Opération « Lüttich », la contre-attaque de Mortain: le 7 août 1944

Extrait d’Invasion! Le Débarquement vécu par les Allemands.

Avranches prise, la IIIrd US Army exploite immédiatement en absence d’opposition allemande. Le 1er août, Patton note pourtant dans ses carnets : « Bradley redoute une attaque venant de l’est, de Mortain vers Avranches. Personnellement je n’y crois pas beaucoup, mais en déplaçant la 90th US ID je puis lui faire couvrir le flanc exposé. Je fais commencer tout de suite le mouvement par camions ». Ceci s’avérera bientôt être une sage précaution. Les Américains du VIIIth US Corps s’enfoncent vers la Bretagne et vers le sud en direction de la Loire, tandis que les troupes de XVth US Corps de Walker s’orientent vers l’est en direction du Mans. Rennes est dépassée le 4 août. 200 000 hommes de la IIIrd US Army et 40 000 véhicules sont en Bretagne et au Sud de la Normandie.

Alors que les Américains exploitent audacieusement le succès complet de Cobra, Hitler ne s’avoue pas encore vaincu en Normandie. Il ordonne aux quelques unités encore en Bretagne de se concentrer dans les ports afin d’en interdire l’accès et leur utilisation par les Alliés. L’entrée en lice de la IIIrd US Army signifie aussi qu’il n’y a plus de débarquement à craindre dans le Pas-de-Calais et que le Heeresgruppe B affronte l’essentiel des forces d’Eisenhower. En conséquence, Hitler ordonne le transfert de divisions d’infanterie du Pas-de-Calais vers la Normandie. L’arrivée de ces unités d’infanterie va permettre de désengager des divisions de Panzer pour la contre-attaque que projette le Führer. D’autres unités rejoignent le front de l’Invasion depuis le Sud de la France. La réaction allemande se met donc en place pour retourner la situation.

Jodl a évoqué l’éventualité d’un repli jusque sur une ligne s’étirant de la Somme et de la Marne jusqu’aux Vosges, la défense sur la Seine étant jugée impossible.[i] Un retrait sur les pré-Alpes italiennes est dans le même temps envisagé en Italie, ce qui permettrait de dégager quelques divisions pour le front Ouest. Le Westwall serait par ailleurs réarmé et remis en état. Hitler avalise ces considérations stratégiques, de sorte que, fin juillet, en pleine percée américaine, ordre est donné à l’OB-West, à l’Ersatzheer, mais également aux responsables du génie et des fortifications, de terminer la préparation de la ligne Somme-Marne-Saône-Jura suisse. Toutefois, afin de ne pas l’inciter à envisager une retraite, Kluge doit rester dans l’ignorance de ces préparatifs.[ii] Par ailleurs, Hitler reste très inquiet en raison de la faible motorisation de la Wehrmacht (une armée qui est hippomobile à 80%) et de la maîtrise du ciel par les Alliés qui est susceptible de mettre en grand péril tout mouvement d’ampleur qui serait effectué par les troupes motorisées. La dégradation de la situation sur le front ne fait que trop mettre en valeur cette carence essentielle. En fait, il apparaît évident que l’armée allemande ne peut espérer tenir un front plus étroit que celui de Normandie. Si Hitler fait étudier l’éventualité d’un repli, il n’entend pas le mettre en oeuvre dès à présent, alors que l’Armee-Gruppe G pourrait réaliser l’opération sans être sous la pression et la menace de forces alliées débarquées dans le Sud.[iii]

Hitler, d’instinct offensif, a clairement identifié le couloir d’Avranches comme le point faible du front adverse: si ses divisions reprennent Avranches, c’en est fini de la IIIrd US Army pense-t-il. Le Führer voit même plus loin: la 7. Armee pourra alors contre-attaquer ensuite vers le nord et balayer de flanc tout le dispositif allié! Il décide donc d’interdire tout repli. D’ailleurs, sur le front normand, en dehors d’Avranches et de la zone au sud de Mortain, la ligne est solide et aucun signe d’effondrement n’est perceptible. Kluge pense qu’un succès est peut-être possible à condition de réagir rapidement en frappant avec une division de Panzer. Hausser voudrait attaquer dès le 3 août. Hitler n’est pas de cet avis: un succès complet requiert au bas mot 4 divisions de Panzer en première vague.[iv] L’assaut est donc fixé au 8 août.[v] A l’insu des Allemands qui préparent le coup de la dernière chance, indépendamment des précautions d’usage prises par Bradley et Patton pour sécuriser le flanc de la percée, ULTRA informe le haut-commandement allié de l’imminence d’une offensive ennemie ayant Avranches pour objectif (les unités en lignes ne seront informées que très peu de temps avant l’assaut), à tout le moins, l’arrivée de 3 Panzer-Divisionen dans le secteur est annoncée, bien que Mortain ne soit pas spécifiquement indiqué comme objectif. Par ailleurs, l’interception de messages de la Luftwaffe confirme que quelque chose de sérieux se prépare dans la zone de Mortain/Avranches.[vi]

Le Führer accepte quelques replis tactiques -dont l’abandon de la fameuse cote 112- pour permettre le désengagement des divisions assignées à la contre-attaque. Toutefois, la 11. Panzer est maintenue dans le Sud de la France et Hitler refuse toujours catégoriquement d’évacuer les îles anglo-normandes où la 319. ID demeure l’arme au pied… Kluge rassemble sous le commandement de Funck les éléments de 4 divisions de Panzer, qui n’engagent dans cette ultime contre-attaque d’envergure que 150 chars sur les 290 que possède pourtant le XLVII. Panzerkorps[vii] (les 2., 1. SS, 2. SS, 116. Panzer-Divisionen ainsi que de la 17. SS Panzer-Grenadier-Division). L’opération reçoit le nom de code Lüttich. Pour Dietrich, dégarnir une nouvelle fois le front devant Falaise constitue une grande prise de risque[viii]: n’y a-t-on pas toujours craint une percée britannique qui ouvrirait la route de Paris aux Alliés? La 9. Panzer-Division -à tout le moins son bataillon de Panther- devait y participer, mais elle se déploie, le 6 août, entre Domfront et Montsurs, pour s’opposer à la progression de Patton.[ix] Les délais consentis pour la préparation de Lüttich s’accompagnent d’une dégradation notable de la situation: Avranches s’éloigne de plus en plus de la ligne de front. En Bretagne, les quelques unités sont dispose encore les Allemands rallient les forteresses. Le 6 août, entre Mortain et Ambrières, le front allemand n’est tenu que par les Kampfgruppen des 266. ID, 275. ID, Panzer Lehr-Division et 708. ID, soit très peu de choses.[x] Le 7 août, les armées des deux camps se lancent donc conjointement dans des opérations cherchant à obtenir l’encerclement de l’adversaire.

Lüttich[xi]démarre le 7 août, en l’absence du soutien promis de la Luftwaffe. Monty frappe au même moment à Falaise avec Totalize. Hausser conclut son ordre du jour tinté de national-socialisme par un vibrant appel à donner toute son énergie en vue de la victoire finale: « de l’exécution heureuse de l’opération ordonnée par le Führer dépend la décision de la guerre dans l’Ouest, et peut-être la décision de la guerre elle-même. […] Il n’y a plus qu’une chose qui compte, l’effort et la volonté résolue de vaincre. Pour le Führer, le peuple et le Reich ».[xii] Lüttwitz, qui dispose d’encore 75 Panzer mais d’à peine 2 200 Panzergrenadiere, décide de surprendre l’adversaire en attaquant sans préparation d’artillerie. La 2. Panzer progresse de 15 kilomètres avant le petit matin, ce qui est en soit remarquable. Mais, si elle parvient à atteindre Le Mesnil-Adelée, son avance bute sur une résistance tenace. Lüttwitz est de surcroît handicapé par le manque de coopération de Schwerin et de sa 116. Panzer. Schwerin, craignant que son flanc droit ne soit pas assez assuré par la 84. ID, est en désaccord avec son chef de corps, Funck. Il retarde donc le déploiement de ses troupes et refuse de transférer un bataillon de chars à la 2. Panzer. C’en est trop pour Funck qui remplace ce subordonné récalcitrant par l’Oberst Rheinard. Le 7 août, alors que la 2. Panzer progresse quelque peu, la 116. Panzer, qui constitue l’aile droite du front d’attaque, au nord de la Sée, piétine donc face aux défenseurs américains. Elle n’a engagée que trois de ses six colonnes de Panzer, une quatrième ne se mettant en route qu’avec cinq heures de retard. Les éléments de la 1. SS Panzer qui devaient également épauler Lüttwitz arrivent trop tard pour peser sur le court de la bataille.[xiii]

Au centre du front d’attaque, à Mortain, l’assaut est mené par la « Das Reich ». Mais 700 GIs parviennent à se maintenir sur la cote 314. Depuis cette hauteur dominant Mortain et les alentours, les observateurs d’artillerie du bataillon isolé permettent aux Américains de jeter le chaos sur les voies de communications ennemies. Incapables de s’emparer de la position, les SS finissent par demander la reddition de l’unité encerclée dans l’après-midi du 9 août. Demande refusée. Sur le flanc gauche, en couverture, l’intervention de la « Götz von Berlichingen » ne débouche sur rien de décisif. Un fantassin de cette unité entre à Mortain dans l’atmosphère des jours heureux de la victoire: « les Américains ont évacués des parties de la ville en urgence. Partout sont capturés de nombreuses armes, des munitions et des vivres; les jeeps et le ravitaillement en carburant étaient particulièrement les bienvenus pour nous ».[xiv] En second échelon, forte encore de 130 Panzer et Sturmgeschütze en état de combattre, la « Leibstandarte Adolf Hitler » représente une force redoutable. Rapidement bloquée devant Juvigny-le-Tertre par un régiment de fantassins américains, elle ne brille pas particulièrement ce jour-là. Pis, ses Panzer seront bloqués sur un chemin par l’épave d’un Jabo[xv]… Le 13 août, après l’abandon de Lüttich, elle n’aligne plus que 29 Panzer opérationnels[xvi]. Dès le lever du jour, après dissipation de l’obscurité et du brouillard, l’aviation tactique alliée intervient en force.

La contre-offensive voulue par Hitler est un échec. Compte-tenu des réserves américaines disponibles ainsi que de la suprématie aérienne alliée, Lüttich ne pouvait réussir. Contrairement à la légende, peu de Panzer ont été touchés par les Jabos. Mais les effets indirects de l’intervention de l’aviation alliée ont été une des causes majeures de l’échec de Lüttich en paralysant des colonnes bloquées par un unique engin détruit ou en semant le chaos au sein des unités de ravitaillement ainsi que dans les rangs des Panzergrenadiere, loin de disposer de blindés à l’épreuve des bombes et des roquettes. L’Oberscharführer Steinbüchel, de la 1. SS Panzer, s’extirpe in extremis de son SPW lors du passage d’un Jabo. Son radio, le Sturmmann Hofbauer, moins chanceux, est mortellement blessé. L’attaque passée, il ne reste plus qu’à sauver ce qui peut l’être des engins criblé de balles ou calcinés…[xvii] En milieu de journée, le 8 août, l’Oberst Kleinschmitt, chef d’état-major du XLVII. Panzerkorps, déclare sans ambages à Kluge: « je ne pense pas être en mesure de poursuivre les opérations avec les troupes dont nous disposons ».[xviii]

Ce 8 août, Hitler et l’OKW persistent dans l’idée de poursuivre la contre-offensive. L’ordre est donné le 9 à 23 heures.[xix] L’OB-West, prévenu par le General Bühle, envoyé spécial du Führer, s’exécute, non sans avoir fait part de ses réticences, la partie semblant désormais sans espoir. Lüttich doit donc reprendre dès le 10 août, avec de nouvelles unités: 9., 9. SS, et 10. SS Panzer-Divisionen.[xx] C’est un Kluge désespéré qui déclare à Blummentritt en martelant du doigt sa carte des opérations: « Avranches, Avranches. Cet endroit m’a coûté ma réputation de soldat ».[xxi] Comment d’ailleurs espérer l’emporter en ne changeant pas l’axe d’attaque puisque l’élément de surprise ne joue plus ? La tournure des événements sur les autres secteurs du front en décidera autrement. Le coup de dés de Hitler à Avranches est un échec lourd de conséquences. Il n’a en aucune manière entravé l’avancée alliée…

[i] David Isby, Fighting the Breakout, The German Army in Normandy from Cobra to the Falaise Gap, Greenhill Books, 2004, p 71-73

[ii] Eddy Florentin, Stalingrad en Normandie, Presse de la Cité, 1965, p 37

[iii] Joachim Ludewig, Rückzug, The German reteat from France, 1944, The University Press of Kentucky, 2012, p 34-39

[iv] David Isby, Fighting the Breakout, The German Army in Normandy from Cobra to the Falaise Gap, Greenhill Books, 2004, p 74

[v] Eddy Florentin, Stalingrad en Normandie, Presse de la Cité, 1965, p 65

[vi] Russell Weigley, Eisenhower’s Lieutenants, The Campaigns of France and Germany, 1944-1945, bloomington, Indiana University Press, 1981, p 280; Russell Hart, Clash of Arm., How the Allies won in Normandy, University of Oklahoma Press, 2004, p 404; Carlo d’Este, Histoire du Débarquement, Perrin, 2013, p 422

[vii] Russell Hart, Clash of Arms, How the Allies won in Normandy, University of Oklahoma Press, 2004, p 404

[viii] Eddy Florentin, Stalingrad en Normandie, Presse de la Cité, 1965, p 44

[ix] Niklas Zetterling, Normandy 44, German Military Organisation, Combat Power and Organizational Effectiveness, Fedorowicz, 2000, p 332

[x] Georges Bernage, Le Couloir de la Mort, p 37

[xi] Yann Magdelaine, notice Lüttich, in Dictionnaire du Débarquement (sous la direction de Claude Quétel), p 444-446 ; Russell Weigley, Eisenhower’s Lieutenants, The Campaigns of France and Germany, 1944-1945, bloomington, Indiana University Press, 1981, p 280-295

[xii] Eddy Florentin, Stalingrad en Normandie, Presse de la Cité, 1965, p 52

[xiii] Georges Bernage et alii, Le Couloir de la Mort, p 35

[xiv] Richard Hargreaves, The Germans in Normandy, Stackpole Books, 2006, p 179

[xv] Georges Bernage et alii, Le Couloir de la Mort, p 35

[xvi] Niklas Zetterling, Normandy 44, German Military Organisation, Combat Power and Organizational Effectiveness, Fedorowicz, 2000, p 308

[xvii] Richard Hargreaves, The Germans in Normandy, Stackpole Books, 2006, p 178

[xviii] Eddy Florentin, Stalingrad en Normandie, Presse de la Cité, 1965, p 88

[xix] Georges Bernage et alii, Le Couloir de la Mort, p 46

[xx] David Isby, Fighting the Breakout, The German Army in Normandy from Cobra to the Falaise Gap, Greenhill Books, 2004, p 78-79

[xxi] Richard Hargreaves, The Germans in Normandy, Stackpole Books, 2006, p 185-186

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