LE SOLDAT ALLEMAND AU CINEMA : DE LA CARICATURE A LA REALITE

LE SOLDAT ALLEMAND AU CINEMA : DE LA CARICATURE A LA REALITE

Robert Shaw dans « La Bataille des Ardennes »

 

Quelle image donne le cinéma du soldat allemand ? Reflète-t-elle la réalité ? Nous tenterons de répondre à ces questions à partir d’un certain nombre d’exemples tirés principalement de productions hollywoodienne, mais pas exclusivement.

 

Des soldats stupides et/ou ridicules

Une des caractéristiques de nombreux soldats allemands, qui est celle de nombreux « méchants » au cinéma, est de se montrer le plus souvent incapables de faire feu correctement, en dépit de chargeurs très bien pourvus. Dans « Fury » (David Ayer, 2014), un film beaucoup plus réussi que d’aucuns ont voulu le prétendre, notons tout de même que les servants de Pak ou de Panzerfaust qui ouvrent le feu sont exceptionnellement maladroits, même pour des recrues levées à la va-vite en 1945… En revanche, le moindre commando allié fait mouche à chaque tir… On ne compte plus non plus le nombre de grenades renvoyées à leurs propriétaires (cf « Quand les Aigles attaquent » de Brian G. Hutton (1968)). Dans le combat rapproché, ils mettent un point d’honneur à attaquer –bien maladroitement- un par un. Sens de l’honneur qui les pousserait à un duel à la loyale ? Mauvais combattants, ils sont aussi souvent dépeints comme de parfaits imbéciles, ou à tout le moins pour des individus naïfs. Comment éloigner une sentinelle ? Jetez un caillou à l’opposé de la cachette où vous êtes dissimulés et/ou imitez le miaulement d’un chat. Le Landser s’y laisse prendre (cela marche dans « Les Canons de Navarone »).

Gregory Peck n’a pas de soucis à se faire: les sentinelles allemandes sont stupides…

Autre stratagème, une jolie fille suffit à leur faire manquer leur devoir (la première scène à Pegasus Bridge dans « Le Jour le Plus Long » de Darryl Zanuck (1962)). Pis, à moins que leurs interlocuteurs, pourtant distants de quelques mètres, ne soient particulièrement atteints de surdité, ils ne savent qu’hurler, quand bien même un minimum de discrétion serait fortement conseillé.

Il est aussi caractéristique que le moindre soldat ou résistant allié soit capable de donner illusion en portant l’uniforme allemand que par le seul miracle d’un « Ja ! Ja ! » bien placé (« La Grande Vadrouille » de Gérard Oury (1966), encore qu’il s’agisse d’un film comique) ou encore de rester muet (Donald Sutherland et Lee Marvin dans « Les Douze Salopards » de Robert Aldrich (1966)). Heureusement, pour son supérieur passablement réservé, Charles Bronson parle pour deux Allemands… Pareille mésaventure survient à une patrouille de soldats de l’Afrika-Korps dans « Les Diables du Désert » (Guy Green, 1958). Alors qu’ils surprennent un camion du LRDG en panne sur le bas-côté de la route, il suffit d’un court dialogue avec un Britannique coiffé d’une casquette allemande et versé en langue germanique pour donner le change (il a fallu pourtant insister pour obtenir une réponse tandis les autres raiders restent muets). Les Allemands vont d’ailleurs jusqu’à faire preuve de prévenance en possédant systématiquement les mensurations des soldats alliés qui s’emparent de leurs tenues (Harrison Ford, qui s’insurgeait contre cette incohérence, a su imposer un changement à Steven Spielberg dans « Les Aventuriers de l’Arche Perdu » (1981)).

 

Les gentils et les méchants

Une autres des caractéristiques majeures de nombre de films est de dépeindre des individus très manichéens et à la personnalité sans nuances: on remarque clairement, chez les Allemands, des « méchants » et d’autres qui, eux, sont « corrects », voire des « bons ».

Cette distinction recoupe la césure Wehrmacht/SS. Ainsi, les SS caricaturaux qu’on rencontre dans « Le Pont de Remagen » de John Guillermin (1969), « Quand les Aigles Attaquent » de Brian Hutton (1968) ou « Les Canons de Navarone » de Jack Lee Thompson (1961). Dans « Le Passeur d’Homme » du même Jack Lee Thompson (1979), le SS va jusqu’à pousser la caricature à porter un signe nazi sur son slip… Une rengaine habituelle dans nombre de film : l’officier de la Wehrmacht est humain et incite ses prisonniers à parler, sinon il devra les livrer, à son grand regret, à la SS ou à la Gestapo… Dans « Le Pont de Remagen », Robert Vaughn apparaît comme un soldat de métier injustement puni par une hiérarchie impitoyable. On retrouve cette image d’officiers allemands apolitiques et professionnels dans les ouvrages publiés à la même époque. Le climat de la Guerre Froide y est pour beaucoup : les Allemands sont désormais nos alliés et il faut intégrer de nombreux vétérans de la Wehrmacht en tant que cadres de la nouvelle Bundeswehr.

En rapport avec les typologies précédemment évoquées, l’officier allemand oscille donc entre la brute nazifiée et le militaire éduqué et correct qui ne cherche qu’à accomplir son devoir en dépit de la cause qu’il semble servir bien malgré lui : il n’est qu’un soldat qui obéit aux ordres. Le septième art multiplie les portraits d’officiers impeccables et cultivés.

Le cinéma et la télévision française abondent de ces exemples d’officiers francophiles qui s’attachent à leurs hôtes : pensons aux rôles principaux du film « Le Silence de la Mer » (Jean-Pierre Melville en 1947 puis Pierre Boutron en 2004) ainsi que de la série télévisuelle « Le 15 à Kerbriant » (Michel Wyn, 1972).

L’Hauptmann von Stegel campé par Hardy Krüger dans « Un Taxi Pour Tobrouk » (Denis de la Patellière, 1961) a également tout de l’officier de carrière, respectueux des lois de la guerre et bon père de famille, à même de susciter la sympathie du spectateur. Hollywood ne manque pas non plus d’officiers de carrière honorables : citons seulement le commandant de sous-marins joué par Curd Jürgens dans « Torpilles sous l’Atlantique » (Dick Powell, 1957) ou encore les aviateurs de « La Bataille d’Angleterre » (Guy Hamilton, 1969). Certains s’en sont fait une spécialité. Parmi les abonnés aux rôles de ces soldats allemands « corrects » à Hollywood, on notera ainsi notamment l’acteur allemand Wolfgang Preiss qui aura prêté ses traits à une pléiade d’officiers de la Wehrmacht, dont trois Feldmarshall : Rommel (« Le Cinquième Commando » d’Henry Hattaway en 1971) ; Rundstedt (dans « Un Pont Trop Loin » de Richard Attenborough en 1977 ; Kesselring (dans « La Bataille pour Anzio » de Duilio Coletti et Edward Dmytryk en 1968). Ses rôles dans « Le Train » (John Frankenheimer, 1964) et « Le Jour le Plus Long » restent ceux d’officiers de carrière « faisant leur devoir ».

Symbole éculé du « bon » officier allemand sous la plume des historiens jusqu’à il y a peu, Rommel est systématiquement présenté sous des traits sympathiques (sauf dans « Les Cinq Secrets du Désert » de Billy Wilder, en 1943, avec Erich von Stroheim dans le rôle du maréchal mais il s’agit là d’une œuvre de propagande en temps de guerre) : soldat de carrière (« Le Jour le Plus Long » avec Werner Hinz ou encore « Patton » où Karl Michael Vogler joue un Rommel peu crédible et assez désabusé), subissant parfois les injonctions jugés absurdes de Berlin (« La Bataille d’El Alamein » de Giorgio Ferroni, tourné en 1969 avec Robert Hossein), voire conspirateur (« La Nuit des Généraux » d’Anatole Litvak en 1967). Le summum en la matière est atteint avec « Le Renard du Désert » (Henry Hathaway, 1951), d’après la célèbre biographie dithyrambique de Desmond Young (qui apparaît d’ailleurs dans son propre rôle au début de l’adaptation à l’écran). James Mason prête les traits à un Rommel de légende tel qu’il est apparu aux historiens et, partant, au grand public, pendant près d’un demi-siècle. Plus récemment, en 2012, les spectateurs ont eu une nouvelle version, discutable, axée sur la fin de sa vie: « Rommel, le stratège du 3ème Reich » de Nikolaus Stein von Kamienski avec Ulrich Tukur.

 

Des personnages plus nuancés dans les films plus modernes ?

La Guerre Froide seule responsable d’une présentation manichéenne des Allemands ? Voire. La méthode perdure.

Certes, en 2002, dans « Amen » de Costa-Gavras, Kurt Gerstein, joué par Ulrich Tukur, est un SS plus inattendu que d’accoutumé en présentant ce nazi tentant d’alerter le Vatican du drame qui frappe les communautés juives d’Europe. « Fury », pourtant très récent, puisque sorti en 2014, met en scène encore cette distinction SS/Wehrmacht avec un Brad Pitt particulièrement avide de tuer des SS. On sait que la découverte des camps de concentration ne faut pas sans conséquences sur la vision qu’ont eu les soldats alliés de leurs adversaires. Les personnages campés par les Allemands sont plus nuancés dans certaines œuvres, notamment dans « De l’Or Pour les Braves », où ils paraissent aussi cupides et retors que les héros américains du film.

         On appréciera la diversité des caractères, mais aussi la présentation du soldat allemand au quotidien et dans la camaraderie au front dans « Croix de Fer » de Sam Peckinpah (1977), « Le Bateau » de Wolfgang Petersen » (1981) ou encore « Stalingrad » de Joseph Vilsmaier (1992).

Pourtant, des films comme « Stalingrad » de Joseph Vilsmaier (1992) ou encore « Walkyrie » de Bryan Singer (2008) nous laissent encore entrevoir l’image d’officiers que l’on veut nets et valeureux. L’Oberleutnant von Witzland qui est le héros du premier film se distingue ainsi par son attitude respectueuse envers une jeune femme russe ainsi que par sa préoccupation du sort de prisonniers russes. Pourtant, comme dans les décennies précédentes, ce sont des soldats qui paraissent bien apolitiques et comme tous les autres, comme voudrait nous le laisser croire une certaine littérature d’extrême-droite. Steiner et Stransky, les deux protagonistes de « Croix de Fer », n’ont-ils pas en commun de ne se sentir aucune attirance pour le parti nazi tout en mettant un point d’honneur à faire leur devoir ? Steiner met immédiatement en garde l’unique soldat « du parti » qui arrive à son poste, et ce avec une ironie et une franchise qui auraient pu avoir de graves conséquences dans la réalité. Le commandant de l’U-96, admirablement interprété par Jürgen Prochnow ne lance-t-il pas à la cantonade une tirade contre la propagande et les caciques du parti ?

 

Nazis fanatiques et criminels

Parallèlement à ces productions mettant en scène des soldats de la Wehrmacht semblables aux soldats de toutes les armées du monde, certains films les présentent sous des traits de fanatiques, dans des portraits sans nuances. De façon caractéristique, ce sont des films russes ou français, donc de peuples ayant subi l’occupation nazie, qui présentent le soldat allemand sous ses aspects les plus noirs et criminels.

« La Bataille de Brest-Litovsk », film biélorusse d’Alexander Kott (2010) ou encore le film russe Stalingrad de Fiodor Bondartchouk (2013), dépeignent des Landser brutaux, violeurs, assassins et sans respect pour les civils.

Le célèbre « Requiem pour un Massacre » (Elem Klimov, 1985), est sans concession avec les crimes nazis et la politique brutale menée contre les Slaves par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Les films tournés dans l’Hexagone sont nombreux à suivre ce schéma : citons pour exemple « Le Vieux Fusil » de Robert Enrico (1975) où des Waffen SS commettent des outrages dans une ambiance rappelant le célèbre massacre d’Oradour-sur-Glane.

Dans « Il faut sauver le soldat Ryan » de Steven Spielberg (1998), on notera ce soldat allemand retord qui avait été épargné près de la station radar et qu’on retrouve à la fin du film dans la scène du pont. Dans « Frères d’Armes » de David Frankel (2001), comme dans « Il faut sauver le soldat Ryan » et même « Le Jour le Plus Long », les soldats alliés n’hésitent pas eux-aussi à commettre des crimes de guerre à leur endroit : les trois films (sur un ton assez badin dans « Le Jour le Plus Long ») présentent des exécutions de prisonniers de sang-froid, particulièrement dans « Frères d’Armes ». Dans « Fury » également, les GI abattent de sang froid un prisonnier et n’hésitent pas à laisser rôtir leurs malheureux adversaires transformés en torches vivantes. Par ailleurs, dans « Frères d’Armes », les Allemands sont les ennemis et on les voit à peine.

Ce phénomène atteint son paroxysme dans « White Tiger » Karen Shakhnazarov (2012) où l’adversaire germanique se résume en une machine d’acier infernale. Une autre façon d’appréhender un adversaire qui fut implacable.

 

En guise de conclusion :

L’image du soldat allemand à travers les quelques exemples retenus est donc fort variée, fruit de l’époque où les films ont été tournés, mais aussi de la nationalité du réalisateur ainsi que de ses intentions. Les liens entre la Wehrmacht et le régime nazi qu’elle a servi avec un zèle indéniable sont complexes et cette complexité se reflète sur l’écran au profit, trop souvent, de raccourcis. On relève, depuis les années 1950, une nette distinction entre de « bons » soldats allemands (ceux de la Wehrmacht, notamment des officiers pétris de culture française) et des « mauvais » (les SS). Quelques films récents atténuent en partie cette tendance (personnages plus complexes, crimes également perpétrés par des Alliés, moins de maladresses en tant que combattants) mais cela ne reste en rien une généralité. Entre image d’Epinal éculée, réhabilitation malfaisante d’une idée de « tous des soldats comme les autres » et une présentation plus nuancée des caractères, l’armée allemande au cinéma restera un élément incontournable auquel la plupart des réalisateurs s’attaquant à une œuvre se déroulant entre 1939 et 1945 devront tenir compte.

 

Write the message

Your email address will not be published.

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>