Recension « Infographie de la Seconde Guerre mondiale »

Jean Lopez et alii, Infographie de la Seconde Guerre mondiale, Perrin, 2018, pages

Un travail remarquable qui se veut original: en effet, on doit admettre que c’est bien la Seconde Guerre mondiale comme on ne l’a jamais vue. Faites le simple geste de le feuilleter et vous voudrez l’acheter!

La quantité de données et de statistiques est stupéfiante. L’étendue des aspects abordés et le large spectre des thèmes étudiés lui confère un statut encyclopédique: données économiques, campagnes et batailles, matériels et armements, pertes humaines (selon les pays, le front, l’armée…), déportation, organisations des hauts-commandements, pillages économiques, loi prêt-bail, etc. Le travail est conséquent, et le passionné comme le néophyte peut y trouver son bonheur. L’autre point fort est bien entendu le graphisme, le data design de Nicolas Guillerat. Le choix des graphismes est le plus souvent clair et pertinent: ainsi de la production d’armement terrestre, de la mobilisation des hommes, ainsi de la production mondiale de pétrole brut en 1939,  ou encore des exemples de pièces d’artillerie et de leurs usages. De nombreux schémas explicatifs sont très clairs et très bien faits: citons par exemple le rôle de l’aviation embarquée, le très bon schéma de la guerre du désert entre Tunis et Le Caire (pages 108-109), la topographie de la guerre du désert (très parlante), comment couler un navire?, le parcours d’une division soviétique de renfort vers Stalingrad, la doctrine défensive allemande, un exemple de mission d’un groupe de bombardiers américain sur l’Allemagne (du réveil des pilotes au retour à la base…), etc, etc. On pourrait multiplier les exemples à l’envi: l’effondrement de la logistique allemande en Normandie, les pertes soviétiques, la collaboration, la guerre du Pacifique…

D’autres schémas, certes moins nombreux, sont beaucoup moins lisibles (le schéma des portées des canons et des pièces de blindés page 110 est bien emmêlé…). Il faut parfois un temps de réflexion pour comprendre à quoi correspondent les symboles et les chiffres, voire de quelle armée il s’agit… On peut regretter aussi la trop grande dominance du noir pour les silhouettes des soldats et du matériel.

Malheureusement, beaucoup d’erreurs de détail parsèment le livre. On est surpris des effectifs erronés des forces anglo-canadiennes en Normandie dans la double-page sur l’empire britannique : l’ouvrage indique 8 britanniques et 2 canadiennes, alors que la vérité est respectivement 13 et 3… Les Britanniques sont également maltraités page 52 dans le décompte des divisions d’infanterie et blindées: on en prête respectivement 49 et 10 pour les troupes de Montgomery et d’Alexander en 1944 (ce qui aurait été un rêve pour Churchill…). La guerre du désert pêche aussi par ses approximations. On se demande le pourquoi de la date du 3 avril pour annoncer l’irruption de Rommel dans la guerre du désert… Le commentaire décrivant El Alamein est à l’avenant: « Montgomery piège Rommel en aspirant ses réserves pour mieux les écraser. Le 5 novembre, l’armée germano-italienne n’existe plus ». Guère pertinent pour le grand public (on pourrait croire que Montgomery est un grand général et un fin tacticien, ce qu’il n’est certainement pas: on aurait préféré un commentaire du genre « Victoire de Montgomery qui stoppe définitivement l’avancée de Rommel en Afrique »). Certes, depuis des décennies, tous les livres narrant la bataille d’El Alamein montrent bien que Montgomery avait prévu dans son plan de briser les inévitables contre-attaques allemandes, mais le déroulement de la bataille n’a pas du tout été celui qu’il avait escompté. Pis, il aurait pu frôler la catastrophe. Enfin, et surtout, Rommel aurait sauvé une plus grande partie de son matériel et de ses hommes sans le fameux ordre de résister sur place donné par Hitler, ordre qui  lui fait perdre une précieuse journée (et Monty n’a rien à voir là-dedans. La Panzerarmee n’est pas détruite et la poursuite ratée de Montgomery jusqu’en Tunisie n’est qu’une réussite que sur le plan logistique, et cela n’est dû qu’au GQG du Caire, donc Alexander, et en rien au QG de la 8th Army. Par ailleurs, des chiffres sont faux. Monty n’a pas 1401 chars en réserve: 200 sont en transit et 1500 à l’arrière mais pour diverses raisons (entraînement, réparations ou modifications en ateliers). On indique 279 Panzer détruits, alors que Rommel ne commence la bataille qu’avec 264 chars (outre Panzerjäger et Sturmgeschütz)et en ramène quelques-uns. Quant aux allées et venues de la guerre du désert, il ne faut pas les résumer naïvement à une seule question de logistique: elles n’auraient jamais eu lieu si Wavell puis Auchinleck n’avaient pas vu leurs moyens amputés par de nouvelles campagnes (Grèce et Extrême-Orient), ou si Rommel avait reçu ne serait-ce qu’un peu plus de moyens au moment opportun… Ceci étant, nonobstant ces réserves, les pages sur la guerre du désert sont très bien conçues et réussies.

La campagne d’Italie n’est pas non plus exempte d’erreurs, au contraire. Les Allemands ont engagé 4 divisions en Sicile, et non trois, avec 217 Panzer et Sturmgeschütze, et non 176). Il semblerait par ailleurs que la couleur rose sur les chiffres de la carte indique une action britannique. Or Salerne (N°3), et Anzio (N°8) sont des opérations conjointes anglo-américaines, tandis que le passage du détroit de Messine (N°2) est indiqué en rose et bleu alors qu’il n’a impliqué que des forces britanniques, même si cela s’effectue sous commandement américain (pour Anzio et Salerne: il aurait donc fallu avoir les deux couleurs, comme sur le reste de la carte)…

La bataille de Normandie, l’autre campagne que je connais bien, souffre aussi de « coquilles » pourtant faciles à éviter: non, Longues-sur-Mer et sa batterie ne sont pas conquises le 6 juin 1944; non, il n’y avait pas 65 divisions allemandes sous le commandement de Rundstedt (58 en réalité…). Quant aux Panzer, pourquoi en indiquer 122 présents le 6 juin? La seule 21. Panzer-Division compte 150 Pz et StuG, sans compter les chars français obsolètes, auxquels il faut ajouter les blindés des unités d’infanterie engagées le 6 juin ainsi qu’un bataillon de chars français de prise). Pis, 1400 seraient présents à l’Ouest, alors qu’ils sont 1562 avec les Sturmgeschütze, sans compter les Panzerjäger (qui valent bien les Sturmgeschütze) ni les Sturmgeschütze et Panzerjäger présents au sein des divisions d’infanterie. Page 133, le décompte des pertes indique 1 500 Panzer perdus alors qu’à la page précédente on indique que 2238 blindés allemands ont participé à la bataille (c’est en fait un peu plus): 700 Panzer auraient donc repassé la Seine!!!?? Bien sûr que non! L’arrivée des Panzer-Divisionen en renforts pose aussi problème: elles sont, avec la 21. Panzer présente le 6 juin, en réalité déjà 4 au 13 juin (même si le régiment blindé de la 2. Panzer arrive plus tardivement) : on se demande où elles sont passées dans le schéma de la page 132: on est presque en permanence sur la ligne du zéro… Le texte est parfois à l’avenant. Un seul exemple: l’auteur ose aussi affirmer que Montgomery « n’a pas volé son bâton de maréchal »: on croit rêver… Comment peut-on encore écrire cela en 2018? L’auteur qui a été chargé du travail sur la guerre du désert ainsi que sur la bataille de Normandie est à l’évidence un amateur dans ces domaines…

Enfin, les auteurs, qui ne citent très peu d’historiens (mais indiquent toutes leurs sources pour chaque chapitre) auraient pu, quitte à faire une référence directe, nous faire l’économie de nommer deux écrivains surévalués quand il s’agit d’évoquer une éventuelle arrivée des Anglo-saxons les 1ers à Berlin (j’ai recensé le livre  dont il est fait référence ici-seule recension négative car je ne recense que des livres que j’apprécie-), au lieu de nommer des universitaires sérieux, reconnus et véritables historiens, qu’on ne croise pas dans les autres textes (on a donc là une sorte de copinage malvenu pour ce genre d’ouvrages).

On peut également regretter les raccourcis et les oublis, mais Jean Lopez s’en explique dès l’avant-propos et ses arguments sont tout à fait recevables: il était inévitable de faire des choix, qui n’ont pas dû être faciles.

Au final, des erreurs qui auraient été facilement évitées par relecture des chapitres par des historiens bien au fait des fronts concernés, ce qui n’aurait pas été dur à faire, et n’aurait retardé que marginalement la publication d’un projet qui reste une très bonne idée. Gageons que le prochain tirage sera exempt de ces erreurs de jeunesse.

Les critiques formulées ci-dessus ne doivent pas noircir le tableau: les qualités de l’ouvrage dépassent largement ses défauts. J’ai beaucoup appris et j’ai surtout passé un bon moment de lecture. La plupart des pages ne contiennent aucune donnée erronée et les défauts soulignés ne faussent pas la compréhension générale des événements relatés.  Ce livre remarquable représente un mine d’informations clairement mise en page, avec une grande originalité et un indéniable talent. Souhaitons un bon succès à l’ouvrage. Je le recommande vivement: les amateurs et les passionnés de la Seconde Guerre mondiale se doivent de l’avoir dans leur bibliothèque.

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