77 years ago: El Alamein 1942 (18). Le champ de bataille aujourd’hui

  LE CHAMP DE BATAILLE D’EL ALAMEIN AUJOURD’HUI

Le champ de bataille

Il émane des champs de bataille une atmosphère comparable à nul autre site historique. Le spécialiste ou l’amateur averti, tout autant que le touriste lambda, ne peut que ressentir le drame qui s’est déroulé sur le sol qu’il foule de ses pieds. Ses pensées peuvent aisément restituer le tumulte et le fracas de l’affrontement, son esprit se porte invariablement vers les hommes qui ont souffert et qui sont morts en ce lieu désormais inscrit dans la mémoire des hommes. Pour le passionné de la guerre du désert entre 1940 et 1943, El Alamein représente le champ de bataille qui a le plus à offrir en terme d’émotion et de vestiges. Le sable n’a cessé d’y effacer les traces des combats depuis 75 ans. Pourtant, l’esprit de la bataille et l’atmosphère unique de l’endroit procurent une sensation particulière. Il n’est guère malaisé de se projeter en arrière et de laisser exalter son imagination. Le désert a en grande partie gardé son aspect d’alors. Le site de la bataille est facilement accessible par la route côtière depuis Alexandrie. Le site d’une unique gare est devenue une petite ville de 5 000 habitants. Cette petite gare, qui a donné son nom à El Alamein, est toujours debout, quoique malmenée par les ans. Cet endroit est aisément reconnaissable pour celui qui a vu les photographies du bâtiment en 1942. C’est en fait un des rares éléments du décor de l’affrontement qui soit identifiable au premier coup d’œil. Les reliefs et autres particularités du terrain sont bien connus, mais il est bien dur, voire impossible, de réaliser le lien avec une photographie précise, sauf pour les accidents de terrain particulièrement remarquables comme le mont Himeimat , tout au sud, aux confins de la Dépression de Qattara. Le Trig 33, sur la crête de Tell el Eisa est également aisément repérable, puisque orné d’un monument commémoratif, à proximité du cimetière italien. L’entreprise hasardeuse consistant à effectuer le tour de tous les hauts lieux des trois batailles d’El Alamein est pourtant une entreprise à risque, à telle point qu’elle s’avère impossible. Les routes utilisables laissent immanquablement place à des pistes difficilement praticables pour un véhicule motorisé. Le danger le plus immédiat et le plus à craindre est bien sûr la grande quantité de mines encore présentes sur le terrain, bien souvent enterrées dans des zones difficilement repérables. Des centaines de milliers d’engins de mort sont encore dissimulés sous le sable.

 

Les jardins de la mémoire

  

Comme toujours, les espaces les plus émouvants sur un champ de bataille sont les cimetières militaires, où reposent les combattants qui sont tombés au cours de la bataille. Les trois cimetières militaires d’El Alamein, toujours remarquablement entretenus, offrent chacun une atmosphère différente. Le cimetière où reposent en paix les soldats de la 8th Army est le plus impressionnant des mémoriaux d’El Alamein. 7 367 soldats y sont inhumés. 815 tombes contiennent des restes non identifiés. 102 soldats non britanniques ou n’appartenant pas au Commonwealth sont enterrés avec leurs frères d’armes. Une liste impressionnante des noms des disparus complète l’œuvre de mémoire et du souvenir de l’endroit. Sont en effet gravés sous les arcades du cimetière les noms de près de 8 500 soldats disparus en Egypte et en Libye ainsi que celui de 3 000 aviateurs tombés en Afrique du Nord, au Proche-Orient, en Ethiopie-Somalie et à Madagascar. Le calme et le cadre favorisent le recueillement et la réflexion. Les emplacements des demeures d’éternité des soldats tués au combat sont marqués par les habituelles stèles de l’armée britannique. Un escalier permet de mener au sommet du bâtiment d’entrée qui surplombe l’ensemble du cimetière. Le panorama offre une vue en direction de la crête de Miteiriya avec, au premier plan, le vaste cimetière aux stèles parfaitement agencées, constellé de plantes et d’arbustes, des bougainvilliers, impeccablement entretenus, ajoutant une touche colorée à cet espace dévolu aux souvenir de ceux qui sont tombés. La croix élevée dans le cimetière rappelle l’espérance mise dans une existence après la mort pour la majeure partie de ces combattants. Comme d’accoutumée, les tombes britanniques sont dotées d’épitaphes émouvantes choisies par la famille, outre le blason du régiment du défunt, qui orne élégamment la stèle. Plus inhabituel est en revanche la multiplicité des nations représentées par ces tombes, illustrant sans détour sans l’aspect polyglotte de la 8th Army et le sacrifice consenti par tous. Ici, point de pelouse impeccablement tondue si caractéristique des cimetières britanniques de part le monde, mais le sable du désert, qui courre inlassablement entre les tombes.

Quelques kilomètres plus à l’ouest, sur la colline de Tell el Eisa, les deux cimetières militaires des troupes de l’Axe offrent un spectacle et une atmosphère différents. A trois kilomètres du cimetière britannique se dresse l’imposant cimetière allemand affectant l’allure d’un château médiéval. Surplombant la mer et le désert depuis le Gebel Alam Abd el Gawad, l’édifice octogonal exprime une fierté ardente et rappelle la connotation militaire de l’endroit. Des trois cimetières, le cimetière allemand est incontestablement le plus sombre et celui qui témoigne ainsi le plus de la cruauté de la guerre. De belles mosaïques accueillent le visiteur. Elles représentent notamment des soldats allemands. Une chapelle attenante permet le recueillement. L’aire centrale du mausolée est entourée d’arcades qui forment autant de niches au sein desquelles sont disposés des sarcophages portant les noms des défunts, à raison d’un sarcophage pour chaque région d’Allemagne. En fait, les cendres des 4 280 soldats allemands sont toutes regroupées au centre de la cour, dans un caveau commun, sous l’obélisque orné à ses pieds de quatre faucons, symboliques de la terre d’Egypte et du dieu Horus.

Cinq kilomètres plus loin se dresse le mémorial dédié aux Italiens tombés au cours de la bataille. Le visiteur doit en premier lieu passer un porche, encadré de vestiges de blindés, avant de remonter une majestueuse allée bordée d’arbres à la verte parure fleurie tranchant élégamment avec l’ocre du désert. L’allée mène au mausolée : une tour de marbre, dont les ouvertures vitrées offrent la vue sur le bleu de la mer. D’innombrables niches contiennent les restes de 4 634 soldats italiens dont les noms ornent les parois. Une immense croix surplombe l’aire centrale de l’édifice. Les patronymes de pas moins de 38 000 disparus sont également inscrits dans la pierre. Un cloître et une chapelle permettent au visiteur chrétien de se recueillir dans le souvenir des disparus. Une mosquée et un bâtiment particulier destinés à l’accueil des sépultures des soldats libyens jouxtent le mémorial italien.

 

Le musée

A proximité du cimetière britannique, sur la crête côtière, a été édifié le musée de la bataille d’El Alamein. Un premier musée est inauguré en 1956 sous la présidence de Nasser. Après réorganisation et aménagements, une deuxième réouverture a lieu en 1992, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la bataille d’El Alamein. Les concepteurs du musée ont demandé la contribution des vétérans et de leurs familles. L’Egypte espère développer le tourisme sur la côte ouest de la Méditerranée et attend une contribution de la part des onze nationalités qui ont participé à la bataille. Elle espère en outre que celles-ci vont réussir à coordonner leurs dons et l’acheminement de ceux-ci en dépit des distances qui séparent ces pays entre eux et qui les séparent en outre du musée d’El Alamein. Il faudra toutefois huit années de persévérance au gouvernement égyptien pour qu’un accord soit enfin acquis pour l’envoi de matériel. Trois semaines avant l’inauguration, toutes les pièces devant être présentées au public sont enfin arrivées en Egypte. L’ensemble est fort réussi est peut paraître surprenant dans un lieu aussi éloigné. Mais le nombre de touristes ne cesse de s’accroître et les vétérans reviennent régulièrement sur les lieux des combats. La vue embrasse un large panorama, d’un côté l’azur de la mer tranche sur les dunes blanches de la côte, de l’autre l’immensité désertique, parsemée ci et là par des pylônes électriques. L’extérieur du musée est d’une grande richesse en matière de matériel militaire préservé. Certaines raretés trônent majestueusement au milieu d’épaves de véhicules plus classiques, plus ou moins bien conservés. L’entretien et la peinture des véhicules laissent hélas à désirer… Il reste néanmoins que le passionné et l’amateur averti ne peuvent que se réjouir devant tant de merveilles sauvegardées dans le désert égyptien, en un lieu qui semble si isolé. L’intérieur du musée contient des merveilles encore plus insoupçonnées. L’édifice contient cinq salles dans lesquelles sont exposées documents, matériel, uniformes, armes, mannequins et maquettes, tous dans un magnifique état, qui illustrent remarquablement le propos du musée, à savoir la bataille d’El Alamein et la guerre du désert. Le premier hall expose remarquablement les origines et les principales phases de la guerre du désert et aborde la question du quotidien des combattants dans le désert. Puis la visite se poursuit à travers quatre salles successives, chacune dédiée à une armée particulière : l’armée égyptienne et son rôle pendant le second conflit mondial, l’armée italienne, l’armée allemande et la 8th Army. Les concepteurs du musée n’ont pas oublié d’aborder toutes les armes, aussi bien les forces terrestres, qu’aériennes et navales. L’ensemble est remarquable tant par la qualité de la présentation que par celle des objets présentés au public. L’intérieur du musée est donc exaltant pour le passionné. Les différentes salles sont particulièrement réussies. Les photographies qui suivent donnent une idée de la richesse du musée d’El Alamein, consacré exclusivement à la guerre du désert de 1940 à 1943 avec une réussite remarquable. Les vitrines fourmillent de documents authentiques, dont des cartes, des armes et des photographies très intéressantes. Notons aussi la couleur vert olive d’origine des effets tropicaux de la l’armée de terre allemande.

 

La partie extérieure du musée d’El Alamein réserve bien des surprises également et conserve de superbes reliques et des engins ou des pièces d’artillerie parfois très rares. On y trouve en effet un rare camion de commandement britannique un grand nombre de canons britanniques, allemands et italiens : citons un Flak 88, un sFH 18, un canon russe de 76.2 réutilisé par la Wehrmacht et un Pak 38 en parfait état, des 17 Livres (un peu égarés, amis très rares…), un 6 Livres, un Bofors, diverses pièces italiennes et allemandes. En ce qui concerne les blindés, le musée n’est en aucune manière en reste puisque le visiteur peut ainsi observer tout à loisir un Semovente, un M13/41, un Grant, un Sherman (d’un modèle plus ancien que ceux ayant participé à la bataille), un Vickers Mark VI B, une automitrailleuse Lancia, un Bren-Carrier… Côté véhicules non blindés ou tracteurs d’artillerie, le musée possède plusieurs camions britanniques et les restes tout de même assez usés d’un Hanomag Sdkfz 9. Au total, la collection est assez impressionnante. On déplorera toutefois l’état parfois déplorable de certaines reliques. C’est le cas notamment de ce très rare Lorraine Schlepper, dont l’angle de prise de la photographie ci-contre le montre sur son seul côté favorable, bien que toutes les pièces soient présentes pour le réhabiliter au mieux. De même, la peinture retenue pour l’ensemble des véhicules et des canons exposés est bien trop uniforme. Il serait bénéfique pour la présentation générale de peindre les engins aux couleurs appropriées, avec insignes divisionnaires et tactiques. Il reste que l’usure due au vent de sable et l’entretien représentent un inconvénient de taille. Les richesses de la collection de ce musée perdu dans une petite bourgade du désert occidental égyptien font qu’il s’agit incontestablement d’une réussite et d’une remarquable œuvre de mémoire de la guerre du désert en général et de la bataille d’El Alamein en particulier.

 

77 years ago: El Alamein 1942 (17). Postérité/La légende

  • LA LEGENDE

 

Une bataille légendaire

La bataille terminée, la légende s’empare de la réalité. Il a été vite question du mythe du barrage des 1 000 canons pour le déclenchement de l’opération « Lightfoot ». Une autre légende tenace veut que Churchill ait fait sonner toutes les cloches d’Angleterre à l’annonce de la splendide victoire remportée dans le désert égyptien. La vérité est tout autre : en fait de geste spontané, Churchill attend l’issue de l’opération « Torch » prévu le 8 novembre. La population britannique a trop souffert des revers de fortune pour ne pas célébrer prématurément. Les cloches ont donc sonné le 15 novembre pour la victoire d’El Alamein le succès du débarquement anglo-américain.

« Torch » représente également la fin de l’indépendance du Royaume-Uni qui n’est plus que le membre d’une coalition dont les partenaires tiennent le premier rôle. La puissance américaine pèse désormais de tout son poids, devenant l’arsenal des démocraties et fournissant la majeure partie des unités qui vont affronter l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Les aides du programme « prêt-bail » signifient que le Royaume-Uni est largement dépendant des largesses américaines et cette dépendance ne cesse d’apparaître plus significative avec la poursuite du conflit. El Alamein est nostalgiquement perçue comme la dernière victoire britannique.

Pourtant, El Alamein n’est en aucun cas le produit des seuls efforts de la Grande-Bretagne. On a vu l’importance primordiale et le rôle crucial tenus par les troupes de l’empire et des Dominions. En ce sens, El Alamein marque également la fin d’une époque, la fin de l’ère de l’armée impériale. Les Australiens sont dirigés vers le Pacifique où ils vont affronter les Japonais. Ce n’est également qu’après négociations avec le gouvernement néo-zélandais que la 2nd New-Zealand Division de Freyberg est finalement maintenue sur le théâtre d’opérations méditerranéen.

On a constaté précédemment que la victoire remportée par La 8th Army est également perçue comme un tournant décisif de la guerre. La bataille d’El Alamein est à partir ce moment-là auréolée d’un mythe. Elle prend sa place parmi les grandes batailles de l’Histoire, les engagements décisifs, ceux qui changent la donne. Pour les Allemands et les Italiens, le souvenir qui s’y rattache est la fin d’un rêve, la fin de l’espoir de conquérir un Moyen-Orient à portée de main. Les victoires de Rommel semblent désormais bien loin.

 

De façon caractéristique, les décennies qui ont suivi la guerre ont célébré avant tout la victoire remportée par Montgomery. Les documentaires abordant la guerre du désert font également la part belle à celle-ci, au détriment des autres aspects décisifs de la campagne, mis à part Beda Fomm et la prise de Tobrouk par Rommel. Il en va jusqu’aux jeux de stratégies et aux modèles réduits qui en appellent avant tout à la bataille d’El Alamein. Pour ceux qui ont connus les petits soldats au 1/72ème de la 8th Army des marques « Airfix » et « Matchbox » des années 1960 et 1970, comment ne pas faire le lien entre la seconde bataille d’El Alamein et la couverture de la boîte de la première, inspirée d’une célèbre photo d’époque, et les figurines de Monty et de soldats écossais de la seconde. En définitive, pour le grand public encore averti, qui, même en Grande-Bretagne, est en mesure de donner un autre nom de commandant de la 8th Army que celui de Montgomery ?

 

Les marques de figurines s’emparent du mythe d’El Alamein…

 

 

La légende de Montgomery

La légende qui entoure le chef de la 8th Army victorieuse se forge dès la fin de la bataille. Sa carrière demeure à tout jamais liée à la bataille d’El Alamein. A la conférence de presse qui suit immédiatement, Monty est encore trop soulagé et trop ébloui par sa récente fortune pour en saisir encore toutes les implications. Le général au béret noir de tankiste va devenir le héros du Royaume-Uni, le symbole de la victoire sur l’Allemagne, et ce jusqu’à défaite totale de l’ennemi en 1945. Certes le Royal Tank Corps n’admet pas cette usurpation de son couvre-chef distinctif et le roi « n’en fut pas amusé » mais cette image est désormais attachée à l’excentrique vainqueur d’El Alamein. Lors de la conférence de presse, son évidente satisfaction de lui-même transparaît sans difficulté dans ses propos. Le général affirme sans ambages que tout s’est déroulé exactement comme il l’avait prévu et que, si des écarts semblaient s’être produits avec le plan, c’était exactement ce qu’il attendait. Pourtant, les erreurs furent légions et en aucun cas le plan ne fut suivi à la lettre. Mais la victoire a tôt fait de faire oublier les écueils de la bataille. En ce matin du 4 novembre, il est indubitable que Monty pense que sa victoire est complète. La capture de von Thomas le conforte dans cette opinion et, de plus, la poursuite est lancée : l’ennemi ne pourra s’y soustraire. Mais Monty ne peut prévoir ni comprendre la nature du commandement de Rommel et des officiers, un commandement absolument voué à la mobilité, prêt à accepter la confusion. Sa prudence a sauvé la Panzerarmee de la destruction. Monty ne remporte pas la victoire totale et absolue qui est à sa portée. Dans ces conditions, cette grande faiblesse de commandement qui caractérise Montgomery suffit à relativiser la portée de la victoire. Pourtant El Alamein est à l’origine de la légende d’un général qui se dit n’avoir jamais essuyé d’échecs. Il reste que sa mission était de détruire l’armée germano-italienne, non de la poursuivre sur la moitié de la longueur des côtes nord-africaines de la Méditerranée ! L’habileté que l’on accorde à Monty doit être mesurée car sa victoire est avant tout remportée dans le cadre d’une bataille d’usure. Le grignotage des lignes adverses, ses plus grandes réserves, ses facilités de ravitaillements et sa supériorité aérienne ont été la clé de son succès, plus que la moindre touche de génie de sa part. La guerre mobile effraye Monty. En fait, la victoire remportée à El Alamein ne requiert que peut d’intervention du QG de l’armée pour être acquise.

La marche triomphale qui s’ensuivit, avec la reprise de hauts lieux des combats des deux années précédentes, tels Tobrouk et de Benghazi, et l’entrée victorieuse à Tripoli, le 23 janvier 1943, trois mois jour pour jour après le déclenchement de « Lightfoot », confortent l’aura qui entoure le général victorieux. Ces noms de lieux, fortement enracinés dans la mémoire, ponctuent le trajet et reçoivent une nouvelle dimension. Cette fois-ci, il n’y aura pas ce dépriment retour de balancier qui amène à abandonner le territoire nouvellement conquis à la faveur d’une contre-offensive ennemie. Monty est bien l’homme de la victoire. L’avance se poursuit donc, avec à chaque étape un nouvel ordre du jour, écrit en style napoléonien, avec des exhortations, des hommages, des déclarations d’intentions audacieuses et dévastatrices. Ces succès ne sont pourtant que des réussites en demi-teinte car il ne fait plus aucun doute que la partie est gagnée en Afrique du Nord. Le sort de la guerre va se jouer désormais sous d’autres cieux. La poursuite réalisée par la 8th Army n’en reste pas moins un exploit logistique. Mais dans quelle mesure est-ce l’exploit de Monty ? Le général Alexander, son état-major, les services, à tous les échelons, ont permis à Montgomery de vaincre et de poursuivre Rommel. La Royal Navy et la Desert Air Force n’ont cessé de le soutenir dans son avance. Disposant de tout cela, Monty n’a pas été en mesure d’asséner le coup décisif. Le crédit de la prise de Tripoli revient plus à Alexander qu’à Montgomery, mais le triomphe tout entier, ou presque, revient à ce dernier. Sa nouvelle stature se confirme, sa légende s’inscrit dans le sable mais elle ne sera pas pérenne.

Montgomery: le mythe est créé à El Alamein

 

Monty connaît alors une gloire sans doute unique dans l’histoire militaire. Lorsque Tripoli tombe, cela fait presque une centaine de jours que tous les journaux du Royaume-Uni, des Dominions et des Etats-Unis publient de grosses manchettes portant son nom. Partout en Angleterre, la population lit, entend à la radio et voit les nouvelles qu’elle a si désespérément attendues pendant trois années. C’est irrésistible et Monty devient leur héros indestructible. On a vu plus haut le rôle tenu par le film « La Victoire du Désert ». Les cinéastes, les photographes et les journalistes ont donc tous rempli leur rôle de propagande à merveille. La vénération qui entoure Monty éclate au grand jour lorsqu’on lit les lignes de l’un de ces journalistes, Richard McMillan, dans son ouvrage « Montgomery et ses hommes », publié en décembre 1944. En vrai panégyriste, il le proclame « Cromwell du désert » et avoue avoir failli intituler son ouvrage « Miracle à El Alamein ». Le livre reste intéressant pour ce qu’il montre de l’image donnée en pleine guerre, mais l’ennemi y est invariablement qualifié de nazi ou de fasciste, les subtilités n’étant pas de mises à ce moment-là. Ce qui est flagrant, c’est la stature de Monty, le chef charismatique et sûr de lui qui est indubitablement à la source de la grande victoire, même si l’ouvrage fait la part belle aux combattants auxquels il tient à rendre un vibrant hommage. Avec le recul, on reste toutefois confondu devant des phrases telles que « vous pouvez jugez par vous-même lequel est le plus grand : Rommel ou Montgomery ; et votre opinion ne fait aucun doute lorsque vous lisez l’histoire des erreurs du Generalfeldmarschall et la méthode rusée employée par Monty pour rouler et battre l’ennemi ». Monty est crédité d’avoir mis fin à la fortune de l’Afrika Korps en Egypte, sans mention d’Auchinleck ! Rommel, dépeint comme le « tueur de Cobourg »fait même l’objet d’un chapitre spécial où ses succès sont mis plus en rapport avec la chance qu’un quelconque génie. Ce chapitre se clôt par une phrase abrupte qui masque la réalité de l’incurie de Monty : « quelle que soit la suite de sa carrière, il est sûr de figurer dans l’Histoire comme le général qui battit en retraite plus vite et plus loin que n’importe quel autre ».Ironiquement, l’incapacité de Monty à détruire l’adversaire à El Alamein a pour conséquence que la poursuite permette en quelque sorte de constituer une sorte de feuilleton dont on attend avec émotion la suite à chaque parution. Les gens, en allant à leur travail, ou en revenant, se racontent d’innombrables anecdotes à son sujet. Un vaste public s’amuse de ses excentricités, ses brutalités et de ses renvois de généraux. Les mères, les épouses et les fiancées l’adorent car ils épargnent la vie de ceux qu’elles aiment. Très vite, Monty reçoit un courrier digne d’une star car ses admirateurs se multiplient.

La gloire doublée d’affection qui entoure Montgomery ne peut être sans conséquences sur le général. Devenu le symbole de la victoire, il devient aussi la « mascotte » de son armée et de toute une nation. Il ne discute en aucune manière cette gloire, s’en enorgueillit même. Aucun signe d’humilité ne transparaît chez cet homme. Il semble être devenu plus aimable, d’un certain point de vue. Plus que jamais, il est sûr de lui, certain de son infaillibilité, une certitude à le rendre hostile à toute forme de contradiction. Sa nature renfermée et son austérité, non sans rapport avec le décès de son épouse avant la guerre, s’accommodent avec cette gloire fraîchement acquise. Au Caire, à Pâques, en lisant l’évangile à la cathédrale, il en jouit de nouveau. A Londres, il prend conscience de son immense popularité en entendant les applaudissements de la foule en tout lieu où il se rend, dès que les Britanniques reconnaissent sa silhouette si caractéristique. Pendant ce temps, le général Alexander, son supérieur, et le général Auchinleck, le double vainqueur de Rommel lors de l’opération « Crusader » au cours de l’hiver 1941-1942 et lors de la cruciale bataille d’El Alamein de juillet 1942, restent d’illustres inconnus. L’Histoire saura leur rendre justice. Montgomery aurait gagné en grandeur sans perdre de mérite en retour s’il avait accordé la reconnaissance qui était due à ces hommes. Certes, la réorganisation, l’entraînement et la préparation de l’armée pour l’offensive portent la marque de Monty. Son style de commandement, ses talents de planificateur et de général ont permis à celui-ci de mener une bataille d’une manière qui correspondait à cette armée. Indéniablement, Montgomery est un grand général.

La bataille d’El Alamein ne marque que l’épilogue de la guerre du désert car la partie est désormais perdue pour l’Axe. Elle constitue pourtant paradoxalement le premier acte dans la fulgurante carrière du général Montgomery, commandant des forces terrestres le Jour J le 6 juin 1944, maréchal le 1er septembre 1944, chevalier de l’ordre de la Jarretière et vicomte d’El Alamein.

 

Le mythe de la 8th Army

Les soldats de Monty partagent la gloire de leur chef. Montgomery leur adresse un vibrant ordre du jour lors de la conquête tant convoitée de Tripoli : « Depuis notre victoire d’El Alamein vous avez, chaque soir, dressé votre tente à une journée de marche plus près de vos foyers. Quand, dans les jours à venir, on vous demandera ce que vous avez fait durant la Seconde Guerre Mondiale, il vous suffira de répondre : j’ai avancé avec la 8th Army ». En permission, l’aura qui entoure la 8th Army leur est tout de suite perceptible. Ces soldats se sentent différents des autres hommes, différents mêmes des combattants des autres armées britanniques. En Birmanie, a 14th Army du général Slim, qui combat dans d’atroces conditions face à un ennemi impitoyable, n’a jamais tant méritée son surnom d’ « armée oubliée ». Presque inconnue reste également la 1st Army qui mène pourtant de durs combats en Tunisie. Mais la 8th Army lui rafle la vedette, non sans créer une certaine amertume au sein des nouveaux arrivés en Afrique du Nord. Cette 1st Army va mettre un point d’honneur à se forger sa propre gloire et à se différencier de son aînée sur le sol africain. Les Britanniques, mis à part leurs dirigeants, n’ont pas saisi que la suprématie de leur empire est arrivée à son terme et que l’allié américain sera en outre le partenaire le plus fort de la coalition. A peine perçoivent-ils un espoir après deux ans d’épreuves, que la dure réalité s’impose peu à peu à tous. Si la 8th Army éclipse la 1st, les Britanniques sont d’autant plus fiers de leurs soldats qu’ils stigmatisent les échecs essuyés par la novice armée américaine. Ces échecs semblent en effet rehausser les hauts faits de l’armée du désert.

Montgomery est nommé à la tête de la 8th Army au bon moment et au bon endroit. Une victoire est remportée peu après son installation et un nouveau matériel et un nouvel équipement président à une nouvelle 8th Army. Il a une forte tendance à considérer cette armée comme sa « chose ». Il est d’ailleurs navrant de constater que certains, à l’instar de Montgomery, en son venus à considérer que la 8th Army n’a vraiment existé qu’à partir d’El Alamein, vouant à l’oubli les deux années de guerre du désert menées par la Western Desert Force puis la première 8th Army, celle d’Auchinleck. Ne faut-il pas s’offusquer qu’il ait fallu participer à la deuxième bataille d’El Alamein pour voir un « 8 » apposé sur le ruban de la médaille commémorative de la campagne d’Afrique du Nord ? On oublie un peu vite les exploits des hommes de Wavell, O’Connor, Cunningham, Ritchie et d’Auchinleck depuis août 1940. Une légende veut donc que la 8th Army ait commencé sa carrière au cours de la seconde bataille d’El Alamein. Elle a été transformée en fausse histoire par ceux qui ont refusé aux soldats qui servirent avant le 23 octobre 1942 le droit de porter ce fameux chiffre « 8 » mentionné plus haut. Le nom d’El Alamein est donc usurpé puisque la gloire méritée par Auchinleck et ses généraux ne leur revient jamais. Aucun drapeau de régiment ne porte la mention de la première bataille d’El Alamein. Dénigrant ceux qui l’ont précédé, cherchant toujours à amplifier le changement, Montgomery trouva plus simple de détester Auchinleck, un homme pourtant apprécié par tous ceux qui l’ont approché au cours de sa brillante carrière.

La légende de la 8th Army précède pourtant Monty et son épopée est jalonnée de hauts faits bien antérieurs à l’arrivée du nouveau chef : songeons à l’opération « Compass », Beda Fomm, Tobrouk et « Crusader ». Pour de nombreux Britanniques, particulièrement au sein des plus vieilles générations, une certaine nostalgie et un certain enchantement restent attachés à la guerre du désert. Le prestige de la 8th Army est toujours vivace. Bien sûr, les morts et les horreurs de la guerre ne sont pas oubliés. Mais il existe chez les vétérans des deux camps de la guerre du désert un souvenir très particulier de la guerre. En fait, un tel sentiment est unique et ne se retrouve pas connoté aux autres campagnes, que ce soit l’Italie, la campagne du nord-ouest de l’Europe ou bien la Birmanie. Si les sentiments y tiennent leur part, la raison essentielle est que, pendant près de trois ans, le désert constitue la seule zone de front terrestre où les Britanniques ont pu affronter les forces de l’Axe. Les vastes étendues ouvertes du désert de Libye, sans zones urbaines, sont un champ de bataille presque parfait. En dépit des conditions de vie difficiles et de l’horreur des combats, la guerre du désert a gardé un caractère chevaleresque. Cet aspect de l’affrontement doit beaucoup à la personnalité des chefs qui dirigent les armées qui s’y affrontent, et en premier lieu le maréchal Rommel. Dans les deux camps, les soldats se respectent, les prisonniers et les blessés sont bien traités et on n’y déplore pas d’atrocités commises sur une large échelle. L’effet de la vie dans le désert et le respect mutuel ont conduit les soldats des deux camps à y adopter une attitude sans aucun parallèle sur toute autre théâtre d’opérations de la guerre. D’où cette fascination sans fin des historiens, des passionnés et des vétérans pour cette guerre du désert menée entre 1940 et 1943. D’où également la légende qui entoure l’armée britannique du désert, triplement victorieuse, une première fois des Italiens en 1940-1941, puis des forces de l’Axe à El Alamein et, enfin, en Tunisie pour l’issue finale de la campagne d’Afrique du Nord en mai 1943. Une place particulière entoure le souvenir des faits et gestes des unités qui ont opéré des raids et des renseignements sur les arrières de l’ennemi à travers les profondeurs du désert. Ces unités, le LRDG, le SAS et la brigade Popsky, ont acquis une aura qui leur est propre car leur épopée guerrière s’apparente plus à une aventure dans des confins désertiques, à la vaillance d’hommes au caractère et à l’endurance exceptionnels. L’imagerie populaire du désert prend ici tout son sens avec ces troupes exceptionnelles.

La 8th Army est sans conteste la plus célèbre des armées britanniques de la Seconde Guerre Mondiale. La bataille du désert menée par cette armée l’a été sans aide significative de la part des Etats-Unis avant El Alamein. L’appoint essentiel fourni par les blindés américains au cours de cette bataille est même généralement négligé chez nombre d’auteurs britanniques. La constitution cosmopolite de cette armée a participé à forger une identité particulière, de même que l’adoption de mots arabes et celle d’une tenue adaptée au désert. Le mythe attaché à la 8th Army se retrouve donc chez ceux qui en ont été membres, depuis sa création en septembre 1941, à partir des unités de la Western Desert Force. Ces hommes sont britanniques, australiens, néo-zélandais, indiens, sud-africains, polonais, français, grecs et tchécoslovaques. Tous ces vétérans et leurs associations perpétuent le mythe et l’aura de la 8th Army. Ils entretiennent également d’excellentes relations avec leurs anciens adversaires, qu’ils retrouvent à El Alamein, sur les lieux même de l’affrontement au cours des grandes commémorations.

 

Le mythe de Rommel et de l’Afrika Korps

L’heure de gloire de Rommel et de ses hommes est la prise de Tobrouk et l’incroyable avancée jusqu’à El Alamein qui s’ensuivit. Le nom de Rommel est devenu plus fameux que celui de n’importe quel autre chef de guerre allemand au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Et, au travers de la renommée de cet officier d’exception, est célébrée celle de ses hommes, plus particulièrement celle de l’Afrika Korps, unité légendaire entourée d’une aura mythique encore plus prononcée que celle de la 8th Army. Rommel et l’Afrika Korps sont des mots définitivement liés au regard de l’Histoire. Les membres de l’Afrika Korps ne sont pas des Nazis, contrairement à ce qu’une certaine littérature et la propagande de l’époque le laissent entendre. Il s’agit avant tout de soldats, qui pensent remplir leur devoir pour la protection et la sauvegarde de leur nation. Certes, on a parlé de guerre chevaleresque et civilisée, pour autant que l’adjectif civilisé soit compatible au mot guerre. Cette attitude sans équivoque et exceptionnelle, si on songe aux nombreuses atrocités commises par la Wehrmacht, résulte de l’exemple du chef, le maréchal Rommel, et de l’attitude suivie par une armée disciplinée. De façon caractéristique, Rommel refusa d’appliquer l’ordre infâmant d’Hitler stipulant que les commandos et les parachutistes capturés dans un cadre autre qu’une opération d’envergure soient passés par les armes. Rommel, adulé par ses hommes, allemands comme italiens, du moins au sein de la troupe, est aussi, fait exceptionnel en temps de guerre, l’objet du plus grand respect et de la vénération de se adversaires. Les soldats de la 8th Army en sont venus à admirer le chef adverse à tel point que le général Auchinleck a senti la nécessité de diffuser le message suivant :

«          A tous les commandants et chefs d’état-major ; de la part du quartier Général des troupes anglaises en Egypte et des Forces du Moyen-Orient.

 

Le fait que notre ami Rommel soit devenu, pour nos troupes, une sorte de magicien ou

de croquemitaine présente un danger sérieux. Elles parlent beaucoup trop de lui. Bien

qu’il soit incontestablement très énergique et valable, ce n’est nullement un

surhomme. Même s’il était un surhomme, il serait extrêmement regrettable que nos

troupes le dotent de pouvoirs surnaturels.

Je désire que vous contribuiez, par tous les moyens en votre pouvoir, à bannir l’idée que Rommel représente plus que n’importe quel général allemand. Il est particulièrement important que nous ne parlions jamais de Rommel lorsque nous évoquons notre ennemi en Libye. Nous devons nous référer « aux Allemands, aux Puissances de l’Axe, à l’ennemi » et cesser de nous hypnotiser sur Rommel. Veillez, je vous prie, à ce que cet ordre soit immédiatement exécuté à tous les échelons. Tous les chefs doivent comprendre qu’il s’agit, ici, d’un point de vue psychologique de la plus haute importance.

Général C.J.Auchinleck

Commandant en chef des Forces du Moyen-Orient. »

 

Auchinleck a d’ailleurs cette touche d’humour typiquement britannique, inconcevable dans la Wehrmacht, en ajoutant une note personnelle qui stipule qu’il n’est pas jaloux de Rommel ! Churchill lui-même reconnaît devant la Chambre des Communes que cet officier est indubitablement un grand général, hommage insigne au cours de cette guerre. Certes, Rommel n’est pas sans ambiguïté. Aux biographies dithyrambiques d’après-guerre, comme celle de Desmond Young, ont succédé des études offrant un regard plus nuancé du personnage. Général préféré d’un des plus grands criminels de l’Histoire, ses victoires spectaculaires, mais sans lendemain, ont favorisé l’entreprise criminelle des Nazis et ont fait les choux gras de la propagande de Goebbels. Sa mort sur ordre d’Hitler, sa volonté de mettre un terme au conflit en dépit de son allégeance au Führer sa non participation aux crimes du régime et son respect des codes de la guerre ont incontestablement participé à cette image favorable que renvoie Rommel. Rommel a eu en fait l’immense chance de ne pas avoir à servir sur le front de l’Est et de mourir sur ordre d’Hitler. Cette image se reflète sur ses hommes. Combattant avec professionnalisme, tactiquement nettement supérieurs à leurs adversaires et menés au combat par des officiers brillants, les soldats de l’Afrika Korps jouissent d’une réputation et d’une aura bien plus grande que la glorieuse et pourtant victorieuse 8th Army. L’Afrika Korps l’a en effet presque toujours emporté et, si ce n’est un ravitaillement très insuffisant et une infériorité numérique criante, il aurait encore remporté la victoire à El Alamein. El Alamein reste donc également attaché au renom de l’Afrika Korps, qui s’y est vaillamment battu, faisant preuve comme toujours d’une habileté tactique hors du commun. Les soldats italiens, injustement, ne jouissent pas d’une telle réputation. Mal équipés, ils  affrontent pourtant  leurs adversaires avec courage et n’ont en aucune façon démérité. Peut-être même leur a-t-il fallu plus de hardiesse pour combattre avec des armes si peu performantes. Il reste que le soldat italien ne fut pas un adversaire moins coriace pour les Alliés à El Alamein et en Tunisie que leurs frères d’armes allemands. L’épopée de la guerre du désert restera pourtant à tout jamais celle de l’Afrika Korps, dont le nom même résonne comme un symbole mythique dans l’histoire militaire, un symbole de puissance et d’habileté tactique. On a longtemps cru que ces soldats allemands étaient des troupes d’élite. Il n’en est rien, la seule sélection consiste à vérifier un tant soit peu une aptitude à servir sous les Tropiques. La Wehrmacht a en fait découvert les réalités de la guerre dans le désert sur le terrain. Preuve s’il en est de la primauté accordée à l’Afrika Korps dans le souvenir de la guerre de désert, on ne compte plus le nombre d’ouvrages traitant du sujet portant le nom même de cette célèbre unité, un titre infiniment plus vendeur et plus répandu que celui de 8th Army, sauf peut-être outre-Manche, dans une certaine mesure toutefois. Comme pour leurs anciens adversaires, les associations de vétérans perpétuent le mythe.

 

 

 

 

 

 

77 years ago: El Alamein 1942 (16). Postérité/Couverture médiatique

LA POSTERITE DE LA BATAILLE D’EL ALAMEIN

 

  • LA COUVERTURE MEDIATIQUE DE LA BATAILLE

 

« Desert Victory »

La décision de réaliser un film de propagande sur la seconde bataille d’El Alamein est prise pendant la guerre. L’œuvre est appelée « Desert Victory ». La base de l’Army Film and Photographic Unit (AFPU) est située aux studios Pinewood, dans le comté de Buckingham. Les prises de vues sont d’abord livrées au département Public Relation 2 dirigé par Ronald Tritton afin d’êtres classées et subir la censure. Tritton, responsable des films de propagande de l’armée, est en lien avec le Ministère de l’Information. La plupart des films sont ensuite envoyés à Pinewood, où les différents directeurs vont parachever leur travail. L’équipe n°1 de la Photographic Unit est attachée à la 8th Army et elle est placée sous le commandement du major David MacDonald. Tous ses caméramans ont suivi l’entraînement de tous les combattants et possèdent tous le grade de sergent. MacDonald est donc chargé de la réalisation de « Desert Victory ». Roy Boulting sera le directeur et supervisera le film. Les caméramans ont couvert la bataille d’El Alamein de façon tout à fait routinière, comme ils l’ont fait pour les batailles précédentes. Toutefois, devant le succès immense de la bataille et son retentissement, le projet gagne de l’ampleur pour devenir un élément de propagande essentiel. La couverture des combats par les caméramans ne permet bien sûr pas de filmer la totalité de l’action, mais les équipes ont donné le maximum. C’est ainsi qu’entre 26 et 32 reporters ont en permanence suivi les forces terrestres. 3 ou 4 des caméramans ont payé de leur vie cette couverture de l’événement. Entre 5 et 7 de ces hommes sont blessés et entre 3 et 6 sont capturés. Les conditions de tournage imposent bien sûr de procéder à plusieurs reconstitutions. Si les tirs de canons dans la nuit sont bien réels, les scènes montrant des officiers consultant leurs montres et donnant l’ordre d’ouvrir le feu sont des scènes de studio. C’est également à Pinewood que sont tournées les images montrant l’infanterie et les sapeurs avançant au son de la cornemuse. Il était en effet impossible d’obtenir de telles scènes dans le feu de l’action. Des graphiques animés sont en outre ajoutés pour expliquer le déroulement de la bataille. Sur ces cartes, les Britanniques sont donc placés à droite. Il sera exigé que les scènes gardées pour le film montrent toujours les Alliés se déplaçant vers la gauche de l’écran. Des images sont donc inversées pour répondre à cette demande, ce qui inverse donc parfois les places des conducteurs et des mitrailleurs des tanks, sans parler du M3 Grant dont la pièce de 75 mm est normalement placée en casemate sur le flanc droit de la caisse ! Les images mettant en scène des fantassins sont un mélange de reconstitutions et de scènes prises sur le vif.

Une des plus fameuses photographies du « Chet’s Circus »

Les photographies les plus célèbres de la bataille sont certainement celles prises par l’unité du sergent Chetwyn, le « Chet’s Circus ». Les images des soldats australiens menés par leur officier et attaquant baïonnette au canon ont fait le tour du monde, illustrant en fait dans nombre de livres n’importe quel épisode de la campagne d’Afrique du Nord ! Ce sont pourtant des scènes reconstituées. Il en va de même de la fameuse scène d’une équipe de fantassin, dont le tireur armé d’un Bren ouvre le feu avec son arme posé sur une épave de Panzer III, la scène étant d’ailleurs inversée pour indiquer toujours le sens de l’attaque alliée, vers la gauche des images. Filmées à l’arrière des zones de combat, en choisissant l’angle de prise, les effets visuels et la luminosité, les images de Chetwyn sont incontestablement d’une qualité supérieure à celles prises dans le feu de l’action, d’où le choix de les retenir par les responsables du film. Mais cela n’est pas sans causer des tensions avec les autres équipes de caméramans qui ont risqués leur vie pour réaliser leurs films sur le front. Boulting a pourtant besoin des images de Chetwyn pour son projet. Toutefois, le montage final comporte bien trop d’images inversées, à en juger par le nombre important de gauchers ! Monty lui-même n’a pas été épargné par le procédé ! Notons que le grand succès de « Desert Victory » avec sa voix-off calme couplée avec des images d’action est à l’origine du style des prochains films de propagande réalisés à al suite du débarquement en Normandie. Pourtant, il ne sera alors plus nécessaire de recourir à des images de studios comme pour le travail de Boulting et MacDonald. Quant aux scènes illustrant l’action des forces aériennes, rien ne prouve n’y ne contredit le fait qu’elles aient été réellement pris au cours de la seconde bataille d’El Alamein. Certaines images allemandes ont été en outre ajoutées au film pour présenter le côté adverse.

Après la prise de Tripoli, le 23 janvier 1943, l’équipe de MacDonald travaille nuit et jour pour terminer au plus vite le film, dont la sortie est prévue en mars. L’œuvre est finalement rendue achevée le 15 mars 1943, alors que les rêves africains de l’Axe s’écroulent en Tunisie. Une première projection a eu en fait lieu 10 jours plus tôt à Londres. Dès que des copies sont disponibles, elles sont envoyées à New-York, où sont centralisées les compagnies de distribution américaines, canadienne et sud-américaine. Winston Churchill envoie personnellement un exemplaire au président Roosevelt. Des copies sont également distribuées en Egypte, en Turquie, en Palestine, en Perse, en Irak, en Afrique du Sud, en Australie et en Nouvelle-Zélande.

Dans sa lettre accompagnant l’exemplaire destiné à Roosevelt, Churchill affirme que les images offrent une vue réaliste de la bataille et que le président sera sûrement content de voir des images du char M4 Sherman en action. Roosevelt répond en affirmant que « Desert Victory » est la plus grande réussite cinématographique sur cette guerre depuis son déclenchement. Staline répond lui aussi à Churchill, qui lui a également envoyé un exemplaire du film. Le dictateur du Kremlin écrit que « Desert Victory » lui a fait grande impression et montre comment la Grande-Bretagne se bat et qu’elle se bat effectivement, n’en déplaise à certains détracteurs russes. Il affirme en outre sa volonté de le diffuser au sein des armées soviétiques. En raison de son style novateur en matière d’œuvre de propagande en temps de guerre, c’est-à-dire en mixant des informations de guerre et des scènes dramatiques, « Desert Victory » reçu un accueil favorable de la critique. En Amérique, le film reçoit même un Oscar. Le succès est tel qu’un certain B.J.Goldenburg tente de mettre sur le marché un « béret de Monty », qui apparaît sur la tête d’un mannequin sur une couverture de Life.

 

La bataille d’El Alamein dans la presse, la radio et les comptes-rendus des armées

 

 Lundi 26 octobre 1942

Commando Supremo, Rome :

« Sur le front égyptien, de nouvelles attaques en force de l’ennemies, soutenues par            

     des blindés, ont été repoussées. »

Lundi 26 octobre 1942

QG 8th Army :

« A l’heure qu’il est, la 8th Army est aux prises avec l’Afrika Korps et les forces italiennes sur un large front dans le secteur d’El Alamein. Après deux jours de combats intenses les premiers résultats peuvent être évalués : cinq brèches ont été opérées dans les champs de mines ennemis et des corridors par lesquels vont opérer les blindés sont aménagés et sécurisés. »

Vendredi 30 octobre 1942

United Press :

« En dépit des énergiques contre-attaques des troupes de l’Axe, les forces britanniques ont consolidé les positions acquises depuis le déclenchement de l’offensive ».

Lundi 2 novembre 1942

QG 8th Army, Le Caire :

“La deuxième phase de la bataille à El Alamein a débuté. La bataille se déroule à proximité de la côte dans le secteur défensif le plus solide de la ligne des forces de l’Axe. Les combats ont lieu au milieu des dunes, qui font plus d’un kilomètre et demi de large. Chaque dune est orientée parallèlement à la route côtière et à la voie ferrée, qui se situe à peu près à un kilomètre et demi de la route. Ce secteur côtier dur à embrasser d’un coup d’œil comporte des centaines de petits, mais solides, points de défense, qui ont été édifiés au cours des mois précédents par les troupes du génie des forces de l’Axe pour former un « Westwall du désert » ».

Mercredi 4 novembre 1942

United Press, Le Caire :

« D’après les dernières nouvelles en provenance du front, Rommel a commencé à abandonner ses positions du front d’El Alamein et fait retraite en direction de l’ouest ».

 

Jeudi 5 novembre 1942

La parole du jour du chef de la presse du Reich, Berlin :

« Il ne faut pas prêter attention aux déclarations étranges et aux nouvelles de victoire des Britanniques. »

77 years ago: El Alamein 1942 (15). Victoire décisive?

La deuxième bataille d’El Alamein : Une bataille décisive ?

L’Afrika-Korps (ici son chef, capturé : von Thoma): définitivement battu et anéanti?

Certes, Rommel a sauvé son armée mais peut-on encore parler d’armée ? Les premières estimations par les Britanniques des pertes germano-italiennes à El Alamein sont les suivantes : 1 149 Allemands et 971 Italiens tués, 3 886 Allemands et 933 Italiens blessés, 8 050 Allemands et 15 552 Italiens capturés. Les pertes purement allemandes se montent à 13 879 hommes en octobre et 11 282 en novembre, dont, pour ces deux mois, 927 tués, 2 763 blessés, 5 657 disparus et près de 16 000 malades. Selon les sources, entre 330 et 450 chars et plus de 1 000 canons sont abandonnés sur le champ de bataille. 75 Chars supplémentaires seront abandonnés au cours de la retraite faute de carburant. Ces chiffres vont vite augmenter puisque, le 11 novembre, le nombre de prisonniers atteint 30 000. Les tués et blessés oscillent entre 20 et 25 000. La Panzerarmee Afrika a donc perdu 55 000 hommes, soit la moitié de ses effectifs. 84 avions germano-italiens ont été perdus. Le 5 novembre, l’Afrika Korps ne compte plus que 38 Panzer en état de combattre, 20 pièces antichars, 37 canons et 600 Panzergrenadiers. La 164.Leichte Division ne compte plus que 700 combattants et 6 antichars. La 90.Leichte Division est pour sa part limitée à trois faibles régiments et quelques pièces d’artillerie. Les unités italiennes dépourvues de véhicules abandonnées dans le désert sans eau ni vivres n’ont d’autre alternative que de chercher à se rendre à l’ennemi. On l’a vu, Ramcke rallie Rommel avec 600 parachutistes. Plus de 50 000 hommes auraient réussi à se replier. Ainsi, si les QG des unités et la structure vitale des troupes de soutien parviennent à se retirer, les effectifs des troupes combattantes sont dramatiquement réduits. L’armée n’est plus que l’ombre d’elle-même. Le 8 novembre 1942, pour tenir les positions de la frontière égypto-libyenne, Rommel ne dispose, réserves comprises, que d’une arrière-garde de 7 500 hommes, 11 chars allemands, 10 chars italiens, 125 canons allemands antichars, antiaériens et d’artillerie et un nombre inconnu de pièces italiennes. Le reste de l’armée poursuit sa retraite vers l’est, vers la Tripolitaine, tandis que les unités de génie multiplient les obstacles et les actions retardatrices face à la 8th Army.

La 8th Army a payé le prix fort pour sa victoire : 2 350 tués, 8 950 blessés et 2 260 disparus, morts pour la plupart. Le total des pertes humaines se monte donc à 13 560. Au moins 332 chars et 111 canons ont été définitivement détruits au cours de la bataille. Entre 500 et 600 chars auraient été touchés en tout. Certaines sources estiment les chars définitivement détruits à 150, 350 ayant été réparés. 97 avions ont été abattus, dont 20 américains.

La bataille d’El Alamein est souvent présentée comme étant une des batailles décisives du second conflit mondial. Cette vision des choses repose sur le fait capital que la défaite de Rommel signifiait la fin de toute prétention de l’Axe à une quelconque possibilité d’envahir l’Egypte puis de s’emparer du Moyen Orient. Par ailleurs, cette bataille mettait un terme à ce mouvement de balancier qui semblait caractériser la guerre du désert avec sa succession de succès et d’échecs dans un camp puis dans l’autre. A partir du 4 novembre 1942, les troupes alliées allaient s’ébranler une nouvelle fois vers l’ouest, mais cette fois-ci l’avance victorieuse sera définitive et les mènera jusqu’en Tunisie.

En outre, la victoire de Montgomery à El Alamein est une victoire nette de l’armée britannique après trois années de guerres au cours desquelles le sort des armes n’a guère été favorable aux Britanniques qui subirent un nombre retentissant d’humiliations, particulièrement pour l’armée de terre, en France avec le BEF, en Grèce, en Crète en Malaisie, en Birmanie et en Afrique du Nord. El Alamein apparaissait comme une victoire britannique, ou plus précisément du Commonwealth car les contingents de l’Empire étaient conséquents au sein de l’armée. Il est évident que cette victoire se produit en des circonstances opportunes puisque le 8 novembre 1942, dans le cadre de l’opération « Torch », une armée anglo-américaine met le pied en Afrique du Nord française, scellant par là même le sort de la campagne dans le théâtre des opérations nord-africain : la victoire alliée sur la rive sud de la Méditerranée n’est désormais plus qu’une question de temps. Il est donc évident que la situation de la Panzerarmee Afrika, aventurée en Egypte jusqu’aux portes d’Alexandrie, est alors plus que précaire dès lors qu’une nouvelle menace apparaissait sur ses arrières. Le repli aurait été inévitable sans même que la formidable puissance adverse que représentait la 8th Army de Montgomery ne déclanche son offensive. En outre, il est clair que l’immense supériorité de Monty en moyens humains et matériels, en munitions, en réserves et des conditions logistiques infiniment plus favorables faisait que la défaite du « Renard du Désert » était inéluctable. Par ailleurs, Monty ne va pas être démuni de ses meilleures troupes à l’issu d’un succès prometteur comme l’ont été avant lui Wavell et Auchinleck après Beda Fomm et « Crusader ». La victoire d’El Alamein marque clairement la fin de l’Axe en Afrique, mais uniquement dans la mesure où « Torch » est un succès. Il est en effet évident que toutes les unités destinées à renforcer Rommel sont détournées vers la Tunisie : la défense de la Libye devient donc impossible. Toutefois, Monty veut s’assurer qu’il n’y aura pas de revers de fortune. La poursuite qu’il entreprend n’aura rien de l’improvisation de Rommel en pénétrant en Egypte après la victoire de Tobrouk. Au contraire, la prudente avance de Monty sera un chef-d’œuvre en matière de logistique.

La seconde bataille d’El Alamein bénéficie aussi du parallèle que l’on peut dresser avec les combats pour Stalingrad qui ont lieu au même moment. La bataille colossale qui oppose l’Axe aux Soviétiques sur les berges de la Volga, dans le Caucase et ailleurs en Russie est d’une tout autre ampleur, tant dans les effectifs que sur le déroulement de la guerre. Il n’en reste pas moins que l’offensive déclanchée par Monty le soir du 23 octobre s’incruste dans un contexte de basculement de la guerre en faveur des Alliés : Stalingrad à l’Est, Guadalcanal dans le Pacifique, el Alamein en Afrique, succès confirmés au premier semestre 1943 avec les défaites de l’Axe à Stalingrad et en Tunisie et la victoire, après d’âpres combats, sur les U-Boote dans l’Atlantique en mai.

La victoire d’Auchinleck en juillet 1942 au cours de la première bataille d’El Alamein est en revanche absolument décisive. En réussissant à arrêter Rommel, Auchinleck sauve l’Egypte, voire le Moyen Orient, quoique les combats se seraient poursuivis sur le Delta et sur le canal de Suez et au-delà. Le canal de Suez est vital pour l’Empire britannique et, plus encore, le Moyen Orient et ses réserves d’hydrocarbures, certes encore peu mis en valeur, étaient un objectif de la plus haute importance stratégique. En outre, l’Iran menacé, c’était l’approvisionnement de l’Armée Rouge par les Alliés qui était gravement compromis. Et quelle aurait été alors la réaction de la Turquie face à l’irruption des Allemands en Orient et à une nouvelle défaite britannique ? Si Hitler et son état-major avaient su saisir l’opportunité qui s’offrait à eux, le Moyen-Orient aurait pu être conquis avec facilité dès 1941 et, avec de désastreuses conséquences sur le cours de la guerre.

Auchinleck avait su parer la menace immédiate que Rommel avait fait planer sur l’Egypte. Montgomery a su profiter de la chance qui a été la sienne de prendre les rennes de la 8th Army à un moment opportun. Il a su l’organiser tout en créant sa propre légende, il a remporté une brillante victoire. Le Royaume Uni avait sa victoire. Elle avait aussi un nouveau héros : Monty. Et Churchill, toujours attentif aux grands épisodes qui marquent l’histoire, décida de faire sonner les cloches pour commémorer la grande victoire dans le désert. Il a alors ces mots célèbres : « ce n’était pas le commencement de la fin, mais en tout cas c’était la fin du commencement. » En fait, ce qui compte avant tout pour Montgomery et Churchill, ce n’est pas tant la manière dont la 8th Army a remporté la victoire, mais bien plus le fait qu’elle ait vaincu l’ennemi. Monty a su utiliser de façon adéquate le formidable outil militaire mis à sa disposition. La puissance de feu et l’attrition étaient la seule manière de remporter la victoire sur un front solidement tenu n’offrant aucun contournement de flanc possible. Par ailleurs, face à un ennemi aussi habile dans la manœuvre et l’emploi des blindés, une supériorité numérique écrasante était absolument indispensable. Monty a payé le prix fort pour décrocher la victoire mais c’était pour lui la seule chose qui comptait. Cette victoire, à n’en pas douter, a redonné du baume au cœur des Britanniques alors que la guerre n’avait jusqu’alors apporté souvent que de bien sombres nouvelles. La portée de la victoire de Monty est à cet égard plus psychologique que stratégique : l’armée britannique a vaincu une armée allemande, qui plus est une armée aguerrie sous les ordres d’un chef talentueux. Et ce n’était que le début d’une suite de succès qui semblaient indiquer que la guerre avait définitivement basculé dans le camp allié.

Certes la victoire de Montgomery n’a pas résulté en la destruction de l’armée adverse, bien que cela fut la tâche clairement assignée par Churchill à Alexander et à Montgomery. Rommel, avec un brio témoignant de son habileté et des ses qualités de grand commandant, emmène son armée en Tunisie, après une poursuite de plus de 2500 kilomètres ! La campagne va s’éterniser jusqu’à la mi-mai 1943 ! Il ne fait aucun doute que la victoire de Montgomery ait contribué a contribué à la défaite de l’Axe en Afrique, mais il est raisonnable de se poser la question du caractère décisif de cette bataille du désert à une centaine de kilomètres d’Alexandrie en cet automne 1942. Son aspect décisif est contestable du point de vue militaire car le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord signifiait de toute façon que la position de Rommel était intenable. Bien plus, la destruction de l’armée de Rommel aurait coupé court à une campagne de Tunisie prolongé. Mais Monty a laissé Rommel s’échapper avec brio vers l’ouest. En revanche, El Alamein est une magnifique victoire de l’Empire britannique et une page glorieuse et fameuse pour l’armée britannique. Son impact dans les esprits de l’époque et dans l’histoire est indubitable.

La bataille est également décisive pour le développement de la 8th Army. En ce sens, les trois batailles livrées à El Alamein forme un tout. Ces trois batailles sont un ensemble qui a permis une rééducation et une réorganisation de l’armée britannique du désert sur une grande échelle. En fait, il est important de souligner que, lors les opérations ultérieures de la guerre, l’armée britannique va être considérablement influencée par les acquis de la 8th Army. Toutefois, l’équipe victorieuse d’El Alamein sera démembrée (les 9th Australian et 1st South African Divisions rentrent dans leurs pays, la 44th ID est dissoute et certaines unités restent en Italie avec la nouvelle 8th Army) la majorité des unités engagées en Normandie en 1944 n’auront aucune expérience de la guerre et devront apprendre d’elles-mêmes au front ces leçons des dures réalités de la guerre.

Le caractère que revêt une bataille est très aléatoire et dépend pour beaucoup du point de vue adopté par celui qui en juge. L’importance d’un combat varie en fonction de la perception qu’on en a. Et celle-ci est très subjective. Elle diffère entre celui qui est au front et celui qui est à l’arrière, entre le vainqueur et le vaincu, entre le blessé et celui qui reviendra avec une médaille. Pour un combattant qui a connu d’autres campagnes et d’autres batailles, est-ce que El Alamein lui apparaîtra comme la bataille la plus décisive à laquelle il aura participé ? Faut-il raisonner en termes d’effectifs engagés, de pertes en hommes, en termes de conséquences stratégiques ? Il est indéniable et indiscutable que la bataille d’El Alamein, au sens large : de juillet à novembre 1942, fut une des grandes batailles de la seconde guerre mondiale. Il me semble que les combats de juillets furent décisifs. La bataille menée par Monty est indubitablement une grande bataille et une grande victoire. Mais ce ne fut pas un succès décisif. Néanmoins elle s’inscrit dans un tournant essentiel au sein de la guerre, dans le contexte d’un théâtre d’opérations aux conditions de guerre bien particulières qui laisseront une empreinte indélébile dans la mémoire de ceux qui y participèrent.

77 years ago: El Alamein 1942 (14). 4-6 novembre 1942

4-6 novembre : une victoire inachevée

4 novembre 1942: la percée!

Les automitrailleuses et les tanks ne parviennent pas à optimiser le succès jusqu’à obtenir l’anéantissement de l’adversaire

La Panzerarmee abandonne un matériel considérable….

Le 4 novembre marque la fin de la bataille d’El Alamein. Rommel enrage de ne pas profiter de l’inaction des Britanniques pour extirper ses troupes du piège qui les menace. Il sait pourtant que la seule façon de sauver son armée est de commencer le repli. Von Thomas proteste de la décision prise de rester à combattre. Rommel se ravise donc et envoie en Allemagne le lieutenant Berndt, son aide de camp personnel qui est membre du parti nazi depuis longtemps, pour persuader Hitler de changer d’avis. Pendant la nuit du 3 au 4 novembre, alors que Rommel poursuit le retrait graduel de ses troupes de la ligne d’El Alamein, la 5th Indian Brigade opère une avancée victorieuse jusqu’à la piste de Rahman sans rencontrer d’opposition sérieuse. Plus tard dans la nuit, les Ecossais s’attaquent au point 44 sur Tell el Aqaqir et parviennent à s’en emparer au bout d’une heure de combat. 20 Valentines et de nombreux soldats sont cependant perdus dans l’affrontement. L’armée de Rommel est alors en pleine retraite. Les 15. et 21.Panzer Divisionen sont retirées du front à leur tour aux premières heures de la journée et entament leur repli vers Fouka. Au lever du jour, toutes les colonnes motorisées de l’Axe sont en mouvement vers l’ouest pendant que les unités d’infanterie dépourvues de transport tentent également de fuir, si toutefois elles sont parvenues à se désengager de l’étreinte de la 8th Army. La situation empire pour Rommel. Le général von Thomas est capturé au combat par l’ennemi tandis que les Britanniques anéantissent sa dernière réserve blindée, la division Ariete, écrasée par la 7th Armoured Division après avoir mené un héroïque combat de sacrifice. C’est en fait tout le 20ème Corps italien qui est anéanti puisque les divisions Littorio et Trieste ont également virtuellement cessé d’exister. Une brèche de 20 kilomètres est ainsi formée au sein du dispositif germano-italien, isolant les unités tenant la partie sud de la ligne de front. L’ordre de retraite général est donné à 15h30 mais toutes les unités ne peuvent y répondre de la même façon. La brigade Ramcke, la Folgore, la Brescia et la Pavia ne peuvent disposer de véhicules car elles sont isolées par les troupes britanniques qui se sont engouffrées par la brèche laissée par la destruction de l’Ariete. Il est également impossible de leur dépêcher des camions en raison du trop grand risque que représentent les nombreuses automitrailleuses britanniques en maraude. L’ordre insensé d’Hitler coûte donc très cher à la Panzerarmee. Notons seulement l’incroyable odyssée que Ramcke parviendra à réaliser en parvenant à se sauver avec 600 parachutistes après la capture, le 5 novembre, de camions britanniques. Les parachutistes allemands réussissent ensuite l’exploit de traverser les lignes britanniques pour rejoindre Rommel deux jours plus tard.

Les Britanniques ne cessent de laisser s’échapper des occasions de détruire l’armée de Rommel. En fait, lorsqu’il apparaît que l’ennemi a disparu, c’est un sentiment de soulagement qui s’empare des unités de la 8th Army plutôt que la volonté d’anéantir l’adversaire. Des officiers ordonnent ainsi à leurs hommes de préparer le bivouac pour la nuit. Dans la nuit du 4 au 5 novembre, les ordres sont donnés de poursuivre l’ennemi en se portant vers le nord-ouest pour couper la route côtière et, donc, la voie de retraite de la Panzerarmee Afrika. Mais ces ordres sont à exécuter le lendemain, au risque de perdre un temps précieux ! Montgomery estime que le moment est venu de lancer ses forces mobiles à la poursuite d’un ennemi désormais battu. La 1st Armoured Division parvient à s’extraire de l’embouteillage qui bloque tout mouvement dans le secteur de la piste de Rahman et commence à exploiter vers l’ouest à la poursuite de l’Afrika Korps dans la nuit du 4 au 5 novembre. La 7th Armoured Division se joint à son tour à la poursuite, suivie aux premières du jour par la 2nd New-Zealand Division. Monty décide en outre qu’il est temps d’engager également la 10th Armoured Division vers l’ouest contre les arrières-gardes de Rommel. Pendant ce temps, dans le sud, le 13th Corps ne rencontre plus guère d’opposition. Seule la 8th Armoured Brigade réussit à s’avancer suffisamment loin vers le nord-ouest pour atteindre la côte avant le passage de toutes les troupes ennemies en retraite. Le combat est dur et intense, les hommes de Rommel laissant sur le terrain 14 Panzer, 29 chars italiens, 4 canons, une centaine de camions et un millier d’hommes. Le 6 novembre, la 21.Panzer Division est immobilisée entre Fouka et Mersa Matrouh par manque de carburant. Elle ne doit son salut essentiellement qu’à une pluie providentielle et à l’irruption du Kamfgruppe Voss qui surprend la 22nd Armoured Brigade en lui infligeant de lourdes pertes. Pourtant, dès le 2 novembre, le général Harding, le chef de la 7th Armoured Division, présente bien un plan pour couper la retraite de l’ennemi après la prise de Mersa Matrouh en fonçant vers Tobrouk via la piste de Siwa. Ce plan aurait mis Rommel en grand péril mais Monty le rejeta.

La 8th Army au faîte de sa gloire

La 8th Army a remporté une grande victoire mais elle n’a pas été en mesure d’anéantir un ennemi à sa merci. Plus que la prudence, c’est la congestion qui bloque tout mouvement et surtout l’échec de la percée attendue pour « Supercharge » le 2 novembre. La poursuite de l’armée vaincue de Rommel n’a donc pas constitué le grand triomphe que l’armée de Montgomery aurait pu remporter. Désorganisée, fragmentée, démoralisée, à court de carburant, la Panzerarmee n’attend que le coup de grâce. Pourtant, la 8th Army, pourtant considérablement plus puissante, n’est pas en mesure d’asséner ce coup fatal. Le 13 novembre, Rommel est de retour à Tobrouk, site de sa plus belle victoire, celle qui l’avait mené jusqu’à El Alamein…

77 years ago: El Alamein 1942 (13). 3 novembre 1942

 

Les combats pour Tell el Aqqaqir et la piste de Rahman sonnent le glas des Panzer de l’Afrika-Korps

L’arrivée de la nuit n’apporte aucun répit aux combats. La 7th Motor Brigade affronte à son tour l’écran antichar enterré sur la piste de Rahman mais elle est repoussée. Au nord, les Australiens poursuivent leur poussée. La journée du 3 novembre est le cadre de nouveaux assauts délivrés par les chars des 8th et 2th Armoured Brigades sans toutefois parvenir à briser l’énergique résistance des soldats allemands de l’Afrika-Korps. A droite, la 2nd Rifle Brigade dépasse la piste de Rahman pour être décimée par la défense italienne de la Trieste : les Bren-Carriers sont touchés par les antichars et l’infanterie est balayée par les rafales de mitrailleuses des blindés. Au centre, la 7th Rifle Brigade subit un sort bien pire encore. La pression continuelle exercée par la 8th Army est cependant sur le point de porter ses fruits car les troupes de Rommel ont atteint le point de rupture et ont arrivées à la limite de leurs forces. Le « Renard du Désert » réalise qu’il ne lui est plus possible de tenir la ligne de front à El Alamein compte tenu de l’état de ses forces. Il ne peut plus contre-attaquer mais peut profiter de l’épuisement britannique pour se retirer avant l’écrasement complet de ses troupes. Il prend donc la décision de replier les 20ème et 21ème Corps italiens derrière l’écran protecteur de l’Afrika-Korps. Les unités du saillant nord, près de la route côtière, sont également repliées. L’ordre de repli se déroule complètement à l’insu des Britanniques au sud et au centre. Rommel écrit : « Déjà, les jours précédents, nous avions commencé à évacuer vers l’ouest les installations de l’arrière […] La 90.Leichte, l’Afrika-Korps et le 20ème Corps italien devaient se replier lentement pour permettre l’évacuation, à pied ou par camions, des divisions d’infanterie. Du fait que, jusqu’ici, les Britanniques nous suivaient en hésitant et qu’une prudence extrême –parfois incompréhensible- semblait être un des principes de leurs opérations, j’espérais au moins sauver une partie de l’infanterie. Après dix jours de lutte, la puissance de l’armée était tellement affaiblie qu’elle e trouvait dans l’impossibilité de repousser la prochaine tentative de percée de l’adversaire. Par suite de la pénurie de moyens de transport, une évacuation régulière des unités non motorisées semblait irréalisable. De plus, nous pouvions difficilement espérer que la totalité des unités rapides, durement engagées dans la bataille, fussent capables de se dégager. Dans une telle situation, nous devions nous attendre à la destruction progressive de l’armée et c’est dans ce sens que, ce même jour, j’avais alerté le quartier général du Führer ».

Les troupes motorisées seront-elles les seules à pouvoir s’extraire du front d’El Alamein et échapper à la 8th Army?

Rommel pense que la partie est perdue en Afrique et mise sur un rapatriement en Europe de ses divisions expérimentées. Le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord française cinq jours plus tard ne fera que le conforter dans son opinion. En fin de journée, les Allemands parviennent une nouvelle fois à repousser in extremis une attaque britannique lancée contre la piste de Rahman. Pourtant, la réponse de Hitler à Rommel tombe comme un couperet. Le message du Führer est le suivant : « Au maréchal Rommel,

C’est avec une pleine confiance dans votre talent de chef et dans la vaillance des troupes germano-italiennes que vous commandez, que le peuple allemand et moi suivons le déroulement de l’héroïque bataille défensive en Egypte. Dans la situation où vous vous trouvez, votre seule pensée doit être de tenir, de ne pas reculer d’un mètre et de jeter dans la bataille toutes vos armes et tous vos combattants. D’importants renforts d’aviation sont envoyés au commandant en chef Sud. De même le Duce et le Commando Supremo ne négligeront aucun effort pour vous procurer les moyens de continuer la lutte. Malgré sa supériorité, l’ennemi doit se trouver lui aussi à la limite de ses forces. Ce ne serait pas la première fois, dans l’Histoire, qu’une volonté plus forte triompherait d’un ennemi supérieur en nombre. Vous ne pouvez montrer d’autre voie à vos troupes que celle qui mène à la victoire ou à la mort.

Adolf Hitler. »

La mort dans l’âme, Rommel, en soldat obéissant, suit les ordres de son Führer et prend les dispositions pour arrêter la retraite. Les troupes allemandes sont, de l’aveu même de Rommel, prêtes à lutter jusqu’au bout, conformément aux ordres reçus. Le « Renard du Désert » est pourtant choqué par Hitler, dont l’ordre lui fait l’effet d’un désaveu, pensant que lui seul avait en main la destinée de l’armée qui lui avait été confiée.

 

 

77 years ago: El Alamein 1942 (12). 2 novembre 1942

2 novembre :  l’opération « Supercharge »

 

La dernière offensive des Australiens a donc trompé Rommel sur les intentions de Monty. Le « Renard du désert » est persuadé que la 8th Army va tenter sa principale percée le long de la route côtière. Montgomery a au contraire le projet de frapper plus au sud, dans le secteur de « Woodcock » et de « Snipe ». Le secteur est en effet défendu par des troupes italiennes. Monty convoque ses principaux subordonnés pour leur expliquer avec détails la manœuvre attendue. La discussion est très précise et de nombreuses modifications sont adoptées. La manière de commander de Montgomery et les qualités de de Guingand au poste de chef d’état-major sont brillamment illustrées par cette conférence. Lors de la première bataille d’El Alamein, personne, à part Auchinleck et Dorman-Smith, n’était en mesure de saisir la totalité des buts et objectifs d’une opération. La 8th Army se prépare à cette poussée finale, qui doit réaliser enfin une percée et aboutir à la victoire dès le 27 octobre. Le 30th Corps reçoit en effet l’ordre de retirer du front la 2nd New-Zealand Division, y compris la 9th Armoured Brigade, et rejoindre la 10th Armoured Division, déjà mise en réserve. La 7th Armoured Division reçoit également pour consigne de se préparer à rejoindre cette réserve qui se constitue dans le secteur nord du front.

Le plan de l’opération « Supercharge » offre quelques similitudes avec celui de « Lightfoot ». Sous le couvert des formations aériennes et avec le soutien d’une nouvelle préparation d’artillerie, les unités d’infanterie partiront les premières à l’attaque pour ouvrir le chemin aux blindés. L’objectif est distant de quatre kilomètres. Une différence de taille avec l’assaut du 23 octobre réside dans le fait essentiel que les champs de mines sont peu profonds, moins denses et non continus. L’attaque initiale de l’infanterie sera le fait de la 2nd New-Zealand Division, renforcée par l’appoint de la 151st Brigade de la 50th Division et de la 152nd Brigade de la 51th Division, toutes deux soutenues par un bataillon blindé de 38 Valentines, soit un appuis de 76 chars. Précédée d’un tir de barrage roulant de l’artillerie, la 9th Armoured Brigade suivra de près l’avance des formations d’infanterie et devra exploiter immédiatement sans perdre le moindre temps. La percée de cette brigade blindée, commandée par le brigadier Briggs, devra se poursuivre deux kilomètres au-delà de l’objectif assigné à l’infanterie, jusqu’à la piste de Rahman. Il s’agit d’une véritable mission de sacrifice pour laquelle Monty dit à Briggs qu’il est prêt à assumer 100% de pertes ! Toutefois, les équipages de chars de l’unité ne sont pas mis au courant de leur mission de sacrifice afin de ne pas les démoraliser. L’initiative et l’allant de l’attaque ne doivent en aucun cas être perdu, de sorte que la 1st Armoured Division interviendra aussitôt, prête à repousser l’Afrika Korps. Des attaques simultanées seront également lancées sur d’autres secteurs du front, les unités guettant la moindre opportunité d’exploiter une éventuelle brèche. Ayant atteint la piste de Rahman, la 8th Army pourra envelopper les unités allemandes et les acculer à la mer avant de les détruire.

En fin de journée du 1er novembre, la Royal Navy se livre à un simulacre de débarquement pour abuser l’ennemi. La Desert Air Force et l’USAAF commencent pour leur part une suite ininterrompue de 7 heures de bombardement et de matraquage systématique des positions germano-italiennes. 184 tonnes de bombes tombent sur les forces de l’Axe, coupant toutes les communications téléphoniques du QG de l’Afrika Korps. L’opération « Supercharge » est lancée à 1h05 dans la nuit du 2 novembre. Un terrible barrage d’artillerie jette un ouragan de feu devant la 2nd New-Zealand Division qui part une nouvelle fois à l’attaque. 150 000 obus s’abattent sur les positions germano-italiennes en un déluge ininterrompu de feu et d’acier de 4 heures 30. Les 151st et 152nd Brigades et leurs chars Valentines de soutien se ruent courageusement sur les lignes adverses, pendant que la couverture des flancs est assurée au nord par la 133rd Lorried Brigade et au sud par le 28th Maori Battalion. L’attaque débute de façon fort satisfaisante puisque la 2nd New-Zealand Division parvient à conquérir ses objectifs après avoir enfoncé les lignes ennemies sur 4 kilomètres de profondeur sans avoir subi de pertes excessives. Les Allemands de la 90.Leichte Division et les Italiens de la Trieste ont pourtant luttés avec détermination, souvent jusqu’à la mort. Profitant sans tarder de la percée effectuée, deux régiments d’automitrailleuses tentent de s’engouffrer dans la brèche. La ruée des véhicules du 1st Royal Dragoons s’avère particulièrement réussie puisque l’unité va causer de sérieux dégâts sur les échelons arrières de la Panzerarmee Afrika.

            Comme prévu, suivant de près l’infanterie, la 9th Armoured Brigade se porte à son tour à l’attaque à 6h15. En raison de nombreux problèmes mécaniques, seuls 94 chars sur 133 parviennent sur la ligne de départ. Précédés d’un barrage d’artillerie, les chars de Briggs chargent courageusement les défenses antichars germano-italiennes en position sur la piste de Rahman. Bien que Rommel s’attend à une offensive sur la côte, il n’a pas pour autant négligé les défenses plus au sud, en particulier dans le secteur de Tell el Aqaqir où de nombreuses pièces antichars sont enterrées le long de la piste de Rahman avec au moins 24 pièces de 88 mm dans des positions défensives plus en arrière. Le ciel commence à s’éclaircir à l’est, de sorte que les silhouettes des chars se découpent sur l’horizon. Le feu nourri des canons antichars parvient presque à stopper la brigade blindée mais celle-ci parvient à atteindre son objectif, au prix exorbitant de 70 chars détruits sur 94 ! Sur 400 hommes d’équipages, plus de 200 sont perdus. Les antichars germano-italiens ont retenu leur tir jusqu’au dernier moment, puis le combat se transforme en une multitude de duels. Les pertes de l’infanterie d’accompagnement sont également sensibles car le nombre de camions détruits est terrifiant. La voie est donc ouverte pour les autres unités blindées. A ce moment précis, la 1st Armoured Division est introduite dans la bataille mais sa 2nd Armoured Brigade se heurte aux Panzer et aux antichars de l’Afrika Korps au nord de Tell el Aqaqir. Rommel a décidé de contre-attaquer et ses Panzer manoeuvrent sous le couvert des 88 mm. Ce n’est pas du tout ce que voulait Monty. Les pertes sont lourdes dans les deux camps. Un autre secteur de Tell el Aqaqir est alors attaqué à son tour, cette fois-ci par la 8th Armoured Brigade. Les blindés britanniques sont une nouvelle fois stoppés dans leur élan mais ils parviennent à infliger des pertes substantielles à Rommel. Ce dernier lance tout ce qu’il possède dans la bataille mais ses concentrations sont soumises à 7 raids de 18 bombardiers. La bataille autour de Tell el Aqaqir et sur la piste de Rahman, appelée piste du Télégraphe par les Allemands, atteint donc une intensité inégalée. Sur les autres parties du front, les lignes germano-italiennes, durement pressées depuis 10 jours de combat, commencent à donner des signes de craquement. En fin de journée, Rommel fait le point. Il ne lui reste que 35 Panzer en état et à peine plus de chars italiens. Le ravitaillement est en outre plus déficient que jamais, d’autant que les mouvements des unités brûlent un carburant précieux. Du côté britannique, les pertes sont très lourdes, dépassant les 150 chars. Mais plus de 300 chars sont encore opérationnels au sein des quatre brigades blindées britanniques. Montgomery peut donc attaquer à presque 10 contre un, sans compter 300 autres blindés pouvant intervenir à plus ou moins brève échéance en cas de nécessité. La seule division blindée encore intacte dont dispose Rommel, l’Ariete, n’est pas encore sur place avec sa centaine de chars. La ligne germano-italienne n’a cependant pas cédée et aucune percée n’a été réalisée l’opération « Supercharge » est donc un échec à cet égard.

77 years ago: El Alamein 1942 (11). 30 octobre-1er novembre 1942

30 octobre-1er novembre : la poursuite des opérations par les Australiens

 

Les Australiens poursuivent leurs opérations dans le nord, appuyés par les tanks Valentine (ici avec des « Jocks »)

La nuit du 30 octobre, une nouvelle attaque des Australiens au-delà de la ligne de chemin de fer et à proximité de la route côtière. Appuyés par 360 pièces d’artillerie et les blindés du 40th RTR, les bataillons australiens, aux rangs éclaircis par les durs combats des jours précédant, tentent d’atteindre leurs objectifs dans la nuit. Des troupes du génie qui les accompagnent aménagent immédiatement un passage pour les véhicules dans le talus de la voie ferrée, un travail de forçats qui nécessite trois heures de dur labeur à l’explosif et à la pelle. Un bâtiment se trouve isolé sur le champ de bataille. On le surnomme « le blockhaus ». Il s’agit en fait d’un bâtiment à six pièces qui servait avant guerre aux employés des chemins de fer. Il est transformé en hôpital par les Allemands et lorsque les Australiens s’emparent du secteur, trois médecins et neuf infirmiers allemands s’y trouvent encore et ils vont y poursuivre leur tâche tout au long de la bataille avec leurs confrères australiens, soignant indistinctement avec la même conscience professionnelle amis et ennemis. Les deux bataillons australiens qui ont mené l’attaque, déjà réduits à 450 hommes avant l’assaut, ne rassemble plus qu’une centaine d’hommes à proximité du « blockhaus » et du « saucer », n’ayant pu percer plus en avant. Le surnom « saucer », soucoupe, vient de la platitude du terrain occupé par les Australiens, alors que les Allemands tiennent la crête côtière et observent les Australiens depuis le minaret de la mosquée de Sidi Abd el Rahman, distante de 8 kilomètres. Les fantassins australiens sont littéralement balayés par le feu allemand : mitrailleuses, mortiers, mines causent des ravages. L’assaut de « Thompson Post » est donc très meurtrier pour les Australiens. Les hommes du génie qui auraient dû atteindre une zone dunaire proche de la côte sont également stoppés à mi-chemin dans une situation bien inconfortable. Ces positions précaires vont être défendues avec acharnement par les Australiens au cours des deux jours suivants. Pas moins de 25 contre-attaques sont menées par la 90.Leichte Division et la 21.Panzerdivision avant que le succès de l’opération « Supercharge » plus au sud n’oblige Rommel à se porter vers cette nouvelle menace. Retranchés dans leurs positions exposées de toutes parts, les Australiens bénéficient toutefois du soutien des blindés, des antichars de 6 Livres et des pièces de campagne des Rhodésiens due la 289th Battery Royal Artillery. 25 Valentines sont tout de même laissés sur le terrain. Au nord, la majeure partie des positions tenues par les pionniers du génie est emportée par les Allemands. Dans le secteur du « saucer », en revanche, Rommel a moins de succès : les Australiens se replient au sud de la voie ferrée, laissant l’hôpital du « blockhaus » dans un no man’s land, mais ils ne sont pas anéantis. Le désert impose toutefois sont tempo sur la bataille quand une tempête de sable se lève, recouvrant les cadavres et soumettant les vivants à rude épreuve, tout en leur apportant un certain répit. Les Australiens n’ont pas atteints tous leurs objectifs mais ils ont constitué un saillant dangereux qui rend la position des unités allemandes encore positionnées à l’est de celui-ci bien inconfortable car elles sont en grand danger d’encerclement et leur évacuation n’est pas des plus aisées puisque les Australiens ont coupé la route côtière. Toutefois, devant l’ampleur des pertes, Morshead décide de relever la 26th Brigade par la 24th Brigade. Les nouveaux arrivants sont accueillis par le terrifiant spectacle de cadavres démembrés et de restes calcinés de pièces antichars, de tanks et de véhicules de toutes sortes. Cette relève s’effectue dans la nuit du 1er novembre de façon tout à fait opportune car ce même jour les Allemands lancent une attaque résolue contre les lignes australiennes. Une tornade de feu s’abat sur les Australiens. L’infanterie allemande s’approche de très près et une grêle de balles et d’obus de mortiers et d’artillerie s’abat toute la matinée sur les Australiens. Une formation aérienne germano-italienne ne peut toutefois pas intervenir dans la bataille car elle est interceptée par la Desert Air Force. Toute l’après-midi les Australiens doivent résister aux assauts de l’infanterie allemande soutenue par des Panzer, des canons automoteurs et par de l’artillerie. Le combat autour des positions australiennes envahies de poussière et de fumées ne cesse pas avant 2h30 du matin le 2 novembre, après le déclanchement de « Supercharge ». Il apparaît clairement que le rôle joué par les Australiens dans le saillant nord du front pour le succès final à El Alamein est considérable. Leur ténacité et leur combativité ont été de grands atouts pour Monty. Rommel pense que Montgomery va chercher la percée finale dans ce secteur. Il désengage donc la 21.Panzer Division pour se constituer une réserve mobile et la positionne à Tell el Aqaqir. Le chef de la Panzerarmee Afrika a parfaitement deviné les intentions du chef de la 8th Army. Seulement, Montgomery va une nouvelle fois changer de plan. Ce 1er novembre, le Tripolino, transportant carburant et munitions, est coulé au large de Derna : il n’y aura donc pas d’essence pour les Panzer de Rommel.

77 years ago: El Alamein 1942 (10). 28 octobre 1942

 Le 28 octobre: l’offensive est poursuivie par les Australiens tandis que les Xth et XXXth Corps se repositionnent en vue du prochain assaut que prépare Montgomery un peu plus au sud

Le 28 octobre, Monty réoriente son offensive au nord et tente de parvenir jusqu’à la route côtière. Les Australiens repartent à l’assaut à partir du Trig 29. La 20th Australian Brigade, soutenue par les blindés de la 23rd Armoured Brigade, progresse de façon satisfaisante mais elle se trouve stoppée peu avant d’atteindre la voie ferrée. La 26th Australian Brigade attaque à droite de la 20th en direction de la position défensive ennemie baptisé « Thompson’s Post ». Cette redoute germano-italienne est astucieusement établie sur une position dominante, avec des nids de mitrailleuses se couvrant mutuellement, des réseaux de barbelés, des tranchées et des mines. Les combats qui s’ensuivent sont particulièrement acharnés et un bataillon de fantassins allemands est virtuellement anéanti au cours de cet affrontement. Cette double attaque australienne oblige Rommel à engager de nouvelles unités plus au nord pour s’opposer à la dangereuse avance australienne en direction de la côte. De terribles combats s’ensuivent donc. Rommel, déterminé à remporter cet affrontement décisif, engage dans la lutte des forces conséquentes, en l’occurrence la 90.Leichte Division puis la 21.Panzer Division. Ce même 28 octobre, Churchill commence à s’inquiéter de la tournure des événements et insiste pour que la victoire soit remportée avant le déclenchement de l’opération « Torch ». La question est considérée comme grave par le premier ministre, qui considère qu’un match nul serait l’équivalent d’une défaite. Le chef d’état-major impérial, Sir Alan Brooke, nourrit lui aussi des doutes sur l’issue de la bataille mais il garde ses sentiments pour lui et soutien le général Montgomery.

77 years ago: El Alamein 1942 (9). 26-27 octobre 1942

Au soir du 25 octobre, Rommel est de retour à El Alamein. Il est effaré de la suite des événements depuis son départ et marque son inquiétude devant la situation préoccupante des réserves de carburant et de munitions. Le problème de l’essence l’affecte tout particulièrement à un moment où son armée a besoin de toute sa mobilité. Von Thomas lui dresse un état des forces : 81 Panzer et 197 chars italiens sont disponibles. Ces estimations sont trop basses, peut-être en raison de rapports incomplets en provenance du front. En fait, la Panzerarmee Afrika compte encore 137 Panzer et 221 chars italiens. Les pertes en chars se montent donc à 127. La 15.Panzer Division est réduite à 31 chars. Si les blindés britanniques sont efficacement contrés par les antichars, il apparaît tout aussi clairement que les contre-attaques germano-italiennes sont très coûteuses en chars. Le 26 octobre, un décompte précis des pertes indique 343 tués, 919 blessés et 2 429 disparus, soit 3 691 soldats hors de combat. Rommel donne des ordres pour que ses unités blindées soient immédiatement placées en réserve mobile. Il ordonne également que les assauts des unités blindées alliées soient repoussés par les unités antichars et non par des contre-attaques de chars.

Les effectifs en Panzer opérationnels, gaspillés dans de vaines contre-attaques, ne cessent de diminuer

La réaction de Rommel dans le secteur australien a renforcé la mainmise de Monty sur le déroulement de la bataille. Rommel engage en effet de plus en plus de blindés au combat pour reprendre à la 8th Army les faibles gains qu’elle a acquis. Ce faisant, les forces de Rommel ne cessent de s’affaiblir dans des contre-attaques trop coûteuses et inefficaces. La 15.Panzer Division est ainsi réduite à peine 40 chars. Il apparaît que Rommel aurait été plus avisé de se placer sur la défensive plutôt que de se persévérer dans des contre-attaques inutiles. Le 26 octobre, la 1st Armoured Division attaque les deux points défensifs ennemis de Kidney Ridge, « Snipe » et « Woodcock ». La nuit suivante, les 2nd New-Zealand, 51th Highlands et 1st South African Divisions attaquent à nouveau vers l’ouest pour parachever les quelques gains manquants encore pour atteindre les objectifs de « Lightfoot ». La 15.Panzer Division affronte la 2nd Armoured Division sur Kidney Ridge. La contre-attaque allemande est cependant repoussée. Le tireur d’un Sherman du 9th Lancers parvient à détruire un Panzer IV à une distance de 4 000 mètres, un exploit considéré comme le tir le plus réussi du régiment de toute la guerre. La 21.Panzer Division est rappelée du secteur sud du front pour contrer la menace de Monty dans le nord. Les attaques des Panzer allemands visant à reprendre Kidney Ridge à la 1st Armoured Division mettent gravement en péril la division britannique.

Les 6 pounder à « Snipe »: l’un des plus fameux fait d’armes d’El Alamein

Les pertes en blindés allemands et italiens sont toutefois sensibles, notamment autour du point d’appuis « Snipe » où 19 pièces antichars de 6 Livres de la 2nd Rifle Brigade et du 239th Antitank Battalion réalisent un véritable exploit. La défense héroïque de des soldats britanniques repousse toutes les tentatives ennemies en lui causant des pertes bien trop sévères, soit une cinquantaine de chars détruits ou endommagés. Si un seul canon de 6 Livres est évacué, les pertes britanniques se limitent à 14 tués, 44 blessés et 1 disparu. L’exploit est récompensé par l’octroi de la Victoria Cross au lieutenant-colonel Turner, le chef de la 2nd Rifle Brigade. L’aviation cause également de sérieux dommages aux forces de l’Axe. C’est ainsi que, à l’aube, une escadrille de Hurricanes de reconnaissance repère une concentration de 1 000 véhicules dans le secteur de Tell el Aqaqir. L’intégralité des bombardiers légers est concentrée contre cette cible qui s’avère être le point de rassemblement de la 21.Panzer Division et la 90.Leichte Division. Près de 200 bombardiers attaquent de plein jour, utilisant la piste de Rahman comme point de repère aisément identifiable. L’attaque aérienne cause une considérable confusion au sein des deux unités. L’importante couverture aérienne qui accompagne les bombardiers tient aussi un rôle essentiel ce jour là en repoussant des formations de Stukas et de Messerschmitt 109 avant que ces derniers ne puissent intervenir sur le champ de bataille. En dépit de ces fâcheux contretemps, l’importance de la prise du Trig 29 par les Australiens est clairement ressentie par le chef de la Panzerarmee qui dépêche dans le secteur la 90.Leichte Division, jusqu’alors tenue en réserve à Daba, et surtout en concentrant dans cette zone la majeure partie de l’Afrika Korps et des unités mobiles italiennes. Dégarnissant ainsi son centre, Rommel expose ses lignes à une nouvelle attaque majeure de Monty, l’opération « Supercharge » déclenchée le 1er novembre dans le secteur néo-zélandais, tandis que les positions tenues par la 9th Australian Division deviennent le pivot de la bataille. Von Thomas et Bayerlein estiment que la position du 125.Panzergrenadier Regiment dans le saillant est désormais bien trop exposée et qu’il serait avisé de l’évacuer. Rommel objecte que Montgomery est sur le point de lancer une offensive dans ce secteur et que toute tentative d’évacuation du saillant s’avérerait désastreuse. Dans la nuit du 27 au 28, la 133th Lorried Brigade de la 10th Armoured Division consolide les positions de « Woodcock » et de « Snipe ». Entre-temps, Rommel a la désagréable nouvelle d’apprendre le torpillage du tanker italien Proserpina, sur lequel il comptait beaucoup pour rétablir la liberté de mouvement de ses unités mobiles. A cette perte s’ajoute vite celle du Tergesta, coulé à quelques encablures de Tobrouk.

Sans maîtrise de l’espace aérien, surclassé en nombre de chars et souffrant d’un ravitaillement erratique, la Panzerarmee peut-elle encore l’emporter?