Pourquoi et comment j’ai traduit les Carnets de Patton

 

MA TRADUCTION DES CARNETS DE PATTON

(ce texte, mis à part l’essentiel des deux premiers paragraphes extrait de l’introduction de la biographie que je consacre au général, est un projet d’annexe pour mon ouvrage non retenu dans l’édition finale)

Le lecteur français a accès depuis longtemps aux « Carnets de Patton » réédités depuis peu sous le titre « Patton. Carnets Secrets ». La version française de ces carnets pèche à plusieurs égards. Le texte est très limité par rapport à l’édition américaine beaucoup plus volumineuse (des millions de signes en plus). De nombreux détails sont passés sous silence : il n’est ainsi nullement question de la célèbre affaire d’Hammelburg, un raid désastreux lancé par Patton en 1945 avec l’espoir de libérer son gendre alors prisonnier de guerre. Enfin, la traduction de Jacques Mordal, reprise sans aucune modification par Boris Laurent, pose parfois problème. Bizarrement, alors que le texte est a eu beaucoup de succès, cet écueil n’avait jamais été relevé. Le style de Mordal est certes très bon et les propos de Patton sont assez fidèles mais ce n’est pas toujours selon moi la traduction exacte. Il y a parfois des fusions entre des phrases, des passages éludés ou encore une tendance à utiliser un nom propre lorsque Patton ne fait qu’écrire « il ». Le choix du temps des verbes n’est pas toujours respecté, de même que le choix fait par Patton d’appeler quelqu’un par son nom ou son surnom (Eisenhower/Ike) ou encore de dire « Anglais » ou « Britanniques ». Il inverse régulièrement l’ordre : « Monty and Alex » devient « Alexander et Monty », voire « Alexander et Montgomery ». La traduction de Mordal est souvent très libre, comme le montre, exemple parmi tant d’autres, sa description de la visite de courtoisie de Patton au gouverneur militaire du Maroc espagnol, le général Orteza (comparer avec la page 148 de la version américaine de Blumenson).

La question n’est pas d’écrire du beau français ou de faire de l’expression littéraire : il faut être fidèle autant que faire se peut au texte d’origine. Qu’importe si Patton n’écrit pas avec style ou s’il répète les mots: c’est le sien et ce sont ses mots qu’on veut lire. J’ai par ailleurs opté pour le tutoiement dans les échanges entre Patton avec Eisenhower, les deux hommes étant amis et l’ambiguïté de la langue anglaise me permettant ce choix. Ma version des écrits est donc relativement différente. Elle est aussi beaucoup plus complète: une grande partie du texte avait en effet été négligée par Mordal.

Une grande partie des traductions que j’offre au lecteur sont inédites en français, car ces passages n’avaient pas retenus l’attention de J. Mordal. Si je n’en ai retenu que quelques dizaines de milliers de signes pour la version finale de mon ouvrage, il m’a fallu les lire en intégralité et en traduire des millions, ce qui s’est avéré parfois ardu, en raison de l’argot employé ou des expressions idiomatiques, mais, diplômé pour enseigner l’Histoire en langue anglais, j’en ai la capacité. Des erreurs regrettables ont pu se glisser. Comme je l’indique dans l’introduction de ma biographie, je les assume pleinement : les choix de traduction sont les miens et les erreurs relèvent de ma seule responsabilité.

 

Mes changements de traductions sont assez nombreux (outre les passages jamais traduits). Les quelques exemples qui suivent (ils pourraient se multiplier :je n’en ai sélectionnés que quelques uns) montrent des cas d’erreurs de traductions variées, illustrent mon propos et montrent combien la traduction qui a précédé ma version a pu se révéler erronée, à tout le moins non exactement fidèle, étant entendu qu’aucune traduction ne peut se substituer à l’original.

 

Compréhension des lignes qui suivent

Pagination : la version Plon-Perrin/la version américaine

Entre guillemets : le texte de Patton en américain

Sans italiques : la traduction de Jacques Mordal (alias Hervé Cras) reprise par Boris Laurent

En italiques : mes remarques ou ma traduction

 

94/102

Ma traduction : « Soldats. Nous devons être félicités en tant qu’unités les mieux entraînées de l’armée des Etats-Unis  parce que nous avons été choisis pour prendre part à ce grand effort américain ». La traduction de Mordal est certes plus belle mais ne reprend pas la phrase exacte de Patton, qui ne dit pas qu’ils sont parmi les meilleures troupes mais bien « les mieux entraînées »(de toutes). Si le sens est similaire, on aurait écrit différemment en anglais.

 

99/108

« J’ai vu un lieutenant laisser ses hommes hésiter à sauter dans l’eau » Mordal, traduisant Blumenson, écrit avant de monter dans une embarcation, pourtant l’anglais de Patton est clair : « « hesitate to jump into the water ». L’homme ne monte pas dans une péniche : il saute à l’eau depuis la barge pour rejoindre la plage…

 

119/142

Patton, dans une lettre à Beatrice, rapporte les acclamations dont il fait l’objet de la part d’une femme Arabe. Jacques Modal traduit en précisant « ce qui est tout à fait exceptionnel et probablement même immoral aux yeux du Coran » alors que Patton se contente d’écrire « which is quite unusual and I believe immoral » sans préciser qu’il pensait au Coran.

 

177/237 Blumenson

« I should not be surprised at a change in the top » : je ne serais pas surpris s’il y avait des changements importants dans le haut-commandement.

Va pour « haut-commandement » et « the top », mais Patton ne parle pas d’importance.

 

P179/239 :

« I was quite frank with him about the British and he took it ». J’ai vidé mon sac à propos des Anglais, il l’a assez bien pris.

Patton écrit « Britanniques » (ce genre d’approximation est récurrent)

 

P180/241 :

Un jour, peut-être, quelques chercheurs… « Some day bemused students… » L’idée est là, et la traduction peut être comprise dans ce sens, mais ce n’est pas le terme exact employé par Patton qui écrit « students », alors qu’il aurait pu en employer un autre pour signifier exactement « chercheurs ».

 

P182/245

J’ai perdu mon pari avec le plus grand plaisir. Je lui ai tendu un billet de 500 francs tout neuf avec une rose. Je l’ai salué : « Ave César ». : « I lost both with great pleasure, so got a new 500 francs bill and presented it to him on a tray with a red rose and the remark « Hail Caesar » ».

Outre qu’il y ait deux paris, il manque la mention du plateau. Ma version est très différente.

 

P216/306 :

Ike, quant à lui, est toujours muet : « But Divine Destiny [Eisenhower] is still mute ». Un cas récurrent pour nombre de personnalités citées dans le texte : Mordal écrit ici « Ike » alors que Patton écrit « Divine Destiny »

 

P261/189

«The history of our invariably victorious armies demonstrates that… » :  L ‘histoire de nos armées victorieuses démontre à l’évidence…

« Currently, many of you defeated and destroyed the finest troops Germany possesses » : Récemment, beaucoup d’entre vous ont battu les meilleures troupes que possède l’Allemagne.

« Currently » n ‘est pas « Recently »

 

P267/192

« I found out that he has an exceptionally small head. That may explain things. » : J’ai découvert qu’Alexander avait une toute petite tête. C’est peut-être une explication.

Patton ne n’écrit pas « Alexander» mais juste « il ».

 

P272/194

« At no time did Ike wish us luck and say he had back of us – fool » : A aucun moment Ike ne nous a souhaité bonne chance…

Un exemple d’une récurrence dans la traduction de Mordal : une partie de la phrase n’est pas traduite et disparaît dans sa version.

 

P302/214

« After all this had been settled, Alex came. He looked a little mad, and, for him, was quite brusque. He told Monty to explain his plan, so Alex got madder and told Monty to show him the plan. He did and then Alex asked for mine and agreed » : Alexander est arrivé alors que tout était réglé. Il paraissait de mauvaise humeur et parlait brusquement, ce qui est rare chez lui. Il demanda à Monty d’expliquer son plan. Celui-ci lui répondit que nous nous étions déjà mis d’accord. Alexander se fâcha et ordonna à Monty de lui montrer son plan. Celui-ci s’exécuta, après quoi ce fut mon tour ». On voit combien Mordal s’éloigne du texte d’origine, tout en en gardant le sens.

 

P313/218

« I had told General Marshall some months ago that an enlisted man hit three times should be sent home » : J’avais dit au général Marshall qu’à mon avis, tout sous-officier ou soldat blessé devrait être renvoyé chez lui.

Non seulement Patton ne parle pas de « sous-officier » (un « enlisted man » est un soldat qui n’est qu’un soldat qui a été enrôlé, donc un appelé –« draftee »), mais Mordal omet de mentionner que l’homme doit être blessé à trois reprises.

 

P333-4/527

« I feel that in such a showdown we could win, as Ike would not dare to relieve us » : Je sens que si l’on jouait cartes sur table, Ike n’oserait pas nous relever de nos commandements.

 

P397/265

« Mathematically I should be dead as none of the four craters was more than 30 feet from me » : Logiquement je devrais être mort car aucun de ces quatre obus n’est tombé à plus de dix mètres de moi.

Si la traduction de « mathematically » par « logiquement » prend ici sens en français, il existe pourtant des mots en anglais signifiant « logiquement » et Patton ne les a pas choisis. Enfin et surtout il n’est pas question d’obus mais de cratères…

 

P520/329

« I then asked if I could take Melun, Fontainebleau and Sens. By getting these, in addition to the crossing at Mantes, the line of the Seine becomes useless to the enemy » : « J’ai demandé alors à prendre Melun, Fontainebleau et Sens. A ce moment-là, compte tenu de notre tête de pont de Mantes, la ligne de la Seine échapperait à l’ennemi.

Si le sens est bien gardé, Patton n’écrit pas « à ce moment-là » mais explique que c’est en s’emparant de ces villes que la ligne de la Seine deviendrait sans intérêt et intenable pour les Allemands. Mordal traduit d’ailleurs « becomes useless » par « échapperait », ce qui peut se contester.

 

P602/392 :

« I ordered the 35th to move to Metz at once and pick up replacements ». Ordonné à la 35e DI de faire mouvement sur Metz aussitôt et de préparer les remplacements. Pick up ne signifie pas préparer. Plutôt que remplacements, remplaçants conviendrait mieux.

 

P604/394

« I told him he had to go up and hear them [the shells and bullets] whistle. I think he will. » :Je lui ai dit d’aller de l’avant jusqu’à ce qu’il entende le sifflement des balles et des boulets, et je crois qu’il le fait.

Ecrire « boulets » au lieu d’obus est surprenant. Par ailleurs, la fin de la phrase est bien au futur : « will ».

 

 

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