Recension « L’Impensable Défaite. L’Allemagne déchirée 1918-1933 » de Gerd Krumeich

Gerd Krumeich, L’Impensable Défaite:L’Allemagne déchirée 1918-1933, Belin, 2019, 324 pages 

Un livre bienvenu en cette période qui a vu fleurir tant de livres sur la Première Guerre mondiale. Il offre une compréhension des événements de 1918 selon un prisme d’Outre-Rhin.

Le titre est quelque peu trompeur. Il est beaucoup question en fait de l’avant-1918, du Reich en guerre. Il est en revanche peu question des années 1930, et relativement rapidement des années 1920, le propos étant par ailleurs loin d’être exhaustif pour nous exposer la situation en Allemagne au cours de ces années cruciales. L’ouvrage pèche par son manque d’esprit didactique et de clarté: j’imagine que le lecteur non-averti aura peine à comprendre certaines mentions purement allusives dans le texte, pour ne pas dire des faits presque passés sous silence. On pré-suppose des connaissances chez le lecteur. L’histoire politique et événementielle fait en partie défaut, et pourtant elle aide à comprendre ce qui fait le coeur de l’ouvrage: la faillite de la république de Weimar et l’impact de la défaite de 1918 dans celle-ci. La révolution spartakiste, le coup d’Etat de Kapp, le coup de force de Hitler, l’inflation du début des années 1920, les discussions menant aux plans Dawes et Young, le rapprochement Briand-Streseman: tout ceci, clairement exposé et présenté chronologiquement, aurait beaucoup aidé à la compréhension du sujet.

Ceci étant, le propos et le contenu du livre sont des plus intéressants. On apprécie les pages consacrées à la vision de la guerre par les Allemands, l’auteur développant l’idée que les civils allemands, en proie à leurs propres difficultés quotidiennes, en sont venus à se désintéresser de la guerre, d’autant que la mobilisation des ces civils est plus ardue que pour l’Entente. La comparaison des émeutes et grèves, de la propagande, etc, entre les deux camps est instructive. J’ai découvert un recensement des Juifs qui m’a surpris… Le récit de l’année 1918 est essentielle: de l’impact des offensives de Ludendorff au fameux « jour de deuil de l’armée allemande », puis des opérations de l’automne. Les longues pages consacrées  à la signature de l’armistice de 1918 sont passionnantes. La suite est parfois plus confuse, mais ne manque pas de moments captivants, même si on reste parfois sur sa faim (on aurait aimé un peu plus de développement sur les mouvements artistiques et la littérature par exemple -entre autres). On comprend bien que le « coup de poignard dans le dos » n’est qu’un mythe (mais on le savait), mais aussi combien la situation du gouvernement est devenu impossible devant des militaires qui n’ont pas su clairement faire comprendre que la défaite était inéluctable, et à plus court terme que supposé. Car, et des ouvrages comme ceux de Michel Goya l’ont montré, l’armée allemande est sur le point de s’effondrer et l’armée française est bien la plus puissante de l’Entente (ce que l’auteur ne semble pas avoir assimilé).  Tout l’art du haut-commandement allemand a été de faire « porter le chapeau » aux civils, et ce en niant l’évidence. Les lignes évoquant les points de vue de l’époque sur la responsabilité ou non de l’Allemagne dans le déclenchement de la guerre sont instructives. Le retour des soldats et le souvenir de la guerre, en esquissant une comparaison avec la situation chez les vainqueurs, est également bien traité (cf notamment la question des monuments aux morts).

On regrette que la période finale soit trop rapidement traitée, amis tout ce qui précède retient l’intérêt et justifie la lecture de ce livre original qui nous fait apprendre beaucoup sur l’Allemagne de la défaite de 1918. On peut peut-être regretter a posteriori que l’ultime offensive alliée, irrésistible, n’ait pas été déclenchée ni l’Allemagne envahie, et que le traité de Versailles ait été à ce point porteur de revanche.

 

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