Le Vainqueur de Rommel : Sir Claude Auchinleck (1)

SIR CLAUDE JOHN EYRE AUCHINLECK

 

Le maréchal Auchinleck, incontestablement un des plus grands généraux de l’armée britannique de la guerre, demeure un illustre inconnu pour le grand public. Pourtant, le parcours atypique de cet officier, « The Auk », mérite d’être mis en lumière.

Né en 1884, diplômé de Sandhurst[1] en 1902, Auchinleck sert la plus grande partie au sein de l’Armée des Indes[2]. Jeune officier, il apprécie particulièrement la vie au grand air, le contact avec la troupe et l’exercice du commandement. Il aime l’Inde, en apprend divers langues et comprend les Indiens. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il y participe logiquement dans le cadre de son unité, le 62nd Penjabis. C’est à ce titre qu’il débarque avec son unité en Mésopotamie, dans une vaine tentative de l’Armée des Indes pour secourir le général Townshend encerclé avec ses troupes à Kut-el-Amara[3]. A l’issu du conflit, Auchinleck emmène sa jeune épouse, une Américaine prénommée Jessie. Il participe aux opérations sur la frontière du Nord-ouest et gravit les échelons pour parvenir au poste d’assistant du commandant en chef aux Indes, Sir Cassels.

En septembre 1939, l’Europe s’embrase à nouveau. Officier reconnu pour sa valeur, il se voit confier le IVth Army Corps en Angleterre avant de prendre le commandement des opérations à Narvik[4]. Alors même que la situation devient dramatique en France, il doit reprendre la ville aux Allemands. L’opération, menée de main de maître, masque en réalité un retrait des Alliés de Norvège. De retour en Angleterre, il se voit confier les défenses du secteur le plus menacé par une invasion allemande : les côtes sud. Il doit cependant composer avec un subordonné difficile, le général Montgomery. Il reprend cependant rapidement la route des Indes. Le 21 novembre 1940, en effet, couronnement suprême de sa carrière dans le sous-continent, il accède au poste de commandant en chef de l’Armée des Indes. On pense alors qu’il est le plus qualifié pour mobiliser les ressources de la colonie.

Churchill, conscient de ses talents, apprécie sa promptitude et sa prévoyance (Auchinleck a clairement compris les intérêts de l’empire dans la région) pour envoyer des renforts depuis l’Inde pour mater la révolte en Irak en avril 1941. En juin 1941, Auchinleck reçoit donc une nouvelle affectation. Il échange son poste avec Archibald Wavell, jusqu’alors Commander in Chief Middle East Command[5]. Auchinleck hérite donc d’un commandement de la plus haute importance. Depuis l’arrivée de l’Afrika Korps[6]de Rommel en Libye en février 1941, les gains obtenus dans le désert par la Western Desert Force[7]ont été réduits à néant.

« Auk » a laissé son épouse en Inde pour se consacrer pleinement à sa tâche et c’est en solitaire qu’il occupe sa résidence sur l’île de Gezira au Caire. Refusant d’obéir aux injonctions pressentes de Churchill qui l’enjoint de passer rapidement à l’action et de lancer une offensive contre Rommel, il entend garder une certaine indépendance. S’il se rend en Angleterre pour discuter des plans, il campe sur ses positions : la nouvelle offensive, baptisée « Crusader », ne sera déclenchée que lorsqu’il jugera l’armée prête et suffisamment forte.

Auchinleck et Wavell

Pour tenir les rênes de la 8th Army[8], le choix d’Auchinleck se porte sur Sir Alan Cunningham, auréolée de la gloire de la conquête de l’Afrique orientale italienne obtenue à l’issu d’une campagne brillante. On perçoit ici une des limites d’Auchinleck, pur produit de l’Armée des Indes, qui n’a su se constituer un réseau de connaissances au sein de l’armée métropolitaine britannique, faute de la connaître. Ses choix pour les postes de responsabilités sont controversés. Cunningham, qui n’a jusqu’alors commandé qu’à quelques brigades, se trouve ainsi propulsé à la tête de 2 corps d’armé et il ignore tout des blindés.

Le 24 novembre, Auchinleck rejoint le QG de la 8th Army à l’oasis de Marada. Cunningham est alors en plein désarroi. Il considère la partie comme perdue. « Crusader », entamée une semaine plus tôt, s’avère être un désastre. En dépit des pertes, «  Auk », lucide, estime fort à propos que l’armée de Rommel n’a pas été épargnée non plus. De retour au Caire, il décide d’un changement à la tête de l’armée.

Son choix, Neil Ritchie, son sous-chef d’état-major, est tout aussi controversé. Ritchie n’a ni l’expérience, ni l’ancienneté requises. Mais Auchinleck ne veut pas bouleverser la chaîne de commandement en pleine bataille en nommant un homme déjà sur le terrain, fut-il de valeur. Pour épauler le nouveau venu, Auchinleck se rend lui-même dans le désert et l’assiste dans ses prises de décisions.

Le « Renard du Désert » se replie jusqu’à Marsa el Brega, avant qu’une brutale volte-face stabilise le front au niveau de Gazala en mars 1942. Auchinleck n’a pu allouer suffisamment de forces à Ritchie car, depuis décembre 1941, une nouvelle menace a surgit à l’est : l’empire du Japon. Il émet des doutes sur Ritchie mais ne peut se décider à saper le moral de l’armée en nommant un nouveau chef. Il doit par ailleurs toujours composer avec les interférences toujours pressantes du Premier Ministre et refuse de se rendre à Londres, prétextant être trop accaparé par ses responsabilités. Il songe à une refonte de l’organisation des divisions pour accentuer la coopération interarmes. Churchill, inquiet sur le sort de Malte[9], lui ordonne finalement de passer à l’offensive, faute de quoi il sera destitué. Rommel passe à l’offensive le premier le 27 mai 1942. Le 21 juin, après plusieurs semaines d’une lutte intense, Tobrouk tombe avec 33 000 hommes qui y sont capturés.

Auchinleck, qui a décidé de prendre en charge en personne les destinées de l’armée, vit alors l’heure la plus critique, mais aussi la plus décisive, de sa carrière. Il est dans son élément : se satisfaisant d’un confort spartiate, il affectionne de dormir à même le sable et de partager le commun du simple soldat, comme au temps de ses équipées sur la frontière du Nord-Ouest de l’Inde. Avant même la défaite de Mersa Matrouh, il est décidé à stopper l’avance ennemie sur la position d’El Alamein[10]. Les combats épiques de juillet, rentrés sous le vocable de « première bataille d’El Alamein », voient la fin des prétentions de l’Axe à envahir l’Egypte et conquérir le Moyen-Orient. En stoppant Rommel, alors même qu’il craint pour son flanc nord où sont déployées les 9th et 10th Armies[11], Auchinleck remporte une des batailles les plus décisives de la guerre.

S’appuyant sur les conseils avisés de Dorman-Smith, il frappe le point faible de Rommel : ses formations italiennes. Néanmoins, il ne parvient pas à revitaliser l’armée ni à repousser l’Afrika Korps. Il ne réussit pas plus à se faire obéir de ses subordonnés, parfois démoralisés, qui n’entendent pas mener la guerre de mouvement qu’il préconise. Sa méthode de commandement, basée sur des instructions qu’il prend de concert avec le seul Dorman-Smith sans s’assurer qu’elles soient clairement comprises des autres, n’est pas sans poser problème. Par ailleurs, on lui reproche la mise au point de plans en vue d’un éventuel repli, précaution nécessaire mais qui a le don de semer l’incertitude chez les principaux subordonnés. Auchinleck se refuse à nouveau à relancer l’offensive prématurément. C’en est trop pour le Premier Ministre. Auchinleck, jugé comme étant d’une trop grande ancienneté, propose son propre chef d’état-major au Caire, Corbett, pour lui succéder à la 8th Army, un choix qui n’aurait pas été plus heureux que les précédents. Il accepte finalement l’idée de nommer Montgomery, une décision étrange étant donné que l’animosité qui existe entre les deux hommes. En fait, le sort d’Auchinleck est déjà scellé. Il cède le Middle East Command au général Alexander tandis que le général Montgomery prend le commandement de la 8th Army et en tirera toute la gloire. Profondément affecté, il refuse le commandement en Perse et en Irak qu’on se propose de créer à son intention.

Il est désormais seul, son épouse ayant convolé dans les bras d’un autre officier en raison de sa trop longue absence. Le sens du devoir finit par le rattraper. Wavell étant élevé au titre de Vice-Roi des Indes, Auchinleck est rappelé à son ancien poste de commandant en chef de l’Armée des Indes, poste qu’il conserve jusqu’à l’indépendance de celle-ci, en 1947. L’œuvre qui fait sa fierté est la remise en condition et l’organisation de cette armée. Il contribue ainsi grandement au succès remporté par Slim en Birmanie[12] en fournissant une base arrière et des troupes pour la guerre menée contre le Japon.

Le déchirement le plus douloureux survient avec l’indépendance de l’inde puisqu’il assiste au démantèlement de cette armée qui lui donnait tant de fierté.

Habitué au climat aride du Moyen-Orient et de certaines régions d’Inde, Auchinleck finit ses jours au Maroc où il décède en 1981.

 

[1] Principale école militaire où se forment les cadres de l’armée britannique, l’équivalent de Saint-Cyr.

[2] Entité militaire distincte de l’armée britannique, l’Armée des Indes jouit d’un grand prestige. Tenir son rang d’officier, ce qui impose de notables dépenses, notamment en uniformes et pour le sport, dépasse largement la paye allouée. Pour un jeune officier, la solution reste l’Armée des Indes, dont la paye est plus élevée et le coût de la vie moins élevé. Elle n’accepte cependant que quelques dizaines d’officiers par an, selon le niveau atteint à Sandhurst.

[3] Le désastre de Kut, qui survient peu après l’évacuation de Gallipoli, se solde par la reddition de 9 000 soldats britanniques et indiens, marque l’échec de la première offensive britannique sur Bagdad.

[4] Narvik, au nord de la Norvège, tient son importance stratégique du fait qu’il s’agit du seul port libre de glaces en hiver par lequel le Reich peut importer le fer suédois indispensable à son industrie de guerre.

[5] Le Commandant en Chef au Moyen-Orient est un des plus éminents responsables de l’armée britanniques. En 1941, ses prérogatives s’étendent de la Perse et de la Syrie jusqu’au Soudan et à Aden et de l’Irak à la Libye. Il a en charge la responsabilité du canal de Suez et des champs pétrolifères de la région. 750 000 hommes sont sous ses ordres en novembre 1941.

[6] Ce célèbre corps d’armée allemand, conçu d’abord comme un Sperrverband –un détachement d’arrêt-, est d’abord commandé par le général Rommel. Sa mission est initialement d’assurer la sauvegarde de la Tripolitaine.

[7] L’armée britannique en Egypte, équivalent à un corps d’armée de 2 divisions et comptant entre 150 et 200 chars, opérant contre les Italiens puis contre les allemands en 1940-41. Elle fut un temps appelé XIIIth Corps ainsi que « L’Armée du Nil » (Churchill).

[8] L’arrivée de nombreux renforts au cours de l’été 1941 justifie que, le 26 septembre 1941, la Western Desert Force prenne le nom de 8th Army. Elle compte alors deux corps d’armées et engage 5 divisions et près de 800 chars au cours de l’opération ‘Crusader » en novembre 1941.

[9] Malte, l’île-forteresse au large de la Sicile, contrôle les voies de communications de l’Axe vers l’Afrique mais doit être continuellement ravitaillée en vivres et matériel de guerre pour être maintenue opérationnelle.

[10] El Alamein n’est qu’une gare en 1942. Auchinleck décidera d’y arrêter Rommel car la position est potentiellement forte en raison de la relative étroitesse du front, 60 kilomètres entre la mer et l’infranchissable dépression de Qattara.

[11] L’importance stratégique de la zone obligera les Britanniques à y maintenir la Paiforce (Persian and Irak Force), placée sous les ordres de « Jumbo » Wilson, qui dispose de la 10th Army du général Quinan qui comptera 4 divisions et plusieurs brigades en septembre 1942, sans compter l’armée polonaise en formation, alors que les Allemands menacent le Caucase. L’Iran comptera jusqu’à 150 000 soldats britanniques, principalement de l’armée des Indes. En Syrie/Palestine, pour se prémunir de toute irruption de la Wehrmacht au Moyen-Orient via la Turquie ou le Caucase, le Royaume-Uni déploie également la 9th Army, dont les meilleures unités (9th Australian et 2nd New-Zealand ID) sont expédiées en Egypte pour contrer Rommel.

[12] En 1942, l’armée britannique dispose d’un corps d’armée sur le front de Birmanie, le Burcorps, qui ne cesse de prendre de l’ampleur pour devenir la 14th British Army.

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