mentionne le chiffre de 275 000[4].

Pour prix de cette victoire, les Alliés ont perdu environ 75 000 hommes : 11 000 tués, 40 500 blessés et 24 000 disparus[5]. Les Britanniques ont le plus souffert, avec 38 000 pertes, dont 6 200 tués et 10 600 prisonniers et disparus[6]. On dénombre 19 400 pertes chez les Français, dont de 2 100 à 4 500 tués[7]. A cela s’ajoutent 18 221 Américains (plus un millier pour Torch), dont 2 700 tués et 6 500 disparus. Aux 8 500 Allemands et 3 700 Italiens tués s’ajoutent 23 000 blessés. Les pertes totales de l’Axe en Tunisie seraient donc de 300 000 hommes.

 Tunisgrad: un désastre concomitant à celui de Stalingrad

Au regard des pertes, les dictateurs allemand et italien ont-ils commis une erreur en s’évertuant à maintenir leurs armées sur le sol africain ? Ce faisant, Hitler va provoquer une catastrophe d’une toute autre ampleur en renforçant ses troupes en Afrique du Nord. La défaite finale de l’Axe en Afrique va en effet affaiblir considérablement les capacités de défense des armées germano-italiennes en Europe méditerranéenne. Pour ne s’en tenir qu’aux Allemands, le nombre de prisonniers est supérieur à celui de Stalingrad. Les conséquences de la défaite de Tunisie sont également plus graves pour l’Axe que celles de cette grande défaite en Russie, d’ailleurs bien moins significative que celle de Moscou en 1941, signifiant l’échec de « Barbarossa ». La défaite en Afrique signe la perte de nombreuses unités d’élite dont le prestigieux Afrika Korps : au total 11 divisions allemandes en comptant deux divisions de Flak, 3 divisions de Panzer, 3 divisions motorisées, l’équivalent de trois régiments de Fallschirmjäger, 2 unités de Tiger…. Le nombre de chars perdus –environ 1 200 en 6 mois depuis El Alamein- et d’avions abattus dépasse les pertes subies à Stalingrad. 2 422 avions de la Luftwaffe sont perdus en Méditerranée de novembre 1942 à mai 1943, dont de nombreux bombardiers et avions de transports pilotés par des équipages des écoles de formation au pilotage de bombardiers. Ces pertes sont irremplaçables[8]. 400 appareils sont redéployés de la Russie vers la Méditerranée dès le mois de novembre. C’est le quart du potentiel aérien allemand qui est concentré dans la région, contre 1/12ème un an et demi plus tôt. Le 10 novembre, le Fliegerkorps II compte 445 avions de combat et 673 appareils de transport. Début décembre, la Luftwaffe aligne 480 avions de transports Ju-52 et 22 Me 323 et Ju 90[9], et ce alors même que Stalingrad, qui vient d’être encerclée doit également être ravitaillée par un pont aérien. De surcroît, les Alliés ont remporté cette victoire pour un coût humain relativement faible alors que l’Armée Rouge est saignée à blanc par sa victoire de Stalingrad. Qui plus est, les Anglo-Saxons ne subissent aucun coup d’arrêt consécutif à ce grand succès, au contraire des Soviétiques qui essuient un revers cuisant à Kharkov en mars 1943 après celui déjà subi face au saillant de Rjev en novembre-décembre 1942, cette dernière opération ayant pourtant été initialement jugée plus importante par Staline et Joukov que l’encerclement de Stalingrad opéré à la même date. Pour vaincre les Nazis, les Soviétiques ont besoin d’un Second Front. Celui-ci est ouvert en Afrique en 1942.

Ne parvenant pas à détruire la Panzerarmee Afrika en Egypte et ne parvenant pas à une conclusion rapide en Tunisie, les Alliés vont en fait remporter une victoire encore plus spectaculaire en raison de l’afflux en pure perte de renforts germano-italiens en Afrique. Ainsi, si en regard des objectifs alliés initiaux la bataille aurait due être achevée en Tunisie pour Noël 1942, l’échec initial se transforme en une victoire éclatante et absolue.

 

Perspectives stratégiques de la guerre en Afrique du Nord

C’est une erreur de considérer la campagne d’Afrique du Nord menée par l’Afrika Korps comme secondaire. Certes, dans l’esprit de Hitler, de Staline ou de Roosevelt, la guerre au Moyen-Orient et en Méditerranée représente bien un théâtre des opérations secondaire. Faut-il pour autant adopter ce point de vue ? L’appréciation erronée de l’importance de la partie qui s’y joue est peut-être une des erreurs majeures du Führer au cours du conflit. Dans l’incapacité d’envahir les îles britanniques, puis face à l’enlisement à l’Est, la seule alternative stratégique viable du Reich semble être en effet d’intervenir au Moyen-Orient. Dans l’optique des Britanniques ou des Italiens qui y consacrent une part essentielle de leur effort de guerre, ce front n’a rien de secondaire. Si vaincre en Afrique n’apporte pas la victoire finale aux Alliés, y être défait aurait eu de graves répercussions, ne serait-ce que l’allongement du cours de la guerre. Il se peut même La perte de l’Egypte et du Moyen-Orient auraient eu des conséquences stratégiques et politiques catastrophiques. Hitler, après la prise de Tobrouk en 1942, comme avant lui Churchill en février 1941 après l’anéantissement de la 10ème armée italienne en Libye, manque l’opportunité de prendre un avantage décisif en Afrique.

 La Tunisie: première campagne côte à côte pour les deux alliés anglo-saxons.

Il est intéressant que noter que, selon les chiffres donnés par Churchill, certes à prendre avec précaution, la guerre en Afrique du Nord et en Afrique orientale a coûté des pertes considérables aux forces de l’Axe : 975 000 hommes, dont 200 000 Allemands, 7 600 avions, 2 550 chars, 6 200 canons, 70 000 véhicules motorisés et pas moins de 624 navires, la plupart coulés par la RAF et la Royal Navy dans leur lutte contre les lignes de ravitaillement de l’armée de Rommel. Les pertes britanniques en Afrique et au Moyen-Orient sont estimées à 220 000 hommes. L’armée allemande compte 18 600 tués et 3 400 disparus au cours de la guerre du désert, les Italiens enregistrant pour leur part la perte de 13 700 tués et 8 800 disparus. Les Britanniques ont eu 35 500 tués. Si on y ajoute les tués et disparus américains et français, plus de 80 000 hommes sont morts du fait des rêves impériaux du Duce .[10] Ce qui au départ ne devait être qu’une force d’appoint, l’Afrika Korps, envoyée pour éviter l’effondrement italien au début de 1941 va finalement absorber une part non négligeable de la puissance militaire allemande et de son effort de guerre. Dans cette aventure africaine, l’Italie a perdu l’élite d’une armée aux capacités déjà fort réduites à la déclaration de guerre. En outre, la marine marchande italienne est exsangue, la marine de guerre cantonnée dans ses ports faute de mazout et l’aviation laminée. La position politique de Mussolini s’en trouve donc considérablement affaiblie. Avec la chute de la Tunisie, la fin de l’Italie fasciste se rapproche.

Hitler a désormais perdu l’initiative stratégique. Mais l’a-t-il jamais possédée en Méditerranée ? Ses forces passent à la défensive sur tous les fronts, exceptés les U-Boote dans l’Atlantique. Toutes les troupes germano-italiennes impliquées dans la campagne nord-africaine sont autant d’unités qui n’ont pu être employées sur d’autres théâtres d’opérations et leur perte va provoquer une pénurie d’effectifs au moment d’assurer l’inviolabilité de la « forteresse Europe » au sud. Rommel lui-même plaide en vain auprès de Hitler pour que son armée soit préservée et évacuée en Italie, afin d’y poursuivre la lutte. Conscient de l’impasse de la guerre en Afrique, il est consterné de une fin de non recevoir que Hitler lui oppose, sacrifiant ainsi de nombreuses troupes d’élite qui feront défaut au Reich lors des campagnes suivantes. La résistance acharnée des forces de l’Axe en Tunisie, s’éternisant six mois, retarde cependant les opérations amphibies alliées subséquentes. Ce répit autorise même une offensive sur Koursk en Union Soviétique et le début de la mise en défense du sud de l’Europe. Sans la farouche résistance opérée en Tunisie, il est possible que l’Italie ait été envahie dès le début de l’été 1943.

La chute de celle-ci apparaît dès lors inévitable : un premier maillon de l’Axe est sur le point de rompre. Le contrôle de la Méditerranée signifie que les Alliés sont en mesure de menacer leurs adversaires n’importe où des Balkans au sud de la France. Il permet également la réouverture de la voie maritime via le canal de Suez, évitant ainsi le long trajet par le cap de Bonne Espérance, rendant plus rapides et moins dangereuses les liaisons avec l’Inde mais aussi avec l’Iran où transite le matériel cédé à l’URSS dans le cadre de la loi Prêt-Bail, un soutien indispensable à l’effort de guerre soviétique.

La conférence de Casablanca[11] qui réunit Churchill et Roosevelt à partir du 14 janvier 1943 pendant la campagne de Tunisie est également l’occasion donnée pour les Alliés de préciser leurs buts de guerre. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont ainsi fermement décidés à mener la lutte jusqu’à la reddition inconditionnelle de leurs adversaires. Cette expression a fait couler beaucoup d’encre. La déclaration aurait, selon certains, contribué à rallonger la guerre en stimulant la détermination de leurs adversaires. Le 24 janvier, Roosevelt surprend Churchill lors de la conférence de presse en affirmant qu’il souhaite combattre jusqu’à la reddition inconditionnelle de tous les ennemis des Alliés. Churchill n’a pu que soutenir et abonder dans le même sens. Roosevelt aurait improvisé l’expression en s’inspirant de Grant, ce qui paraît douteux. L’inhumanité et la vengeance ne sont pourtant pas au programme proclame Churchill le 30 juin 1943. Le 24 décembre 1943, Roosevelt renchérit en affirmant qu’il n’est pas dans les intentions des Nations Unies de réduire les Allemands à la servitude. Churchill ne dit pas autre chose devant les députés de la Chambre des Communes le 22 février 1944. Les Alliés ne seront en revanche tenus par aucune obligation à leur égard au moment de la reddition. Il n’y aura pas de recours possible à d’éventuels « Quatorze Points » comme en 1918 avec le texte du président américain Wilson qui avait servi de base aux négociations de l’Armistice. Il n’y aura pas d’échappatoire politique pour les Nazis et leurs alliés, pas de négociations, pas de traité de paix dûment discuté entre les parties en présence. Les vaincus devront s’en remettre aux vainqueurs, à l’image de la bonna fide romaine aux temps antiques. Churchill pense que cette expression est préférable à une liste des intentions concrètes des Alliés à l’égard de l’Allemagne, intentions qui n’auraient que renforcé l’esprit de résistance.

 

La guerre en Afrique et l’armée française renaissante

Ce n’est pas le moindre paradoxe de Rommel et de l’Afrika Korps que d’avoir contribué à aguerrir leurs adversaires avant que ces derniers ne participent à la confrontation majeure de la guerre à l’ouest, à savoir le débarquement en Normandie et la campagne qui s’ensuit. Leur principal adversaire, la 8th Army, a acquis une expérience précieuse et testé son matériel à rude école.

La campagne de Tunisie et le développement des opérations en Méditerranée en 1943 marquent également le retour de la France dans la guerre avec une armée aux effectifs de plus en plus importants[12], en dépit du manque criant de matériel moderne en novembre 1942. Quoiqu’indigné d’avoir été tenu à l’écart par les Alliés, lorsque de Gaulle apprend la nouvelle de l’opération « Torch », il exprime sa satisfaction car cela signifie d’une part que les Américains rejoignent un théâtre d’opérations où opèrent déjà les FFL et les Britanniques et, d’autre part, cela ouvre la perspective à la France de pouvoir reconstituer son armée pour combattre l’ennemi. Churchill et Eden prennent soin de préciser à leur interlocuteur que le choix de ne pas impliquer la France Libre n’a été qu’une décision purement américaine.[13]Le 7 novembre 1942 au soir, à la veille du débarquement, de Gaulle consent cependant à lire un message à la radio adressé « aux chefs, soldats, marins, aviateurs, fonctionnaires d’Afrique du Nord » : « Levez-vous ! Aidez nos alliés ! Joignez-vous à eux sans réserve ! Ne vous souciez pas des noms ni des formules ! Allons ! Voici le grand moment. Voici l’heure du bon sens et du courage… Français d’Afrique du Nord, que par vous nous rentrions en ligne d’un bout à l’autre de la Méditerranée, et voilà la guerre gagnée grâce à la France ! »[14]On admirera toujours le caractère francocentriste de la rhétorique gaullienne. Quoi qu’il en soit, le général de Gaulle voit juste : c’est le moment pour la France de reprendre les hostilités en force aux côtés des Alliés.

La campagne de Tunisie est celle de l’armée française renaissante. Les FFL Sont rejoints par l’Armée d’Afrique, mais les deux composantes de l’armée restent séparées jusque dans la mort, puisque les soldats qui sont tombés reposent dans deux cimetières différents…

L’époque héroïque des premières unités FFL est révolue avec l’entrée en lice contre l’occupant allemand de l’Armée d’Afrique. La fracture entre ces deux composantes de l’armée française renaissante est cependant bien réelle et va perdurer. Le 11 novembre 1942, les forces françaises d’Afrique du Nord commandées par le général Juin se rangent aux côtés des Alliés. De 7 000 hommes sur le front tunisien à la fin novembre, les forces françaises passent à 75 000 hommes à la fin de la campagne. Combat également le Corps Franc d’Afrique, fort de quatre bataillons, ainsi que de bataillons de Tabors marocains. Le Corps Franc d’Afrique est créé par le général de Monsabert sur ordre du général Giraud. Il s’agit de mettre sur pied un corps de volontaires destiné à participer aux combats de Tunisie. Les lois de Vichy sont toujours en vigueur en Afrique du Nord, même après le débarquement allié. Cette unité est donc composée de Français partisans de la France Combattante, d’étrangers et d’indigènes nord-africains soucieux de ne pas servir dans l’ex-armée de Vichy. La participation des forces aériennes françaises n’est que marginale[15]. En ce qui concerne la marine, le sabordage de la flotte à Toulon et les pertes lors de l’affrontement contre les Alliés au cours de l’opération « Torch » ne laissent qu’un nombre limité d’unités à disposition de la France, d’autant plus que les navires de l’amiral Godefroy désarmés à Alexandrie ne rejoignent les rangs alliés qu’à l’issue de la campagne de Tunisie. De plus, comme l’attestent les propos de Churchill, « A Dakar, le gouverneur-général de Vichy Boisson accepte l’ordre de cessez-le-feu de Darlan le 23 novembre mais les unités navales refusent de rejoindre les Alliés. C’est seulement après la conquête de l’Afrique du Nord que le cuirassé Richelieu et trois croiseurs rallient notre cause ».[16]

La France dispose désormais d’une armée à la mesure de ses ambitions de nation belligérante et d’alliée des puissances anglo-saxonnes. Cependant, la fusion de l’armée d’Afrique et des FFL est des plus délicates. Lors du défilé de la victoire à Tunis le 20 mai, les deux composantes de l’armée française ne défilent pas côte à côte. Les hommes de Leclerc paradent en effet avec les troupes britanniques. La séparation perdure jusque dans la mort puisque les cimetières militaires sont distincts. Français Libres et Français de l’ancienne armée de Vichy ne reposent pas côte à côte sur cette terre africaine où ils sont morts pour une cause commune. Les Américains ont été agacés par ces rivalités franco-françaises et seul l’accord finalement trouvé entre de Gaulle et Giraud a permis à l’armée française de bénéficier de l’aide américaine. La conférence d’Anfa est ainsi le théâtre de la fameuse poignée de main entre de Gaulle et Giraud. Sur l’insistance de Roosevelt et de Churchill et devant les responsabilités qui lui échoient en ces heures cruciales, de Gaulle, d’abord réticent, finit par donner son accord et se rend à Casablanca. D’ailleurs, ses premiers mots à l’endroit de Giraud sont tout emplis du souci gaullien de l’indépendance française : « Eh quoi ? lui dis-je, je vous ai, par quatre fois, proposé de nous voir et c’est dans cette enceinte de fil de fer, au milieu des étrangers, qu’il me faut vous rencontrer ? Ne sentez-vous pas ce que cela a d’odieux au point de vue national ? ».

Les Alliés ont rééquipé en partie les troupes françaises sous équipées en lutte face à l’ennemi en Tunisie. Giraud obtient beaucoup plus du président Roosevelt : l’armement et l’équipement de dix divisions françaises et de leurs unités de soutien, soit 400 000 hommes, avec du matériel moderne américain. L’intérêt pour les Américains est évident : de nouveaux alliés rejoignent leurs rangs et cela permettra d’envoyer au front des Français motivés au front plutôt que des compatriotes, d’autant que la montée en puissance de l’armée, de la marine et de l’aviation américaine pour mener la lutte par-delà deux océans exige des effectifs considérables. Finalement, ce sont 8 divisions qui composent cette nouvelle armée française, pour moitié formée de musulmans, soit 3 divisions blindées (1ère, 2ème et 5ème) et 5 divisions d’infanterie (1ère Division Motorisée d’Infanterie –ex Division Française Libre-, 2ème Division d’Infanterie Marocaine, 3ème Division d’Infanterie Algérienne, 4ème Division Marocaine de Montagne et 9ème Division d’Infanterie Coloniale formée avec des contingents d’Afrique noire). Parallèlement, d’autres unités, issues des FFL, resteront équipées par les Britanniques et dépendront de leur armée (SAS et commandos).

Pendant que la lutte se poursuit en Tunisie, la 5th US Army aide les Français dans la réorganisation de leur armée. Un programme d’instruction est mis au point par les Américains afin d’assurer aux Français une bonne connaissance du matériel et un entraînement efficace. Une mission militaire française est envoyée aux Etats-Unis et nombre de manuels sont traduits à l’intention de l’armée française. En avril 1943, le premier convoi de matériel en provenance des Etats-Unis accoste enfin en Afrique du Nord. La France va bientôt disposer d’un Corps Expéditionnaire qui va se couvrir de gloire en Italie avant de participer à la libération à partir de la Provence dans le cadre de l’armée de Lattre. Ex-soldats de l’armée d’Afrique, FFL et FFI marcheront ainsi jusqu’au cœur du Reich. Parallèlement, les anciens de la colonne Leclerc, fidèles parmi les fidèles de de Gaulle, constituent la 2ème Division Blindée, qui débarque en Normandie, libère Paris puis Strasbourg avant de terminer la guerre à Berschtesgaden, soucieuse de garder son indépendance vis-à-vis du reste de l’armée française et opérant sous commandement américain.

 

L’Afrika Korps : premier adversaire allemand de l’US Army

La dernière conséquence importante de l’affrontement entre les Alliés et l’Afrika Korps est l’expérience acquise par l’armée américaine.[17] L’ouverture d’un Second Front en France de façon prématurée, en 1942 ou 1943, aurait inévitablement mené au désastre. L’Atlantique est encore infesté de U-Boot et le débarquement aurait eu lieu sous la menace d’une Luftwaffe encore puissante. Les handicaps de l’US Army auraient été nombreux : une armée encore inexpérimentée, trop peu de péniches de débarquement, des stocks insuffisants faute d’expérience, un matériel non adapté voire obsolète et des officiers parfois incompétents C’est en Tunisie que l’US Army apprend à se battre. C’est en Méditerranée, lors des débarquements « Torch » en Afrique, « Husky » en Sicile, « Avalanche » et « Shingle » en Italie que les Alliés apprennent à rude école les rudiments des opérations amphibies et aéroportées d’envergure.

Une des forces de l’US Army est sa grande capacité à s’adapter aux circonstances, à apprendre de ses erreurs passées. Comme dans les autres armées, on étudie les affrontements avec l’ennemi, ses propres défaillances, ce qui a fonctionné ainsi que les forces et faiblesses de l’ennemi. L’US Army sait s’ajuster à l’adversaire. Rommel en est conscient, dès le désastre subi par les Américains à Kasserine en février 1943. Si de nombreuses opérations semblent souligner l’amateurisme et l’impréparation de l’US Army, la reprise en main par Patton et les derniers combats de la campagne démontrent une évolution notable de ses capacités militaires et une grande capacité à s’instruire des engagements passés.

Eisenhower dispose maintenant de quatre divisions expérimentées. Certes, l’apprentissage de la guerre s’avère douloureux. L’US Army ne s’est pas montrée à son avantage à plusieurs reprises au cours de cette campagne. L’ampleur des difficultés rencontrées démontre l’impérieuse nécessité d’affiner l’outil de combat. Il est à cet égard heureux que les Américains aient pu affronter les Allemands en Tunisie pour réformer leur armée avant de les combattre en France. Peut-on imaginer un Kasserine dans le Cotentin ? Les problèmes de la coopération entre les forces terrestres et aériennes apparaissent avec acuité en Tunisie. Or, cette coopération sera une des clés du succès en Normandie l’année suivante. La réorganisation des forces aériennes en 1943 est à cet égard une étape cruciale dans la préparation d’«Overlord». Matériel, doctrine et commandement subissent ainsi le test du terrain avant la campagne décisive en Europe. Si la doctrine, notamment le rôle des différents types d’unités n’est pas remis en cause, il importe d’assurer sa mise en application. En outre, le matériel qui n’a pas fait ses preuves est écarté. Le M4 Sherman, bien que très vulnérable au 88 mm et au Pak 40, s’avère être un engin remportant tous les suffrages, surtout au regard des autres engins du parc blindé allié. En revanche, le M3 Lee/Grant est définitivement mis de côté pour la guerre en Europe. Le char léger M3 Stuart reste dans l’ordre de bataille mais il est évident que son engagement se limitera désormais aux opérations de reconnaissance et d’exploitation : sa carrière de char de combat est terminée, en Europe du moins. Sans l’expérience acquise en Tunisie, les Armored Divisions débarquant en France en 1942 ou 1943 auraient été dotées en partie de ce matériel dépassé. En ce qui concerne les Tank Destroyers, McNair, le patron des forces terrestres américaines, ne perçoit toujours pas les limites de son concept de Tank Destroyer, mais convient en revanche qu’une refonte de l’organisation des Tank Destroyers Battalions s’impose. Si cette notion de Tank Destroyer est pensée comme une réponse aux assauts de Panzer dans le cadre de la Blitzkrieg, les Américains ont eu en fait le plus souvent le rôle d’assaillant, mis à part à Tébourba et surtout Kasserine et El Guettar. Devant les pertes subies, il apparaît que les half-tracks équipés d’une pièce antichar de 75 mm et les camions armés d’un 37 mm sont bien trop faiblement blindés et armés pour remplir efficacement ce rôle. On imagine le désastre si l’US Army avait débarqué en Normandie avec de tels engins.

 Le talent de Patton, mais aussi celui d’Eisenhower et de Bradley, est mis en valeur par cette campagne: ces hommes seront aux postes-clés lors de la campagne d’Europe du Nord-Ouest.

De surcroît, la campagne permet de reconnaître la valeur d’officiers appelés à jouer un rôle crucial dans la libération de l’Europe comme Bradley et Patton. La campagne a également permis d’écarter les incompétents comme Fredendall : peut-on imaginer un tel homme supervisant le débarquement à Omaha Beach ? Les Alliés ont aussi compris l’impérieuse nécessité d’un commandement unique assurant une réelle coordination entre les différentes composantes des forces alliées. A ce propos, Eisenhower, s’il n’est pas un tacticien hors-pair, semble en revanche être bien qualifié pour diriger les forces armées de la coalition anglo-saxonne. A la lumière des premières opérations à Tébourba et à Kasserine, il apparaît également clairement que les styles de commandement, la doctrine tactique, l’organisation et le matériel utilisé ne permettent que difficilement un mixage d’unités américaines et britanniques aux niveaux du corps ou de la division[18]. Comme le souhaitait déjà Pershing en son temps en 1917, les unités américaines devront donc combattre sous un commandement indépendant.

Au-delà des considérations d’expérience en matière tactique et opérationnelle, la campagne de Tunisie est également décisive pour l’Amérique. Désormais, son poids dans la coalition alliée est prédominant et sa puissance et sa prédominance iront croissantes. Cette réalité est difficile à admettre par les Britanniques, et plus particulièrement par leur Premier Ministre, Winston Churchill[19]. Ce dernier le ressent douloureusement lors de l’importante conférence de Casablanca.

[1] Eisenhower D., p 193-194

[2] Patton G., p 187

[3] Churchill W., p 697 et 698

[4] Rolf D., p 289

[5] Playfair I.S.O., volume IV, p 460

[6] Playfair I.S.O., volume IV, p 460

[7] Léoni A. et Spivak M., p 351 ; Atkinson R., p 536

[8] Belle J., p 185

[9] Ehrengardt C-J, p 34

[10] Piekalkiewicz J., p 282

[11] Churchill W., « The Second World War, Volume IV », p 604 et suivantes

[12] Belle J., p 213 et suivantes ; Gaujac P., « Décembre 1942, l’armée française d’Afrique se range aux côtés des Alliés », Militaria Magazine n°116, p 43-50 ; Lormier D., « L’épopée de l’Armée d’Afrique », Ligne de Front, Hors-Série n°8, p 34

[13] De Gaulle C., « Mémoires de Guerre, tome II », p 49

[14] De Gaulle C., p 51

[15] Ehrengardt C-J, « La campagne de Tunisie », Aéro Journal n°12, p 40-45

[16] Churchill W., p 561

[17] Camp T.J., « Tankers in Tunisia »

[18] Zaloga S., p 91

[19] Atkinson R., p 537-538

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