La nécessaire polyvalence de celui qui écrit l’histoire militaire

La nécessaire polyvalence de celui qui écrit l’histoire militaire

Du wargame et au maquettisme au militaria et à la connaissance du terrain : des atouts pour l’histoire militaire ?

 

Il est évident qu’un historien ne peut se remettre à la place d’un GI fonçant sur la plage d’Omaha Beach, d’un Panzerschütze cherchant à s’esquiver de son char en proie aux flammes ou de Rommel sur le point de prendre une décision. Il est pourtant des hobbies ou activités qui se révèlent être des atouts pour l’histoire militaire : en quoi les jeux, la connaissance du matériel, la connaissance du terrain, le maquettisme, etc, peuvent être des « + » alors que les négliger ou les ignorer peut être un écueil ? Un universitaire spécialiste de la Seconde Guerre mondiale n’est pas forcément un bon écrivain d’histoire militaire, voire même quelqu’un qui maîtrise les aspects militaires de cette guerre… Ainsi, Le Grand Tournant. Pourquoi les Alliés ont gagné la guerre. 1943-1945, de Paul Kennedy (Perrin, 2012) est d’un propos très intéressant, mais dès que l’auteur a quitté la guerre navale et la guerre aérienne pour aborder des sujets qui me sont plus familiers, force est de constater que Kennedy maîtrise beaucoup moins son sujet, voire fait des erreurs… A contrario, un fana d’uniformes qui raconte une bataille n’est pas forcément au point sur la question, tandis que certains collectionneurs de véhicules ne sont que des férus de mécanique qui n’entendent rien au déroulement des opérations…

 

Le wargame permet de saisir et de visualiser les enjeux d’une campagne ou d’une bataille

Un fameux wargame

« Pousser le carton » est une activité ludique des plus agréables pour le passionné d’histoire militaire. Pour l’historien, ou celui qui se veut tel, cette activité présente un deuxième intérêt. Des chiffres écrits sur une pièce de jeu ainsi qu’un tableau de combat ou de logistique ne peut évidemment prétendre à restituer la vérité, d’autant qu’il y a forcément une part d’arbitraire. En revanche, cette activité aide à la réflexion, à visualiser les contraintes, notamment topographiques, ainsi que diverses contingences (autres fronts, priorités diverses, délais nécessaires à l’établissement de fortifications ou de lignes de défense, ravitaillement…). Lorsque j’y jouais jadis, « Invasion Norway » de GMT avait ceci de palpitant qu’il fallait gérer les trois armées (terre, aviation, marine) et leur ravitaillement sur une carte stratégique ainsi que sur une carte tactique. J’ai dû batailler sur tous les fronts de la Birmanie à Kasserine en passant par Koursk, et ce à différentes échelles. Outre l’aspect ludique, on apprend beaucoup. On visualise notamment beaucoup mieux la topographie et les contraintes qu’ont dû surmonter les armées.

L’uchronie est toujours nécessaire pour déceler les enjeux véritables d’une bataille. J’y ai consacré un chapitre dans mon livre sur l’Afrika-Korps (« Les conséquences d’une victoire de l’Axe » à propos d’une hypothétique victoire de Rommel en Egypte). L’un des défauts majeurs des wargames est que la table d’arrivée de renforts et de remplaçants se base avant tout sur les faits historiques et non sur l’évolution de la situation. Certains jeux sur la bataille de Normandie donnent ainsi la possibilité de percer le front sans que les divisions de la 15. Armee, ou les divisions de Panzer non encore déployées sur le front de Normandie, n’interviennent (un détail qu’un concepteur français susceptible avait balayé avec mépris sur un forum il y a une vingtaine d’années)…

Faire un Kriegspiel c’est aussi refaire un combat, une campagne ou une guerre à différents niveaux : tactique, opérationnel ou stratégique. Personnellement, seuls les deux derniers cas m’intéressent, n’ayant jamais « accroché » par exemple à Advanced Squad Leader, ne consentant à ne descendre à ce niveau qu’avec des figurines, comme beaucoup de ceux appartenant à la dernière génération ayant grandi avec des magasins regorgeants petits soldats. Un paradoxe car, dans mes lectures et dans mes écrits, j’attache toujours de l’importance au vécu et au récit du combattant de base…

 

Du maquettiste au collectionneur d’engins militaires

Un Bren Carrier à Omaha en 2008

Salons, blogs, magazines et forums spécialisés nous permettent de découvrir régulièrement des merveilles miniaturisées. L’exploit de certains maquettistes n’est pas mince, tant le niveau de réalisme atteint peut s’avérer époustouflant. Pour l’historien, plus qu’un manuel technique ou une série de photographie, la connaissance des véhicules, de leur équipement et de leur moindre détail peut passer notamment par le maquettisme, d’autant que la pratique sérieuse de ce hobby suppose une recherche documentaire parfois conséquente. L’étude des photographies, source d’informations pour un ouvrage sera facilitée par la connaissance des engins militaires et on reconnaîtra d’emblée le moindre détail. On sera capable de reconnaître au premier coup d’œil un modèle, une unité, une particularité,… même si cette science acquise peut s’obtenir par la seule lecture. L’agencement de matériel sur un Sherman ou la disposition d’éléments de camouflages sur un Tiger sera également beaucoup plus explicite si on l’a pratiqué en miniature.

Rien bien entendu de comparable avec un véhicule grandeur nature ! Etre proche d’un conservateur de musée ou d’un collectionneur facilitera bien des choses… à moins d’être soi-même le propriétaire d’engins. Dans ce dernier cas, l’auteur pourra se spécialiser sur son véhicule fétiche, à l’image de Nigel Watson, rencontré sur un salon du livre en Normandie, et sa trilogie sur l’Universal Carrier. Il est plus aisé de faire part d’opérations d’unités de reconnaissance britanniques lorsqu’on a roulé avec un Daimler Dingo et qu’on a pu inspecter tout à loisir un Humber Mk II. Etudier l’habitacle d’un Tiger et ses divers agencements sera également une aubaine pour celui qui aura à narrer des combats impliquant cet engin. Si l’exiguïté d’un U-Boot type VII C semble évidente à la lecture d’un livre, explorer à loisir le superbe exemplaire conservé à Kiel sera un plus pour l’historien de la bataille de l’Atlantique. Cela ne suffira certes pas pour narrer des combats, mais qui niera que l’historien qui a eu cette chance ne bénéficie pas d’un atout ?

Plus rare (et plus dangereux) est l’écrivain qui a piloté ou est monté à bord d’un appareil en état de voler. Si l’étude d’engins de musée par le menu détail sera encore fois ici appréciable, il ne saurait se suffire à lui-même. Mais, un historien de la guerre du Pacifique qui serait monté à bord d’un Dauntless dans un musée ou, quasiment improbable, qui aurait piloté un Corsair (on peut toujours rêver…) comprendrait naturellement mieux les sensations et les récits des protagonistes.

Toutes ces connaissances dans le matériel, ses performances, ses défauts et qualités, sont essentielles. Elles permettront aussi de reconnaître un détail, un engin ou une unité d’un simple coup d’œil sur une photographie, car l’étude des photographies s’avère très précieuse quand on fait de l’histoire. Pour un maquettiste, un collectionneur ou un passionné, il est facile de déterminer un front ou une période de la guerre, voire une unité, au premier regard. Si savoir que tel ou tel Panther est du modèle A, D ou G ou que tel matériel est du modèle spéciale à cinq boulons fabriqué par telle firme uniquement en 1942 n’est pas essentiel, on ne peut plus accepter que des erreurs flagrantes d’iconographie se multiplient, ce qui est courant dans les documentaires mais aussi encore parfois dans les livres (de soi-disant spécialistes…). Confondre un Sdkfz 250 et un 251 ou un Panzer III avec un Panzer IV (si, cela existe…) ou offrir une image de Tommies de 1940 pour illustrer la bataille de Normandie, ce n’est pas acceptable pour moi.

 

Les connaissances en militaria : loin d’être superflues

GIs, musée de Catz

Bien connaître le matériel, y compris le plus petit équipement individuel est un atout pour l’historien qui veut saisir le quotidien du combattant. Voir et manipuler en réel est autre chose qu’une simple photographie. Celui qui examine de ses mains le matériel à disposition des engineers le D-Day sera mieux à même de comprendre leur action le 6 juin. L’uniformologie a aussi son intérêt : l’aspect pratique de certains effets (les poches cargos des tenues de paras américains M42) ou au contraire leur mauvaise adaptation (pensons pour ce dernier cas aux uniformes du DAK ou encore au Battle Dress britannique), les innovations (parka, certains tissus), les camouflages réussis (comme ceux des Waffen SS), les échecs (fragilité, etc)… Connaître le moindre détail peut aider à saisir l’aspect pratique de certains équipements (pensons par exemple à la poignée décentrée des caisses de munitions pour MG 34/42). Connaître les armes procède de la même évidence, sans même avoir bien entendu eu besoin de décharger soi-même une rafale de 12.7… Les récits des témoins et des vétérans seront nettement plus parlants pour le chercheur ou l’écrivain qui aura tenté de mettre des bandes molletières, qui aura vécu le poids de la plaque de base d’un mortier de 81 mm ou qui saura concrètement quels types de vêtements étaient à disposition pour les Landser devant Moscou en 1941. Il est très surprenant de lire quelqu’un qui s’essaye à l’histoire militaire sans connaître un minimum le matériel et les armes. C’est le cas d’Olivier Wieviorka dans son Histoire du Débarquement en Normandie, un livre que je considère pourtant comme réussi car son intérêt est ailleurs. Constat similaire dans une biographie récente de Rommel dans laquelle les auteurs, si dithyrambiques avec eux-mêmes, confondent « asperges de Rommel » (pieux en bois qu’ils présument de surcroît en métal…) et obstacles de plages, ce qui est d’un amateurisme flagrant (confirmé par leur piètre compréhension de la bataille de Normandie).

Cette connaissance peut revêtir un aspect davantage pratique lorsque l’historien est un adepte de ce qu’on appelle « l’histoire vivante » dans le cadre d’un groupe de reconstitution (plus ou moins douteux, il est vrai, mais c’est là un autre problème). Vivre sous la tente, creuser des positions, mimer la guerre, se nourrir de rations similaires à celles des soldats en guerre, effectuer de longues marches qui en tenue de parachutiste de la 6th, de la 82nd ou de la 101st Airborne, qui en piou-piou de 1940, est une expérience des plus enrichissantes pour celui qui, ensuite, devra coucher par écrit le souvenir d’épiques combats de la Seconde Guerre mondiale. Il est plus aisé de saisir ce qu’il est possible ou non de faire avec telle ou telle pièce d’équipement ou arme. Ces reconstitutions ont souvent pour cadre des commémorations qui sont autant d’occasions de côtoyer des vétérans.

 

La connaissance du terrain : un atout essentiel pour comprendre

El Alamein

Converser avec des vétérans sur les lieux mêmes où ils ont combattu est une expérience à la fois unique, enrichissante et également, il faut l’avouer, bien émouvante. Un privilège devenu de plus en plus rare au fil des années… Ce sera un « plus » pour l’historien, une chance qui n’est réservée qu’à ceux qui s’intéressent à l’histoire la plus contemporaine.

Parcourir un champ de bataille aide à visualiser les récits et rapports des combats qui s’y sont déroulés. L’étude en amont et en aval de la bataille avant d’en explorer le territoire confère un avantage déterminant dans la narration qui sera ensuite donnée des faits. Non qu’elle soit indispensable, mais il est évident qu’elle évite de commettre des impairs et qu’elle aide à la compréhension des événements (facilement visualisé avec davantage d’acuité) tout en ayant à l’esprit que la configuration des lieux aura parfois considérablement changé en 70 ans. Parcourir le terrain de long en large, à la même période de l’année que la véritable bataille, cartes et documents en main, le survoler en avion si on en a l’opportunité : voilà une belle préparation à l’écriture d’un livre et d’un article. Pour ma part, j’adore les articles et les livres d’After the Battle. Lisez The Battles for Monte Cassino. Then and Now de Jeffrey Plowman et de Perry Rowe (After the Battle, 2011), et vous serez vraiment dans l’ambiance, texte et photos actuelles et d’époque à l’appui !

Je ne parle pas ici de la sortie exceptionnelle d’un Parisien qui se veut historien qui estime avoir fait un retour sur le terrain pour son livre après quelques heures de promenade. Une connaissance réelle et approfondie du terrain ne peut certes s’acquérir que sur la longue durée. Ayant vécu à Caen pendant 37 ans, j’ai été de ce point de vue extrêmement chanceux pour arpenter facilement les principaux lieux de la fameuse bataille. Pour ne citer que quelques exemples concernant la bataille de Normandie, on appréciera ici les travaux de Ian Daglish (ses remarquables retours sur le terrain tels que Goodwood et Epsom publiés chez Pen & Sword respectivement en 2006 et 2007), Didier Lodieu (par exemple ses différents livres sur la 90st US ID montrent qu’il connaît bien la topographie du terrain) ou encore de Georges Bernage (notamment Objectif Saint-Lô, Heimdal, 2011). On peut aussi faire confiance à Christophe Prime pour sa connaissance de la Normandie aussi bien dans ses divers ouvrages sur Omaha Beach que sur la guerre des haies (La bataille du Cotentin, Tallandier, 2015). Il est certes évident que bien des détails ont changé ou disparu mais il n’est plus acceptable de voir un livre ou un wargame américain ou français sur lequel le bocage n’existe que dans le Cotentin… De trop nombreuses cartes indiquent visiblement que certains n’ont pas usé leurs bottes jusqu’en Suisse Normande et, plus encore dans le Pays d’Auge jusque dans ses développements les plus méridionaux.

Je serais en revanche bien en mal de prétendre connaître la topographie de Narvik, de Kohima ou de Sébastopol autrement que par les cartes, les textes et les photographies… En revanche, j’ai pas mal arpenté le terrain à El Alamein et dans les Ardennes belge et Luxembourgeoise (mais pas en période hivernale, je le concède), mais sans avoir la prétention de mieux le connaître qu’un autochtone.

Je ne sais par ailleurs pas ce qu’est être un sous-marinier en proie aux grenades ou un pilote de B17 encadré par la Flak. Je n’ai certes pas porté un FM 24/29 et pris position pour affronter les Italiens lorsque j’ai fait de l’alpinisme dans les Alpes, pas plus que je n’ai été chasseur-alpin au cours de mon service militaire, ni eu à redouter des Fallschirmjäger embusqués lorsque j’ai marché sur le Monte Cassino, ni à endurer des tirs d’artillerie sous un soleil de plomb à El Alamein ou en arpentant le Mont Castre en Normandie. Mais ces expériences aident à comprendre. Etre allé dans les profondeurs du Désert Occidental égyptien à une époque où il n’était pas imprudent de s’y aventurer me fait vivre beaucoup plus intensément les récits d’anciens du LRDG comme l’excellent Bearded Brigands de Frank Jopling (Brendan O’Carroll, 2002).

Outre l’intérêt pour celui qui écrit, parcourir un champ de bataille –ou même tout site archéologique ou historique- est enthousiasmant pour tout passionné d’histoire dont l’imagination est exaltée : on ressent le souffle de l’histoire et l’émotion est bien présente. On pourra certes écrire un bon livre ou produire des recherches de qualité sans une connaissance directe du terrain, mais celle-ci est indéniablement un «+ » par rapport à celui qui n’en a pas.

 

Conclusion :

On pourrait évidemment multiplier à l’infini les activités/qualités/ attendues d’un historien de l’histoire militaire. Il est notable à ce propos que des praticiens prennent eux-mêmes la plume : citons par exemple Vincent Arbarétier, Michel Goya ou encore Rémy Porte qui sont (ou ont été) soldats tout en écrivant sur l’histoire militaire, ce qui peut parfois –mais pas systématiquement- représenter un avantage pour la compréhension de faits militaires. Plus encore, des témoins oculaires et/ou acteurs des faits ont eux-mêmes écrits des ouvrages qui ont pu devenir des références. Le présent article ne veut que souligner combien certaines activités directement liées à l’histoire militaire permettent d’engranger de précieuses connaissances qui peuvent, au moment d’écrire un livre, faire toute la différence avec les historiens à qui elles font défaut. Etre un bon historien ce n’est pas n’être qu’un bon chercheur ou quelqu’un qui sait questionner ses sources (ce qui n’est pas la même chose que les consulter). C’est aussi quelqu’un qui doit savoir transmettre et raconter. Mais c’est surtout quelqu’un qui doit maîtriser son sujet. De ce point de vue, force est de constater que bien des réputations sont surfaites (ce qui dépasse le cadre de notre sujet) et que loin d’être anodines ou secondaires, bien des passions ayant trait aux armées et à la guerre représentent de sérieux atouts pour qui prétend coucher par écrit la narration d’une bataille.

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