Recension de « Les Soldats de 1940. Une génération sacrifiée » de René Dalisson

Rémi Dalisson, Les Soldats de 1940. Une génération sacrifiée, CNRS Editions, 2020

Un titre qui promet, ainsi qu’un 4e de couverture enageant. L’auteur nous présente d’abord les faits, à savoir la « Drôle de Guerre » puis la débâcle (une vingtaine de pages). Les pages consacrées à la capture puis à la captivité -assez classiques mais bien écrites- occupent la plus grande part du passage couvrant la période de la guerre, selon toute logique puisqu’il s’agit là de l’expérience la plus longue vécue par les infortunés combattants français de 1940. Les conditions du retour sont bien rendues, avec un certain amalgame qui a pu se réaliser chez les autorités entre toutes les catégories de Français déplacés de gré ou de force en Allemagne, ainsi que le difficile retour à la vie civile et à la vie de couple (expérience commune à tous les belligérants, cela dit en passant).

La suite est tout aussi intéressante. J’ai particulièrement apprécié le chapitre 4 : « Les oubliés dune représentation collective: une mémoire qui flanche? ». Les deux autres chapitres de la 2e partie (de 1945 à nos jours) sont également passionnants et assurément le fruit d’un travail documenté: « la fabrique d’une représentation pendant les Trente Glorieuses » et « Dire, comprendre et penser « le syndrome de 1940″ ».

En dépit de leur intérêt, ces chapitres ne m’ont toutefois pas apporté tout ce que j’espérais.

L’auteur montre bien comment la politique a tenu un rôle dans l’oubli des vaincus de 40 (quoique le fait que leur mémoire ait été entachée par Vichy ne me convainc que modérément : l’Armée d’Afrique était aussi celle de Vichy (elle a même ouvert le feu sur les Alliés !) et, pourtant, elle s’est couverte de gloire. En revanche, on voit combien le mythe de la Résistance s’est emparé des esprits. L’évocation de cet oubli (ou de ce refoulement) au cours des Trente Glorieuses puis jusqu’à nos jours est intéressante. L’attrait pour des chercheurs pour l’Occupation, Vichy, la Résistance et la Déportation est prégnant, et il ne se dément pas (l’histoire militaire de la Seconde Guerre mondiale n’attire que peu de spécialistes dans les universités françaises, et encore cela se cantonne souvent aux FFL).

Certes, le nombre d’ouvrages consacrés aux combattants de 1940 n’a de cesse d’augmenter, de même que l’intérêt qu’on y porte, et l’auteur de citer les musées, mais aussi les bandes-dessinées. Etrangement, alors que Rémi Dalisson souligne le regain d’intérêt pour l’armée française, il ne cite pas les ouvrages majeurs publiés en français ces dernières années (sauf le dithyrambique mais intéressant Lormier, ainsi que Claude Quétel), à tout le moins ceux qui sont spécifiquement consacrés à l’histoire militaire (un manque d’intérêt pour la chose militaire si courante ?). Idem pour les revues, si 39/45 Magazine est cité (pourtant plus porté sur les SS), quid de GBM, revue très fouillée spécifiquement  dédiée aux armées françaises des deux guerres mondiales, avec des articles signées des meilleurs spécialistes comme François Vauvillier ou Eric Denis ? Par ailleurs, le propos tourne souvent sur la question des prisonniers (en citant même bizarrement des films fameux qui ne mettent pas en scène des prisonniers français…), plus que sur les combats de 1940 et l’impact que ceux-ci ont eu sur la postérité de nos soldats. Des soldats qui comptaient aussi dans leurs rangs de nombreux jeunes, mobilisés à 20 ans, ce qui fait qu’il ne fauta pas imaginer que les résistants étaient forcément plus jeunes que les prisonniers, d’autant que les réfractaires qui ont pris le maquis ne représentent qu’une partie du phénomène de la Résistance.

Pis, aucune allusion à l’image de notre armée et de nos soldats aux yeux des contemporains, Allemands, Américains et autres, ce qui aurait mérité un chapitre (ceci étant, chaque auteur est libre de traiter son sujet selon la manière qui l’entend). Pourtant, si notre historiographie a redonné sa place à nos troupes, il n’en va guère de même ailleurs… et cela dure depuis 1940. Les documentaires anglo-saxons consacrés à 1940 sont à l’avenant, mais l’auteur ne les cite pas.

Quant aux films et aux fictions TV, Rémi Dalisson leur consacre des lignes intéressantes (évidemment La Vache et le Prisonnier ainsi que La 7ème Compagnie…, Un Village Français), si la mise en avant de la Résistance est soulignée, ainsi que la piètre image de nos soldats de 40, les oeuvres illustrant la concurrence mémorielle des troupes des FFL ou issues des rangs de l’armée d’Afrique sont ignorées (citons Carillons sans Joie sur Medjez-el-Bab ou Bataillon du Ciel sur les SAS).

L’auteur a ainsi tendance à présenter la mémoire de ceux de 40 comme uniquement occultée par celle de la Résistance. Pour Rémi Dalisson, celle-ci semble avant tout la résistance intérieure. J’ai été surpris qu’il passe sous silence l’importance mémorielle de la France Libre et des FFL : nulle mention de Koufra, de Normandie-Niemen, de Cassino ou de l’Armée B, et surtout de Bir Hacheim, combat épique entre tous qui a redoré le blason de l’armée humiliée de 1940.

Bref, en dépit des réserves exprimées, un livre original et fort intéressant, qui a pour lui d’aborder cette campagne de 1940 sous un angle peu abordé, à savoir l’image du soldat français de 1940 (j’y consacre deux petites pages dans 2e Guerre Mondiale Magazine N°89, paru en mai 2020, l’ultime numéro d’une revue qui disparaît…).