Le Vainqueur de Rommel : Sir Claude Auchinleck (2)

Bilan de la première bataille d’El Alamein

A gauche, le célèbre Bernard Montgomery. Au centre et à droite, deux officiers trop méconnus, aux talents nettement supérieurs au premier: Lord Wavell et Sir Claude Auchinleck, le vainqueur de Rommel à El Alamein en juillet 1942.

Le 28 juillet, le front devient calme à El Alamein. Auchinleck a stoppé net l’élan de Rommel en direction. S’il n’a pas détruit l’Afrika Korps, il n’a en revanche nul besoin de renforcer son front nord puisque les Allemands n’ont pas débouché du Caucase. Devant ses difficultés logistiques et conscient de l’impossibilité de reprendre l’offensive, Rommel souhaite replier son armée sur une position plus tenable. Mais le chef de l’armée italienne, le général Bastico, lui enjoint de tenir à El Alamein. Politiquement, tout repli est impensable. En outre, Bastico assure à Rommel que des renforts vont rejoindre l’Afrique du Nord. Les offensives d’Auchinleck n’ont certes pas abouti au succès escompté. Si Auchinleck et Dorman-Smith se justifient en soulignant les pertes infligées à l’ennemi, force est de constater que la 8th Army ne possède en fait pas les ressources, l’organisation ni des concepts opérationnels permettant la destruction de son adversaire. Dorman-Smith préconise d’ailleurs une refonte de l’organisation de la 8th Army, ce à quoi acquiesce Auchinleck. Ce câble son dernier rapport à Churchill en affirmant que l’armée doit passer temporairement à la défensive et refaire ses forces. La reprise d’une action offensive n’est pas envisageable avant le mois de septembre. Or l’idée de rester sur la défensive est bien une notion qui déplaît grandement au premier ministre britannique.

Auchinleck, en bonnet de police, s’appuyant sur la tourelle, sur un M3 Grant à l’exercice.

La reprise en main de l’armée par Auchinleck a abouti à un succès inespéré. La victoire est cependant coûteuse. En plus des pertes normales enregistrées par une armée qui participe à des opérations d’envergure, quatre brigades ont été intégralement détruites : la 18th Indian, la 23rd Armoured et les 4th et 6th New-Zealand. Les pertes en chars seraient autour de 200. Ces pertes sont donc très lourdes. Mais le succès stratégique est de premier ordre. Les pertes enregistrées sont de surcroît très inférieures à celles enregistrées lors de la bataille de Gazala. Auchinleck a donc su diminuer ses pertes. Certes, les forces de Rommel sont également nettement moins puissantes qu’aux mois de mai et juin, d’où nécessairement de moindre pertes infligées à l’adversaire. La 8th Army enregistre la perte de 13 000 hommes, alors qu’elle en aligne 50 000 le 12 juillet et 120 000 le 25 juillet. Le flot des renforts n’a donc pas cessé pendant la bataille. Pourtant, à la fin juillet, Auchinleck manque de troupes aguerries pour poursuivre ses attaques. La division néo-zélandaise accuse 4 000 pertes à elle seule et la 5th Indian Division en déplore 3 000. On estime les pertes de l’Axe sont difficiles à estimer. Les prisonniers sont au nombre de 7 000, dont 1 000 Allemands. En ce mois de juillet, les pertes purement allemandes se montent à 796 tués, 3 193 blessés, 1 167 disparus et plus de 5 000 malades. Dans les airs, en dépit de la maîtrise des cieux par la Desert Air Force, les pertes s’équilibrent puisque les Germano-italiens perdent 181 avions contre 173 appareils alliés abattus entre le 26 juin et le 27 juillet 1942.

Août 1942, Churchill décide de se séparer d’Auchinleck (à droite). Entre les deux hommes, Leslie Morshead, le commandant de la 9th Australian Division.

Montgomery, lorsqu’il prend le commandement de la 8th Army, désire mener ce qu’il nomme une bataille d’armée au cours de son offensive. Force est de constater que ses conceptions, loin d’être novatrices, sont en fait similaires à celles préconisées et menées par Auchinleck, particulièrement au cours des journées cruciales entre le 1er et le 5 juillet. Les idées d’Auchinleck sont claires : il faut concentrer l’armée (et donc éviter les erreurs de Crusader ou de Gazala), combattre avec des groupes de combats regroupant les différentes armes (à l’image des Kampfgruppen allemands), d’organiser une reconnaissance efficace des flancs en utilisant une brigade blindée légère formée à cet effet, masser l’artillerie, préserver les unités blindées et éviter leur confrontation directe avec les Panzer et, enfin, détruire les unités italiennes. Par ses actions offensives et défensives de juillet, Auchinleck ne stoppe pas seulement l’avance de Rommel, résultat à lui seul décisif pour la suite du conflit. Il oblige en outre Rommel à danser sur sa musique, à réagir face à ses opérations. Bref, Rommel perd l’initiative au profit de la 8th Army. Le principal avantage de l’Afrika Korps réside dans sa capacité à mener d’efficaces batailles mobiles, qualité que ne possèdent en aucun cas les unités britanniques et du Commonwealth. Cependant, Rommel échoue dans ses efforts à tourner le flanc adverse et à mener un combat où les manœuvres de débordement tiennent un rôle de premier plan. Les troupes de la Panzerarmee sont contraintes de mener une bataille d’attrition. Or une telle bataille est tributaire du ravitaillement et de la logistique. La 8th Army n’étant qu’à une centaine de kilomètres d’Alexandrie, son avantage pour un tel combat est considérable.

Claude Auchinleck, le véritable sauveur de l’Egypte, victorieux dans une bataille d’El Alamein méconnue du grand public.

Dès le 27 juillet, Dorman-Smith soumet à Auchinleck une étude sur les perspectives de guerre au Moyen-Orient. Le chef d’état-major constate que la Panzerarmee n’est plus en mesure que de rester sur la défensive à moins de bénéficier de la supériorité aérienne et de jouer son va tout sur un coup de dés. Le deuxième constat est l’insuffisance et l’inadéquation de l’entraînement de la 8th Army pour mener une action offensive. Dorman-Smith estime que Rommel repassera à l’offensive à la fin du mois d’août en direction d’Alam Halfa, ce qui sera effectivement le cas. Les deux hommes établissent un plan pour contrecarrer cette attaque, ignorant que c’est un autre général qui les mettra en œuvre. Le général Gott fait lui aussi preuve d’un indéniable sens militaire. Vétéran de la guerre du désert et connaissant bien les méthodes de Rommel, il sait que ce dernier ne dispose pas d’une infanterie allemande suffisante pour soutenir la bataille d’attrition que signifie une percée au nord, dans le secteur du « box » d’El Alamein. Il comprend donc que Rommel cherchera la solution au sud, fiant Alam Halfa comme premier objectif avant d’atteindre la mer dans le dos des forces enterrées à El Alamein. Le 30 juillet, Auchinleck annonce aussi à ses principaux subordonnés, Gott, Ramsden et Corbett, l’arrivée prochaine de renforts conséquents : deux divisions blindées, deux divisions d’infanterie, des chars américains Sherman et Grant, des canons automoteurs américains Priest de 105 mm et des pièces antichars de 6 Livres. La prochaine bataille se livrera donc avec des moyens jusqu’ici jamais atteints. Auchinleck explique à ses officiers que pour la reprise de l’offensive, il faudra compter avec de denses champs de mines. Il fait également part de sa préférence pour mener une action offensive de type statique pour réaliser la percée. Ainsi seront mis à contribution les qualités éternelles du soldat britannique, à savoir son endurance, sa fermeté et sa discipline, alors que son manque de souplesse ne jouerait pas. L’attaque principale aura lieu dans le nord, la crête de Miteiriya apparaissant comme un objectif intermédiaire essentiel car ceci signifie que les défenseurs positionnés devant le « box » d’El Alamein seraient encerclées facilement tandis que les forces restées au sud seraient isolées. Cette opération, baptisée « Acrobat », n’aura pas lieu mais on constate que l’esprit d’Auchinleck reste inventif et que son appréciation des réalités militaires est fondée. Auchinleck désire enfin remédier à la difficulté de la coopération interarmes en mettant un terme à l’organisation traditionnelle en divisions d’infanterie et divisions blindées. Il n’y aura désormais qu’un seul type d’unité combinant des éléments d’infanterie, de blindés et d’artillerie, le tout étant entièrement motorisé. Reconnaissons à Auchinleck le mérite de cette idée de divisions mobiles. Cette volonté de modifier l’organisation et la composition des divisions en pleine guerre heurte toutefois ses officiers. Les hommes restent attachés à leur régiment et en être écarté à leur arrivée en Egypte serait préjudiciable pour eux. Bien plus, certaines divisions se sont entraînées en tant que telles pendant parfois deux années. Sans mentionner le fait que certains généraux sont inaptes à diriger des unités provenant d’armes dont ils ne sont pas issus et dont ils ignorent tout de l’emploi. La conférence se termine en présentant à Gott et à Ramsden les différentes mesures qu’ils doivent prendre d’ici la fin du mois d’août pour repousser l’offensive ennemie. Auchinleck prévoit aussi pour son offensive future de faire intervenir la Desert Air Force, la Royal Navy et les unités du LRDG et du SAS pour semer la confusion dans les lignes de ravitaillement de Rommel. Lorsqu’il prend congé de ses subordonnés, Auchinleck ignore que ses jours à la tête du commandement au Moyen-orient sont comptés. Soulignons pourtant que ces projets de réorganisations et d’offensives prouvent combien l’esprit inventif ne fait aucunement défaut à ce grand général. Il apparaît également qu’Auchinleck n’envisage pas de se replier mais entend bien renouer avec l’offensive dès que l’armée sera prête. Les appréciations militaires et les plans envisagés pour la poursuite des opérations constitueront en outre la toile de fond de la suite de la campagne d’El Alamein.

 

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