Recension de « La Guerre des Scientifiques. 1939-1945 » de Jean-Charles Foucrier

La Guerre des Scientifiques. 1939-1945″ de Jean-Charles Foucrier, Perrin, 2019, 439 pages

Les éditions Perrin gâtent les amateurs de la Seconde Guerre mondiale en proposant au lectorat des ouvrages qui sortent des sentiers battus. Après La Peur et la Liberté. Comment la Seconde Guerre mondiale a bouleversé nos vies, voici La Guerre des Scientifiques. Vaste et beau sujet traité avec dextérité par un universitaire, ce qui n’est pas coutume car les universités de l’Hexagone boudent l’histoire militaire de la Seconde Guerre mondiale (autres que quelques sujets franco-français redondants). Outre l’originalité du propos, on soulignera le fait que les sujets les plus divers sont abordés, le plus souvent avec bonheur car l’auteur, sérieux, est très bien documenté. Au-delà des célébrissimes Einstein et autres von Braun, on est reconnaissant à Jean-Charles Foucrier de mettre l’accent sur nombre de personnages méconnus du grand public, en dressant leur portrait et leurs contributions à la recherche scientifique durant la guerre, parfois non sans humour. On découvre (ou à tout le moins on comprend davantage le rôle qu’ils ont tenu) des individus tels que Tizard, Zuckermann, Bowen, Pyke, Decourt, Tiltmann, Beurling, etc. Le plus surprenant, quoique malheureusement conforme à la nature humaine, est de découvrir d’incroyables querelles d’égo (Lindemann et Tizard), mâtinées quelques fois de tensions d’ordre nationaliste, qui ont pu opposer ces scientifiques, voire freiner ou handicaper la recherche à des moments pourtant cruciaux du conflit. Le sujet porte en effet bien sur les scientifiques, non sur la science. Le chapitre sur la bombe atomique, passionnant, est évidemment attendu. Les parties consacrées aux Allemands et aux Japonais sont les plus instructives. Il met en exergue la puissance financière américaine et la capacité d’organisation de ce pays, a contrario de l’Allemagne nazie. L’autre sujet attendu concerne les décryptages, et donc ULTRA et Enigma, une affaire beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît lorsqu’il convient d’en apporter la paternité à tel ou tel individu, sans oublier que les différentes branches de la Wehrmacht n’ont pas usé du même système (le rôle des Polonais et des Français, et surtout des Américains, est fort bien explicité). Encore une fois, on apprécie de découvrir d’autres sommités que Tuning. Le chapitre sur la « naissance de l’informatique » est également savoureux et fort instructif.

On reste stupéfait devant l’incapacité des Allemands à rationnaliser la recherche dans des domaines fondamentaux, et ce en dépit d’un potentiel en raison de la pépinière de scientifiques de premier plan que représente ce pays dans les années 1930. A en juger par l’impressionnante fuite des cerveaux hors d’Allemagne, on est en droit de se poser la question de ce qui serait advenu sur le plan militaire si ne nazisme n’avait pas été antisémite par nature… Les passages les plus poignants se trouvent dans les pages consacrées à la médecine, puisqu’il est question des camps de concentration et de beaucoup de souffrances. Les chapitres consacrés à la pénicilline, au typhus et au paludisme ont retenu mon attention. Nombre de lecteurs seront surpris de découvrir que, dans la cadre de la « course » à l’arme atomique, la si démocratique Amérique n’a pas hésité à user de cobayes humains, à l’insu de ceux-ci… La justice appartient aux vainqueurs… Mais on ne saurait cependant comparer ces écarts avec l’éthique pourtant attendue chez une démocratie avec les horreurs innombrables perpétrées outre-Rhin (ou au service de l’empire nippon) au nom d’une idéologie abjecte (il en va de même en ce qui concerne la question des bombardements aériens des villes, n’en déplaisent aux révisionnistes d’extrême-droite). La question de la famine du Bengale est le seul sujet sur lequel l’auteur passe à côté d’une donnée essentielle, même s’il établit de façon juste la responsabilité des Britanniques: la destruction préventive de toutes les barques de la région, afin d’éviter de laisser aux Japonais le moindre élément de franchissement des coupures humides lors de l’invasion qu’on croit imminente (cf entre-autres India’s War. The making of Modern South Asia 1939-1945).

Jean-Charles Foucrier n’est pas exhaustif, ce qui serait une gageure, mais embrasse un large spectre d’aspects scientifiques. Néanmoins, même si le sujet porte sur la Seconde Guerre mondiale, on y trouvera peu d’armements ou équipements qui y sont liés, si ce n’est les radars et la bombe atomique, l’improbable porte-avions Habakkuk, et, très accessoirement, les fusées (ces dernières bizarrement pas vraiment traitées). Quid des systèmes infra-rouges ou des avions à réaction? Des avancées technologiques telles que celles du bombardier « Superfortress » B-29, dont le développement a coûté plus cher que la bombe atomique, avec son système de pressurisation et de tourelles automatiques ? Sans parler de la recherche, elle-aussi scientifique, pour la mise au point d’équipements les plus divers, dont des uniformes adaptés au froid ou au camouflage répondant à la technologie infra-rouge, ou encore les balises et émetteurs Eurêka/Rebecca utilisées lors des largages du Jour J, etc. On pourrait multiplier les exemples à l’envi.

Mais ce n’était pas là le propos d’un ouvrage remarquable à tout point de vue et qui, à n’en point douter, fera date dans l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale, un conflit que les passionnés se doivent d’embrasser sous tous ses aspects.

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