Recension de « Churchill » par Andrew Roberts

Churchill d’Andrew Roberts, aux éditions Perrin, 2020

Quel récit époustouflant ! Andrew Roberts, nous convie à suivre une véritable épopée, celle d’un des plus grands hommes qui aient vécu au XXe siècle : Winston Churchill. Un magnifique personnage qui ne mérite aucunement que ses statues soient profanées…

Il ne faut surtout pas craindre le moindre ennui devant la perspective de devoir ingurgiter plus de 1 000 pages de lecture. Au contraire : l’humour dévastateur du principal protagoniste assure de beaux moments et de l’amusement au lecteur !

Si ce n’est pas la première fois que je lis un ouvrage au sujet de cet Anglais illustre entre tous (en France, nous avions déjà eu les ouvrages de F. Bédarida et de F. Kersaudy), ce livre ne fait pas double emploi et c’est avec grand intérêt que j’ai découvert un ouvrage bien écrit, admirablement traduit par Antoine Capet, fourmillant d’anecdotes. L’auteur a puisé dans des sources jusque-là inédites : le journal du roi Geoges VI non expurgé, des correspondances, etc. Par ailleurs, je ne me lasse pas des discours de Churchill, de son art oratoire, de son don de l’expression, de la répartie ou de la petite phrase bien choisie.

Au fil des 1200 pages d’un récit captivant, l’auteur nous emmène sur les traces d’un aristocrate d’illustre ascendance (Marlborough est de ses aïeux), très cultivé,  dont la vie se confond en partie avec un grand roman d’aventures. Après une jeunesse loin d’être aussi privilégiée qu’attendue, avec des parents lointains et distants, dont une mère aussi belle que frivole, mais également dure quoiqu’adorée, les récits des péripéties du jeune officier puis reporter, de l’Inde à l’Afrique suffiraient à faire de lui un homme d’exception. La fameuse charge du 21st Lancers à Omdurman (un fait d’armes insensé) et l’évasion de Churchill des mains des Boers, certes très rapidement traités, sont toujours de grands moments à lire.

Mais l’homme d’action se double d’un politicien, sa véritable vocation. Winston Churchill suit les traces de son père (que l’auteur nous fait découvrir), n’a de cesse de se référer à ce géniteur si rude avec lui, mais qu’il admirait (ils sont morts tous les deux un 24 janvier). Sa carrière politique suffirait également à faire de lui un homme de premier plan, ayant marqué l’Histoire du sceau indélébile de son empreinte. Son incroyable « come-back » des années 1950 après l’échec de 1945, ponctuant des décennies consacrées à la vie publique représente un événement à lui tout seul. Les nombreuses pages consacrées aux coulisses de la vie politique anglaise sont savoureuses. Andrew Roberts m’a beaucoup appris.

Churchill est aussi un écrivain, brillant, récompensé par le prix suprême : le Nobel. Et prolifique : 37 ouvrages totalisant plus de mots que l’intégralité des oeuvres de Dickens et de Shakespeare réunis, sans mentionner les innombrables discours et les lettres privées.

La vie privée du personnage central est abondamment évoquée, car Churchill est aussi un fils et un frère, époux et un père, mais aussi un ami fidèle : l’auteur connaît visiblement bien son sujet. Entre autres intérêts, ses rapports avec les différents souverains, en particulier George VI, mais aussi Roosevelt, Churchill , ainsi qu’une pléthore d’hommes politiques britanniques de premier plan.

Les pages consacrées à la Grande Guerre sont évidemment indispensables à la compréhension du personnage. Au-delà des Dardanelles –le reproche ultime sans cesse réitéré à son endroit, ainsi que ses ministères, son passage dans les tranchées est une nouvelle marque de courage. Une nouvelle fois, si Churchill n’avait été que le Churchill de la Grande Guerre, il serait illustre pour l’éternité.

Et pourtant, son heure la plus grande, son heure de gloire qui lui permettrait de sauver à la fois Londres, l’Angleterre et l’Empire, comme il l’avait déclaré à l’âge de 16 ans, est encore à venir.

Ce sont bien entendu les chapitres sur la montée du nazisme et la Seconde Guerre mondiale et qui ont le plus retenu mon attention. Il fût le l’homme providentiel, lucide sur la nature du nazisme et sur Hitler, qui présida au moment opportun aux destinées de la Grande Bretagne et, partant, à l’avenir du monde.

S’il ne faut évidemment pas s’attendre à un récit des opérations militaires, en revanche, on suit la guerre au niveau de la plus haute stratégie, les rencontres au sommet entre les grands dirigeants étant bien rendues par l’auteur. Churchill a multiplié les projets farfelus, les gabegies stratégiques, les sautes d’humeur malvenues, les erreurs de jugement sur les délais nécessaires pour qu’une armée soit opérationnelles…

Notre dette envers cet homme est cependant considérable: un fait de nature à contredire ceux qui osent encore relativiser le rôle des grands homme dans l’Histoire, ceux qui nient qu’un homme puisse avoir une influence déterminante sur les événements. Sa détermination inébranlable, sa volonté absolue de lutter contre Hitler quoiqu’il arrive, son espérance en des jouer meilleurs, son impulsion décisive et son charisme: son arrivée au 10 Downing Street constitue un des événements majeurs de la Seconde Guerre mondiale.

Quelques remarques me semblent nécessaires sur la partie concernant la Seconde Guerre mondiale : elle est excellente, mais je déplore la traduction de certains noms d’opérations, alors que la plupart sont conservés en anglais et que, de toute façon, elles sont connues sous leur code d’origine : ainsi de Compass (vers Sidi Barrani), Anvil (en Provence) ou de Shingle (à Anzio), notamment.

Des erreurs, ou des imprécisions (à mes yeux, ce qui peut donc se discuter), se sont également glissées dans le récit des années de la Seconde Guerre mondiale (sans en dévaluer la qualité intrinsèque) :

-l’auteur emploie bien le mot « armistice » à propos de l’événement survenu à Rethondes le 22 juin 1940, mais aussi le mot « capitulation », ce qui n’est pas la même chose (et une erreur).

-p718-719, il attribue trop de mérites au SOE, en semblant lui attribuer toute forme de résistance, notamment en France. On ne peut lui créditer sans exagération d’avoir contraint le « Das Reich à mettre dix-sept jours à atteindre la Normandie ».

-p775 : fin 1940, il est douteux que Hitler envisage d’envahir la Yougoslavie, et même la Grèce. Pour la 1ère, c’est le coup d’Etat cintre le régent Paul (fin mars 1941) qui fût décisif ; pour la seconde, l’intervention des Britanniques (début 1941).

-p787 : il n’y a pas de contingents polonais et sud-africains au sein des forces déployés en Grèce (et ceux-ci ne sont pas encore en Egypte à cette date)

-L’auteur affirme que la campagne de Grèce a provoqué un retard décisif de « Barbarossa » , les Allemands étant in fine bloqués par l’hiver russe devant Moscou: surprenant de voir encore écrire cela à ce niveau… Rien n’est plus faux, et c’est également faire fi de la raspoutitsa du printemps, ainsi que de la ténacité et de la valeur de l’Armée rouge.

-p790 : Alan Brooke n’est pas encore CIGS en mars 1941

-p852 : on ne peut guère créditer la RAF de la victoire de Crusader, à moins que l’auteur fasse allusion aux navires de l’Axe coulés entre l’Italie et la Libye (ce qui n’est pas explicite). Quant aux pertes de Rommel, elles sont un peu plus lourdes que ne le laisse supposer le texte (plus de 38 000 hommes et 340 chars)

p859 le Reich déclare la guerre aux Etats-Unis : suicidaire ? Les deux puissances sont de facto ennemies depuis le Prêt-Bail et la Charte de l’Atlantique, et même avant…

-p913 : La 8th Army a perdu 230 chars depuis le début de l’offensive de Rommel quand elle quitte Mersa Matrouh le 28 juin… La vérité est plus proche du millier…

-p921 et suivantes : Andrew Roberts ne rapporte pas fidèlement le limogeage d’Auchinleck. Lâchement, Churchill ne le lui pas annoncé de visu et personnellement. Quant au choix de Montgomery, il lui a été imposé et je doute qu’il savait déjà que ce dernier, auquel il préférait « Strafer » Gott », pourrait « apporter ordre et optimisme ».

-p922. « Strafer » est traduit par « le Mitrailleur » : en fait, le surnom de Gott provient d’un jeu de nom entre son nom –signifiant « Dieu » en Allemand- et une célèbre phrase allemande datant de la Première Guerre mondiale : « Gott strafe England », « Que Dieu punisse l’Angleterre »

-p940 : A propos de la période de la poursuite de Rommel après El Alamein : « Toutefois, Alexander et Montgomery, qui avaient pleinement conscience des capacités de contre-attaque de l’armée allemande ». Or, justement, les deux généraux se fourvoient complètement : avec les opérations de Tunisie qui drainent tous les renforts, Rommel n’est plus en mesure de représenter une menace

-p949 : « Rommel lança quatre imposantes contre-attaques en Tunisie début mars, mais elles furent toutes repoussées par Eisenhower et Montgomery » : rien n’est plus faux. En mars, il n’y  a que l’opération Capri, à Médenine, qui n’a rien d’imposante, et Eisenhower n’est en rien impliqué. Sans doute une allusion aux opérations qui ont eu lieu en février, passées à la postérité sous le nom de « bataille de Kasserine ».

-p967 et suivantes. Les historiens indiens n’ont certes pas une même vision de la famine du Bengale (lire cet ouvrage, et également ce livre), ainsi que de la responsabilité de Londres… Andrew Roberts omet bizarrement d’indiquer que la destruction préventive des bateaux et barques des paysans (dans la crainte d’une invasion japonaise) a aussi tenu un rôle dans le drame.

-p974 : « le 3 septembre, le jour où les Alliés lancèrent avec succès l’opération Avalanche » : non, c’est 6 jours plus tard, à Salerne. Le 3 septembre, c’est Baytown, à travers le détroit de Messine.

-p1019 : l’auteur affirme que le débarquement en Provence constitue une dispersion de moyens, ce qui est très discutable.

-p1015 : l’auteur indique que De Gaulle débarque en Normandie et se rend à Bayeux le 13 juin : non, c’est le 14 juin.

-p1044 : « l’Empire britannique aurait entre le quart et le tiers de divisions de plus que les Américains dans le combat global contre l’Axe ». Cela prend t-il en compte la lutte contre le Japon ? Quid aussi des forces aériennes et des flottes de guerre ?

-p1062-1063 : étrangement, il n’est nulle part fait allusion à la Rolls Royce de luxe que Churchill, quelque peu gêné de la relative modestie des présents destinés au roi arabe, promet à Ibn Séoud…

-p1069 : il est fait mention de Kesselring à propos des négociations en vue de  la reddition des forces allemandes en Italie, a priori en avril, alors que le maréchal allemand est désormais en charge du front de l’Ouest. De toute façon, le caractère jusqu’au-boutiste de Kesselring ne milite pas en faveur d’une prise de contact précoce avec les Occidentaux : à l’Ouest, il préconise au contraire une lutte jusqu’à la fin et il est cohérent de penser qu’il en allait de même en Italie au 1er trimestre 1945.

-p1169. Je laisse à l’auteur la responsabilité de l’affirmation suivante : « la première moitié des années 1950 apparaît comme une sorte d’âge d’or de la Grande-Bretagne »

Des imprécisions qui ne gâchent en rien un ensemble remarquable.

Un livre grandiose et massif, à l’image de son sujet.

Son caractère de touche à tout, ses compétences dans de nombreux domaines, son imagination fertile, ses idées plus ou moins farfelues, sa personnalité incontournable, … : il faut prendre la mesure de l’immense personnage qu’il était. Quel autre homme, au cours du 20e siècle, peut se targuer d’avoir occupé des postes de haute responsabilité au cours des deux guerres mondiales ?

Churchill était un homme de son temps, un homme de l’ère victorienne, fier et fidèle à l’Empire, un conservateur sur bien des plans.

Le personnage est superbe et plein d’humour, son parcours stupéfiant, son verbe magnifique. La lecture du récit d’une vie si remplie est un plaisir qui se ne refuse pas.

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