Le mythe de Bir Hacheim: assez de contre-vérités!

   

 

Le dernier livre sur Bir Hakeim affirme une contre-vérité: selon l’auteur, cette bataille « change le cours de l’histoire de la région : les Britanniques profitent de l’immobilisation des troupes de Rommel pour préparer leur victoire à El-Alamein et bloquer l’Afrika Korps dans son avancée vers le canal de Suez »

Erwan Bergot, dans un récit vivant et détaillé, François Broche, très récemment dans un livre tout aussi passionnant, Jacques Mordal (alias Hervé Cras) et Dominique Lormier ont, entre autres, fourni leur version de ce grand événement pour la France Combattante, à tel point qu’on se demande si, en France, la guerre du désert ne se limite pas à ce combat, que j’ai replacé dans ses justes proportions dans mon livre Afrikakorps. L’armée de Rommel (Tallandier, 2013), ainsi que dans ma biographie du maréchal allemand (Perrin, 2019). On est pourtant en droit de se demander en quoi la multiplication d’ouvrages apporte quoi que ce soit de neuf sur le sujet, sauf peut-être sur le plan iconographique, ainsi que dans les témoignages, sauf que le point de vue strictement allemand ou italien de la bataille serait le bienvenu, pour changer… On aimerait aussi enfin un long chapitre sur l’exploitation politique et la mémoire de cet événement.

En effet, tous ces auteurs ont pour point commun de rappeler avec insistance une contre-vérité historique, à savoir que la résistance prolongée de Bir Hacheim a permis le rétablissement britannique sur El Alamein. Une assertion ridicule et sans fondements, qui a le don de m’exaspérer. Il faut en être conscient: Cette résistance prolongée n’a nullement permis le rétablissement britannique sur El Alamein. 

Tous les faits, du déroulement de la bataille de Gazala (pendant les combats de Bir Hacheim qui n’en sont qu’une partie et où ne sont engagés en fait que très peu d’éléments de l’Afrika-Korps) à l’affrontement de Mersa Matrouh et à la mise en place de la ligne de défense d’Alamein militent contre cette thèse bien présomptueuse, sans parler de l’état de faiblesse dans laquelle se trouve la Panzerarmee à son entrée en Egypte. Ce sont les combats menés ailleurs sur la ligne de Gazala qui signent l’échec de la 8th Army (plus de 100 000 hommes et plus de 800 tanks sont impliqués), en particulier le désastre de l’opération « Aberdeen ». Rappelons que les Panzer de l’Afrika-Korps et le gros des troupes allemandes de l’armée de Rommel ne se battent pas à Bir Hacheim… Or quelques dizaines de chars allemands en plus à El Alamein le 1er juillet 1942 auraient pu faire toute la différence, et Koenig n’y est pour rien.

N’oublions pas que nos FFL n’étaient pas seuls: quelques Britanniques étaient avec eux, et surtout la Desert Air Force, ils ont été ravitaillés par la 8th Army et, surtout, si Rommel avait appliqué le plan « Theseus », plutôt que la variante « Venezia », c’est le DAK et non les Italiens qui auraient attaqué Bir Hacheim dès le 26 mai, Dans ce cas, c’est l’intégralité de l’Afrika Korps qui aurait frappé de plein fouet le « box » de Bir Hacheim, l’emportant probablement rapidement sans que ne retentisse la gloire qui sera celle des FFL au cours de la véritable bataille. La neutralisation et la destruction de Bir Hacheim dès les premières heures aurait eu des conséquences très avantageuses pour Rommel. Il n’aurait pas eu la nécessité d’y déployer des jours durant des moyens non négligeables (d’abord la « Trieste » puis la 90. Leichte, sans oublier les bombardements de la Luftwaffe). Rommel aurait alors disposé de davantage de troupes pour frapper en direction de la route côtière sans avoir besoin de réduire les « boxes » de Gott-el-Ualeb et de Bir Hacheim.

Lorsque Bir Hacheim est évacué la nuit du 10 juin, les combats sont loin d’être terminés: il faut encore attendre plus de dix jours pour que Tobrouk tombe (le 21 juin). Quid par exemple, de la bataille de chars de « Knightsbridge », le 12 juin, qui est particulièrement funeste pour l’arme blindée anglaise qui se fait de nouveau étriller : 138 tanks sont détruits… On semble aussi oublier l’incroyable combat mené à Mersa Matrouh

Outre-Manche, où on s’intéresse bien plus à la guerre du désert que dans l’Hexagone, aucun historien ne se risquerait à une telle inexactitude. Il n’y a guère qu’un Churchill,e n son temps, soucieux de multiplier les hommages à visées politiques, pour adhérer à une conclusion aussi farfelue que celles avancée par les écrivains français cités en début de mon propos: à savoir que le rétablissement -et, partant, la victoire- à El Alamein est dû Bir Hacheim…

Cette falsification de l’Histoire, contraire à l’esprit qui doit animer tout historien, perdure sans ajouter une gloire nécessaire au sacrifice consenti par les FFL qui ont mené un superbe combat, auquel les Allemands n’ont pas manqué de rendre hommage.

Rommel ne cache pas son admiration devant « l’admirable exploit de la part des défenseurs » et reconnaît les qualités de Koenig. Mais il tient sa victoire : les lignes de communications germano-italiennes sont désormais assurées. Avec la chute de Bir Hacheim, le second acte de la bataille de Gazala peut commencer et, pour les Britanniques, il n’est pas encore question d’El Alamein.

Les Français de Koenig, qui ont rempli leur mission au-delà des prévisions, ont en effet indubitablement mené avec brio un combat dont le retentissement mondial suffit à la pérennité de l’exploit. C’est d’ailleurs non sans une certaine fierté rétrospective qu’on peut, avec François Broche et les autres, lire cette page glorieuse de l’histoire de notre armée. Mais il faut désormais faire un plus d’esprit de recul dans notre hexagone…

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